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Pierre Cao, chef de choeur

Artistes, Chefs de choeur, Entretiens

Le chœur Arsys-Bourgogne fête ses 10 ans et son chef Pierre Cao nous a reçu afin de parler de cet anniversaire. Ce dernier a fait de cet ensemble vocal professionnel un pôle d’excellence qui couvre plus de cinq siècles de musique. Soutenu par la DRAC Bourgogne, le Conseil Régional de Bourgogne et le Conseil Général de l’Yonne, Arsys-Bourgogne est en résidence à Vézelay.

 

ResMusica : Vous êtes arrivés à une réelle perfection au niveau du chœur. Qu’attendez-vous maintenant que vous avez atteint un tel niveau ?
: D’abord, je pense que si ça fait cette impression là tant mieux mais on est encore loin de cela. Et vous savez c’est quand même fragile, beaucoup de choses peuvent arriver et il est très difficile d’arriver à un certain niveau, mais je dirais qu’il est encore beaucoup plus difficile de garder ce niveau, et encore d’aller plus loin. Un ensemble comme , c’est un ensemble d’êtres humains, chacun avec ses qualités et ses défauts, et le «secret» c’est de savoir faire participer chacun aux projets en les y intéressant vraiment. Vous pouvez changer quatre/cinq personnes et déjà le chœur est différent. Donc c’est d’abord réunir des gens de qualité et faire le travail nécessaire pour que le résultat final soit bien.

RM : Comment concevez-vous et construisez-vous les couleurs du chœur ?
PC : Ce à quoi je suis particulièrement attentif, ce sont les auditions. Car c’est là que tout ce décide Car souvent l’erreur s’il doit y en avoir une se fait au moment des auditions. L’essentiel pour un chœur ce sont les voix qui marchent bien ensemble. Et après c’est surtout du travail. On parle souvent d’homogénéité, mais c’est aussi et surtout une question d’homogénéité musicale. Cela veut dire quoi ? Que chaque pupitre, chaque chanteur, fasse exactement la même chose. D’un point de vue couleurs de voyelles, de longueur de notes, … et cela donne une cohésion qui fait je l’espère une des qualités de l’ensemble.

RM : Qu’attendez – vous de plus ?
PC : Dans la musique il n’y a jamais de limites à l’exigence. Je donne souvent des stages et il m’arrive de voir un stagiaire qui n’a plus rien à dire, il suffit parfois alors de le changer pour tout modifier. Je crois que ce qu’il reste surtout à faire est un travail de stylistique selon les œuvres. L’année prochaine on va faire le Requiem de Brahms et c’est une autre esthétique. C’est une autre expression, un autre type de voix, une autre manière de chanter (un son plus soutenu…). Donc tout ce qu’on fait maintenant avec Bach et son contraire, avec le Requiem de Brahms, ça fait de nouveau tout un travail sur le son, sur le soutenu, sur le legato, et en même temps le rapport au texte change aussi. Parce qu’on favorise le son et donc les voyelles très souvent, alors que là dans Brahms on recherche les consonnes. C’est plus rhétorique, le texte compte plus que dans la musique baroque.

RM : Mais est justement plus connu sur ce répertoire.
PC : Oui, tout à fait, on fait plus de musique baroque. Je crois vraiment qu’Arsys s’est formé autour de la musique de Bach. C’est le compositeur qu’on a le plus chanté. Je trouve que c’est une bonne école. Mais il n’y a pas une volonté de ne chanter que de la musique baroque. Dans notre projet, il y a tout. Et d’ailleurs, l’année prochaine on va faire une création contemporaine/jazz : Hymne à la nuit (composée par Jean – Christophe Cholet), avec un trio de jazz et Elise Caron. Alors que le Requiem de Brahms est romantique. Je n’ai jamais voulu et ce dès le départ, qu’Arsys soit un chœur spécialisé. Que maintenant on fasse beaucoup de musique baroque c’est vrai. Mais c’est aussi le hasard. Et naturellement, si vous faites de la musique romantique il faut aussi être plus nombreux. Sur Brahms, il faut être 48. Et donc le résultat sonore est très différent. En dehors du travail stylistique, il faut aussi intéresser les bons chanteurs. Arsys n’existe que par ses chanteurs et la qualité de ses chanteurs. Et c’est le niveau de chaque chanteur qui donne le niveau à l’ensemble. Une des autres qualités du chœur est dans le travail aussi bien pour le chœur au grand complet que pour le travail individuel que je peux faire avec en particulier les nouveaux chanteurs, pendant parfois 6 ou 7 heures pour les intégrer dans le groupe. Cette cohésion que vous avez remarquez vient de là. Et ce travail je le fais aussi bien pour un premier concert que pour une reprise. Mais sur un nouveau programme, de plus, je prends d’abord pupitre par pupitre, pendant trois heures : d’abord les sopranos, puis ainsi de suite. Je cherche dans chaque groupe une cohésion. Le travail est plus approfondi et ainsi tout le monde reste concentré. Evidemment lorsqu’ils arrivent pour travailler les chanteurs doivent savoir les notes dès la première répétition.

RM : Comment choisissez-vous les chanteurs ?
PC : Une de mes conditions au départ était de prendre les chanteurs là où je les trouve. La région a été formidable. Car les collectivités territoriales de Bourgogne ne m’ont pas dit «faites un chœur avec des chanteurs de Bourgogne», d’ailleurs ce chœur existait déjà et nous avons des chanteurs qui viennent d’Allemagne, de Barcelone, d’Italie et de toute la France. Et vous savez un chanteur qui vient de Barcelone n’est pas forcément plus cher qu’un chanteur français…

RM : C’est qu’en même un luxe de pouvoir faire ainsi ?
PC : Pour moi si on ne peut pas se le permettre, il est alors préférable de faire une production en moins.

RM : Vous avez sur une année d’ailleurs très peu de programme ?
PC : Oui, tout à fait, car plus vous avez de programme et plus il faut de moyens. De plus il faut pouvoir avoir les bons interprètes et ils ne sont pas toujours disponibles

RM : Beaucoup estiment qu’Arsys c’est vous et vous doivent beaucoup…
PC : C’est gentil de leur part de dire cela. Mais je crois que mon avantage sur eux et d’être beaucoup plus âgé, et j’ai donc une grande expérience. Cela fait plus de 50 ans que je dirige des chœurs et je pense que j’ai fait toutes les erreurs qu’on doit faire. Et désormais j’ai la chance de pouvoir aller plus loin. Au début, nous n’avions pas de très bons chanteurs car on n’était pas connu. Il a fallu attendre trois ans avant que de bons chanteurs viennent. Et puis il n’y a pas de secret, les gens doivent gagner leur vie. C’est tout à fait normal. Les gens ne viennent pas parce que c’est Cao qui dirige, non je crois que chez Arsys, nous avons une attitude respectueuse par rapport aux chanteurs et puis nous proposons des projets intéressants. Avec orchestre et solistes, nous recherchons vraiment une cohésion de moyens.

RM : Pourquoi la famille Bach ?
PC : Dans ce programme ce qui est intéressant c’est qu’on voulait montrer que c’est la seule famille dans l’histoire de la musique qui a plus de 7 générations de musiciens du XVIe au XIXe siècle, sans interruption. Avec tout au long de cette histoire de grands compositeurs. Bien évidemment Jean Sébastien, mais avant et après lui tous méritent d’être connus. C’est Guy Gosselin, un musicologue qui travaille avec nous qui a découvert qu’un petit fils de Bach était présent quand Leipzig a inauguré la statue de Jean–Sébastien Bach quand Mendelssohn a organisé l’inauguration. Il a donc proposé de faire un texte de présentation de la famille Bach, où le petit fils de Bach vient inaugurer la statue de son grand-père et parle de sa famille. Beaucoup de gens ignorent que Bach avait un petit – fils encore musicien et là on découvre quelque chose et ce texte montre le côté extraordinaire de cette famille

RM : Le public qui ne connait pas la famille Bach va avoir quelques clés sur ce qu’il va entendre, mais le public qui lui connait bien ou vient au concert pour n’entendre que de la musique va être interrompu dans son émotion par ce récitant, non ?
PC : Ca c’est possible ! Ce type de concert est rare, y compris sur Bach, mais cela peut donner au public qui semble l’apprécier effectivement quelques clés. On a fait la St Jean en entier ou des motets sans interruption.

RM : Cela correspond –il plus à votre mission de diffusion de la musique ?
PC : Oui, et le texte qui a été fait par un musicologue est intéressant. Au Luxembourg, où nous allons donner ce programme, le texte sera dit en allemand. Il n’y aura plus de problèmes pour les titres des chorales. Mais je comprends très bien ce que vous dites, et je ne pourrais pas m’imaginer que ce type de concert puisse être fait souvent. Et je comprends très bien qu’on puisse dire, certes c’est intéressant mais comprendre que d’autres puissent regretter cette coupure entre les motets. A partir du moment où l’on dit les choses comme on les sent c’est l’essentiel. Car c’est vrai. C’est un aspect et d’ailleurs on ne fera pas un autre programme sur ce modèle.

RM : Car même pour vous et l’expérience n’y change rien j’imagine, une part de vôtre travail se joue sur une émotion ?
PC : J’ai une grande chance, c’est qu’il me suffit de me mettre à la direction pour entrer dans la musique. Si l’on chantait ces motets sans ce texte ce serait une autre émotion. On a beaucoup travaillé cela, et j’ai exigé des chanteurs, même aux répétions, qu’ils soient très concentrés. Et de toute manière la concentration est une qualité essentielle dans un chœur.

RM : Une des choses qui a marqué à ce concert est le violoncelliste qui semblait prendre beaucoup de plaisir à interpréter chaque note.
PC : Le violoncelliste c’est quelqu’un de très intéressant qui vient de Leipzig, Stephan Schultz. Il connait très bien cette musique. Il a vécu dedans. C’est un des responsables du Concert Lorrain. C’est un très très bon musicien. Et c’est important pour Arsys de pouvoir s’appuyer sur de tels musiciens. On ne peut pas faire l’effort de chanter bien et travailler tous les détails, si les partenaires instrumentaux ne sont pas de haut niveau.

RM : Comment choisissez-vous ces partenaires instrumentaux ?
PC : C’est des gens que je connais très bien, avec lesquels j’ai déjà travaillé et qui correspondent au niveau d’exigence du chœur. Les gens de qualité se connaissent bien

RM : L’acoustique de la basilique de Vézelay n’est pas forcément évidente ?
PC : L’acoustique des églises posent toujours problème, mais je suis plutôt satisfait du résultat dans la basilique. Nous continuons à faire des essais lors des rencontres. C’est quand même dommage, de se dire que lorsque la Basilique comme aujourd’hui est pleine, les personnes qui sont dans les derniers rangs n’entendent rien. Donc nous recherchons des solutions qui ne font pas appels à des micros et sont plus subtiles.

RM : Utiliser vous l’architecture de la basilique ou restez-vous toujours dans le chœur ?
PC : Depuis l’année dernière on est plutôt de l’autre côté, près de la porte, au point de vue de l’acoustique c’est bien meilleur… Malheureusement, on n’a pas alors cette vue merveilleuse sur le chœur à la pierre si lumineuse… Mais il faut bien faire des choix et se poser les bonnes questions, que préfère-t-on la vue ou l’audition ?

RM : Comment construisez-vous les programmes des rencontres de Vézelay ?
PC : Il y a un critère essentiel malgré la variété de la programmation, une cohésion, la qualité. Il arrive que je me trompe, mais en général ça c’est toujours bien passé. Il faut aussi reconnaître que c’est moins compliqué que pour certains autres festivals. Nous n’avons que 6 concerts. Cette année nous aurons trois soirées Haendel. Il y a aussi quelque chose de très spécial comme c’est notre 10eme anniversaire, nous invitons 10 jeunes chefs, 5 français et 5 étrangers et qui vont donc travailler avec Arsys dans un programme de Musiques sacrées d’Europe Poulenc, Verdi, Penderecki… Nous sommes très bien accueillis à la Basilique.

RM : L’année Haendel aux rencontres, pouvez-vous nous en dire quelques mots ?
PC : Haendel a écrit des œuvres très intéressantes. Il a fait des opéras très souvent avec des textes de la Bible et c’est à la suite d’une lettre de l’archevêque de Canterbury, qu’il n’a plus écrit que des oratorios comme Israel in Egypt ou The Messiah. Dans la construction d’un opéra ou d’un oratorio, musicologiquement c’est la même démarche. Nous aurons des œuvres très différentes. Avec un ensemble tchèque, le Collegium 1704 de Prague qui donnera la Rezzurezione et un ensemble allemand le Collegium Cartusianum qui donnera un autre oratorio, Theodora. Arsys offrant Israel in Egypt. C’est une œuvre assez difficile pour le chœur, car c’est quasiment tout le temps un double chœur. Beaucoup de travail nous attend.

RM : Si vous aviez une œuvre que vous rêveriez de faire et que vous n’avez pas encore fait, laquelle serait-ce ?
PC : En fait ce n’est pas une nouvelle œuvre à mon répertoire. Je me réjouis de faire l’année prochaine le Requiem de Brahms. Vous savez il y a des œuvres dans la vie d’un musicien qui sont plus importantes que d’autres. Je le fais souvent et pour moi c’est important. Mais aujourd’hui, alors que ça fait plus de 50 ans que je dirige chœurs et orchestres, j’ai la chance de pouvoir travailler dans des conditions bien meilleures des œuvres que j’ai abordées dans le passé. Et ça aussi c’est une chance. Lorsque je reprends le Messie aujourd’hui par exemple ça n’a rien à voir avec ce que je faisais il y a 20 ou 30 ans. C’est un autre monde. C’est aussi grâce à la région et aux collectivités locales que nous existons. Et j’aimerais que les bourguignons soient fiers d’Arsys Bourgogne. D’où notre forte présence sur la Bourgogne.

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