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Salomé à Bastille : du sordide au sublime

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Paris. Opéra Bastille. 15-X-2022. Richard Strauss (1864-1949) : Salomé, drame lyrique en un acte. Livret de Richard Strauss d’après Oscar Wilde. Mise en scène : Lydia Steier ; décors : Momme Hinrichs ; Costumes : Andy Besuch; lumières : Olaf Freese ; dramaturgie : Maurice Lenhard. Avec : John Daszak, Hérode ; Karita Mattila, Hérodias ; Elza van den Heever, Salomé ; Iain Paterson, Jochanaan ; Tansel Akzeybek, Narraboth ; Katharina Magiera, Page d’Hédorias ; Matthaüs Schmidlechner, Éric Huchet, Maciej Kwasnikowski, Mathias Vidal, Sava Vemić, les cinq juifs ; Luke Stoker et Yiorgos Ioannou, les deux nazaréens ; Dominic Barberi et Bastian Thomas Kohl, deux soldats ; Alejandro Baliñas Vieites, le cappadocien ; Marion Grange, une esclave. Orchestre de l’Opéra national de Paris. Direction musicale : Simone Young

On avait été prévenu : il y aura du sexe et du sang. Âmes sensibles s’abstenir ! La première de Salomé de a cependant fait salle comble à l’Opéra Bastille, recueillant copieuses huées pour la mise en scène de , et applaudissements à tout rompre pour dans le rôle titre. 

L’opéra grouille de monde ce soir-là, on se presse pour cette Salomé inédite : C’est en effet la première nouvelle production de la saison 22-23 de l’Opéra national de Paris, et les précautions prises habituellement dans le domaine de l’audiovisuel, à savoir avertir le spectateur que « certaines scènes pourraient heurter sa sensibilité », qui ont fait l’objet d’un communiqué préalable de l’institution, n’ont pas découragé le public, bien au contraire semble-t-il. Loin des mises en scènes épurées et esthétisantes et des décors aseptiques de productions récentes, celle-ci, d’une radicalité manifeste, se vautre dans le sordide, l’obscène, et le sale à outrance. Ici point de suggestion, tout de la corruption est montré, et même au-delà, et dans une surenchère permanente. Mais fallait-il expliciter à ce point le texte du livret ?

Au lever de rideau, alors que Narraboth s’exclame « Comme la princesse Salomé est belle ce soir ! », l’attention est rapidement détournée par la scène qui se déroule à l’étage du décor conçu par Momme Hinrichs : derrière une grande vitre, dans une pièce délabrée sous les lambeaux d’un ordinaire faux-plafond, une faune dépravée en habits de fête plus vulgaires les uns que les autres s’adonne sans relâche à une orgie monstrueuse, vision cauchemardesque avec ralentis et arrêts sur image… Ce sont les invités d’Hérode auxquels des serviteurs apportent une à une de jeunes personnes nues ceintes d’un ruban rouge tels des paquets cadeaux, les conduisant de force par un étroit escalier côté cour. Ces victimes après avoir subi outrages sexuels et violences sont redescendues mortes et sanguinolentes enveloppées dans des draps puis jetées par des hommes en combinaisons intégrales (laissant penser que l’air est lui aussi corrompu) dans une fosse fumante de chaux vive côté jardin. Cela en continu pendant les trois premières scènes, tandis que des gardes armés jusqu’aux dents et harnachés tels des personnages de jeux vidéos encadrent le puits où est détenu Jochanaan, au centre du plateau. Tandis aussi que Salomé se masturbe ostensiblement sur la grille de ce puits et sous les yeux des gardes, ignorant le cadavre du capitaine Syrien suicidé à ses pieds. Les fêtards assistent plus tard, depuis des gradins, à son viol par Hérode, qui se transforme en viol collectif auquel ils finissent par participer. C’est la danse des sept voiles, sans danse ni voiles. Si ce n’est qu’Hérode vient effeuiller lentement de ses mains, jusqu’à ses dessous intimes, Salomé d’abord immobile, et qu’ensuite sur les scansions crescendo de la musique, la frénésie s’empare d’elle qui le chevauche puis de cet essaim immonde dont elle ressort maculée de sang. Outranciers aussi les costumes très cliché d’Andy Besuch : difficile de faire pire dans l’expression de la décadence : sous les capes crasseuses à l’état de haillons, dentelles fendues, résilles, paillettes et accessoires de mauvais goût, et les (faux) seins d’Hérodias, opulents et dénudés, aux tétons percés ! 

Mais au bout du compte, cet étalage glauque censé exprimer les dérives de notre société n’atteint pas son but, tant il est excessif, exacerbé. Pas de haut-le-cœur, pas de malaise – on en a vu d’autres ! – seulement du dépit, de l’agacement, et forcément une déception. Comment peut-on coller autant de laideur visuelle sur une musique aussi sublime, et ici interprétée par des artistes d’exception ? Il y a un tel écart entre ce que l’on voit et ce que l’on entend, que la fin ne peut justifier les moyens, en tout cas pas ceux-là ! L’œil finit par « banaliser » le spectacle, pour que l’oreille puisse se concentrer sur la musique et l’émotion qu’elle génère via ses interprètes et ce qu’ils investissent artistiquement, humainement. On aura cependant relevé quelques moments forts, mis en valeur par l’excellent travail de lumières d’Olaf Freese. Le premier lorsque la cage émerge lentement du sous-sol laissant apparaître Jochanaan derrière ses barreaux, l’éclairage dédoublant les personnages par de troublantes ombres portées sur le mur de béton. Le second lors de la scène finale qui réserve une surprise : autre dédoublement ici mais de Salomé massacrée, mourante, rampant au sol (une figurante), tandis que son personnage transfiguré (la chanteuse) s’élève dans les cieux avec Jochanaan qui a retrouvé son intégrité physique, tous deux enlacés dans la cage. Inopinément le drame se termine donc par le triomphe de l’amour, mais dans un autre monde, dans l’au-delà. Sympathique et émouvant… mais une fin incongrue qui passe à la trappe tout ce qui a été charrié de signifiant auparavant (y compris sous l’angle de la psychanalyse) et qui fait la cohérence et la force intrinsèque de l’ouvrage, tant littéraire que musical, jusqu’à son violent dénouement. invente ici une porte de sortie pour Salomé… donnant alors à Salomé, dans cette ultime scène, des faux airs de La Belle et la Bête (le film de Cocteau), dont les protagonistes seraient inversés (parallèle étrange qui nous est apparu lui aussi inopinément !). 

La musique quant à elle est royalement servie. D’abord par un Orchestre de l’Opéra national de Paris aux sonorités généreuses, aux couleurs chatoyantes, où se distinguent entre autres les bois, le splendide pupitre des cors… La direction de ne permet cependant pas toujours à la musique de Strauss si puissamment lyrique de s’épanouir pleinement dans ses formidables et chavirants élans, lestés parfois par des pupitres de vents trop avantagés dans le registre grave. La distribution est elle sans aucune faille et bénéficie manifestement d’une excellente direction d’acteurs. Les seconds rôles sont de très haute tenue et incarnent de façon très convaincante leurs personnages respectifs. Citons la contralto qui prête son beau timbre rond et juvénile au page, et sait émouvoir par la sincérité de son jeu. Citons aussi les deux Nazaréens, incarnés par et , très complémentaires par leurs timbres prégnants et sonores de basse et de baryton. Les cinq juifs forment un ensemble disparate vocalement, tant les différences entre les intonations, les tessitures et les timbres sont prononcées, à l’image de leurs opinions, ce qui accroit la cacophonie de leur dialogue de sourds ! à la voix claire, bien projetée, au timbre égal, est un parfait Narraboth, soupirant désespéré, captif de son désir. donne à Jochanaan sa voix sombre au timbre mat, au vibrato large, son souffle long et ample si indispensable dans le soutien et le déploiement de son chant. , qui a incarné ici-même Salomé il y a près de vingt ans, est aujourd’hui une Hérodias bien campée, hystérique et névrosée, extravertie et sans complexe, par ses mimiques à la fois drôle et pathétique. Sa voix est d’une solidité que le temps n’a pas entamée, et l’expression toujours juste. Elle forme un couple des plus assortis avec le ténor , un Hérode libidineux et détestable à souhait, extravagant, en permanence dans l’excès, dont l’énergie dévastatrice sur son entourage est inépuisable. Une énergie qui est présente dans sa voix claironnante, au timbre clair et brillant comme l’acier, au service de sa domination. Enfin qui effectue sa prise de rôle se révèle une grande Salomé, par sa voix plastique et puissante, son chant souple, son timbre envoûtant, magnifique de rondeur, ses aigus lumineux et pleins à la fois, ses medium intenses, son aisance à se mouvoir d’un registre à l’autre variant les couleurs, les intonations, usant d’une large palette de nuances et de dynamiques. Sur le plan expressif, elle entre toute entière dans la peau de son personnage, dans sa psyché, lui donnant une force hors du commun. La Salomé qu’elle campe est loin d’être visuellement « sexy ». Elle est une adolescente à l’aspect lunaire, vêtue sobrement d’une blouse blanche au col fermé, qui se refuse à toute démonstration de séduction et qui suscite malgré elle le désir. Déterminée, elle joue de ce pouvoir pour arriver à ses fins, prisonnière de sa destinée. Agressive, désespérée, lyrique, provocatrice, touchante, effrayante, monstrueuse… toute sa complexité s’exprime dans le personnage construit par la chanteuse, dans son chant d’une beauté transcendée qui s’élève au finale devant la grande vitre souillée de sang.

Crédits photographiques : © Agathe Poupeney / Opéra national de Paris

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Paris. Opéra Bastille. 15-X-2022. Richard Strauss (1864-1949) : Salomé, drame lyrique en un acte. Livret de Richard Strauss d’après Oscar Wilde. Mise en scène : Lydia Steier ; décors : Momme Hinrichs ; Costumes : Andy Besuch; lumières : Olaf Freese ; dramaturgie : Maurice Lenhard. Avec : John Daszak, Hérode ; Karita Mattila, Hérodias ; Elza van den Heever, Salomé ; Iain Paterson, Jochanaan ; Tansel Akzeybek, Narraboth ; Katharina Magiera, Page d’Hédorias ; Matthaüs Schmidlechner, Éric Huchet, Maciej Kwasnikowski, Mathias Vidal, Sava Vemić, les cinq juifs ; Luke Stoker et Yiorgos Ioannou, les deux nazaréens ; Dominic Barberi et Bastian Thomas Kohl, deux soldats ; Alejandro Baliñas Vieites, le cappadocien ; Marion Grange, une esclave. Orchestre de l’Opéra national de Paris. Direction musicale : Simone Young

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