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Hans Werner Henze (1926-2012)

Enfant terrible des années 50, militant d’extrême-gauche, assumant fièrement son homosexualité, n’a cessé d’étonner voire d’agacer le monde musical par ses prises de position et ses revirements esthétiques. Il est impossible de définir le langage musical de Henze : tour à tour héritier de la Seconde Ecole de Vienne puis néoclassique, il est surtout iconoclaste, mêlant allègrement la théorie des douze sons au jazz ou à la musique arabe sur des thèmes souvent provocateurs. Son sourire figé sur son visage de pierrot malicieux avec son éternel nœud papillon en a dérouté plus d’un.

Né dans le village de Güsterloh, au nord de la Westphalie, le 1er juillet 1926, est l’aîné d’une fratrie de six enfants. Son père, instituteur et ancien de la guerre 14-18, enseigne dans une école expérimentant de nouvelles pédagogies. Trop progressiste au goût du pouvoir nazi, l’école est fermée en 1935. La famille Henze, plutôt partisane de l’éphémère République de Weimar, tourne casaque : le père adhère au parti nazi, les enfants – dont Hans Werner – enrôlés de force dans les Jeunesses Hitlériennes. En 1942 Hans Werner débute ses études musicales à Braunschweig. Mais le décès de son père au front de l’Est le fait partir en 1944. Prisonnier de guerre par les britanniques, il retourne à Bielefeld en 1945 puis part étudier à Heidelberg en 1946 auprès de Wolfgang Fortner. Traumatisé par les horreurs de la guerre, adhérent aux idéaux communistes, n’aura de cesse de clamer ses convictions à partir de ce moment.

Les succès viennent rapidement, attirant l’attention de l’éditeur Schott. Suite aux stages de Darmstadt, il adopte – après quelques œuvres tenant de Stravinsky –  l’écriture sérielle. Ses premières grandes compositions voient le jour : Symphonie n°1, Concerto pour violon, Ballett-Variationen, etc. En 1950 il est directeur musical du ballet de l’opéra de Wiesbaden, écrit ses premières pièces radiophoniques et fait créer à Hanovre en 1952 son premier grand succès, Boulevard Solitude, actualisation de l’histoire de Manon Lescaut (Des Grieux rencontre Manon sur le quai d’une gare parisienne en 1945) sur fond musical sériel mâtiné de jazz. Cet opéra est rapidement repris dans toute l’Allemagne.

Toutefois ses pises de position politique et son homosexualité ouvertement revendiquée lui créent nombre de soucis dans la nouvelle Allemagne fédérale. En 1953 il part s’installer en Italie, faisant le chemin inverse de deux de ses prédécesseurs (Ferruccio Busoni et Ermanno Wolf-Ferrari). Dans l’île d’Ischia il rencontre le compositeur britannique William Walton, qui l’introduit dans le milieu musical londonien. Son esthétique s’éloigne de plus en plus des préceptes de Darmstadt. König Hirsch (Le Roi cerf) d’après Carlo Gozzi créé à Berlin en 1956 est hué. Der Prinz von Homburg (Le Prince de Hombourg, création à Hambourg en 1960) puis Der Junge Lord (Le Jeune Lord, créé à Berlin en 1965), un drame et une comédie sur des livrets de la poétesse Ingeborg Bachman, permettent à Henze de renouer avec le succès. En 1961 est créée à Glyndebourne la version originale en anglais de Elegy for Young Lovers, faisant dire à Sir John Christie, créateur du festival « Quand Mozart est joué les vaches viennent brouter près du théâtre… ». Il est appelé à enseigner au Mozarteum de Salbourg, ville ou il fait créer triomphalement Die Bassariden (Les Bassarides) en 1966. Le chef d’orchestre Christoph von Dohnanyi n’aura de cesse de promouvoir la musique de Henze à partir de ce moment.

Mais la conscience politique de Henze, jusqu’alors suggérée dans ses opéras précédents (refus de l’embrigadement pour Die Bassariden, satire de la bourgeoisie pour Der Junge Lord, refus des conventions sociales pour Der Prinz von Homburg), apparaît au grand jour avec la première annulée de l’oratorio Das Floβ der Medusa (Le Radeau de la Méduse) en 1968 à Hambourg. Des étudiants militant d’extrême gauche brandissent un portrait géant de Che Guevarra devant l’auditorium de la NDR, un drapeau rouge est étendu sur scène, le chœur, au moment d’entonner l’œuvre, refuse de chanter, un groupe d’anarchistes opposés aux communistes déploient un drapeau noir, la police vient disperser les manifestants. Sur la scène désertée et devant un public reflué par la maréchaussée, Henze chante une ode à Ho Chi Minh. Henze part ensuite enseigner à Cuba dont il revient rapidement, désappointé par la politique de Castro. Il en titrera matière pour deux opéras radiophoniques, El Cimarrón et La Cubana.

A partir des années 70 Hans Werner Henze est un compositeur établi. Convaincu de la nécessité de diffuser la musique auprès d’un large public, il établit son « Chantier international d’art » à Montepulciano, destiné aux jeunes artistes, et compose plusieurs opéras pour enfants (We Come to the River et Pollicino). Son langage musical s’assagit, devient plus conventionnel, et cesse de susciter les controverses. Ses convictions sont toujours autant ancrées (Requiem pour orchestre, dont une matraque dans le pupitre de percussions ; Symphonie n°9, avec chœur comme son illustre prédécesseur, dédiée aux héros et martyres de l’Allemagne anti-fachiste). Après un long silence lyrique, Henze écrit L’Upupa, d’après une légende syrienne, créée avec succès à Salzbourg en 2003. Suite à de graves soucis de santé il tombe dans le coma. Laissé pour mort il recouvre subitement ses esprits et reprend la composition de son dernier opéra, Phedra (Berlin, 2007), puis compose Elogium Musicum (2008) pour son compagnon Fausto Moroni, dont il partageait la vie depuis plus de 40 ans. Il laisse une œuvre pléthorique, dans tous les genres, mais essentiellement dévolue à l’orchestre et àla scène. Peu joué en France, Henze a connu les honneurs du Festival Présence de Radio France en 2003, permettant de découvrir l’intégrale de ses symphonies.

 

Discographie sélective

DVD

  • Memoirs of an Outsider, documentaire paru pour les 75 ans du compositeur – Arthaus
  • Boulevard solitude (L. Aikin, P. Lindskog, T. Fox, H. Delamboye – Liceu de Barcelone – Z. Peskó, N. Lenhoff). Euroarts
  • Der Prinz von Homburg (F. Le Roux, M-A. Häggander, W. Cochran, H. Dernesch – Opéra d’Etat de Bavière – W. Sawallisch, N. Lenhoff). Arthaus
  • Ondine (ballet – Royal Opera House – F. Ashton). Opus Arte
  • Der Junge Lord (E. Mathis, D. Grobe, B. McDaniel, L. Driscoll – Deutsch Oper Berlin – C. von Dohnanyi, G.R. Sellner). Medici Arts

CD

On ne s’étonnera pas de trouver en bonne tête le label Wergo, spécialisé dans la musique contemporaine. Deutsche Grammophon un temps avait beaucoup édité de Henze, mais le catalogue contemporain, fortement réduit depuis le rachat de la marque jaune par Universal, ne propose plus grand-chose.

  • Symphonies n°1 à 6. Berliner Philharmoniker, London Symphony Orchestra, dir : Hans Werner Henze. Brilliant Classic
  • Symphonies n°7 et 8. Rundfunk Sinfonieorchester Berlin, dir : Marek Janowski. Wergo
  • Symphonie n°9.  Rundfunk Sinfonieorchester und Rundfunk chor Berlin, dir : Marek Janowski. Wergo
  • Quatuors à cordes n°1 à 5. Quatuor Arditti. Wergo
  • Requiem. Bochumer Sinfoniker, dir : Steven Sloane. Cybele
  • Œuvres orchestrales (3 coffrets). NDR Sinfonieorchester, dir : Peter Ruzicka. Wergo
  • El Cimarrón. N. Isherwood, M. Cairoli, M. Andersson, R. Rossi. Stradivarius
  • La Cubana. A. Silja, etc. Chœur et orchestre de chambre de Hambourg, dir. : Jan-Latham König. Wergo
  • Das Floβ der Medusa. E. Mathis, D. Fischer-Diekau, NDR Sinfonieorchester un chor, dir : Han Werner Henze. DG

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