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Alexandre Tansman regarde en arrière pour que la France se voie aujourd’hui

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Alexandre Tansman (1897-1986) : Regards en arrière, itinéraire d’un musicien cosmopolite au XXe siècle. Texte édité par Cédric Segond-Genovesi avec la collaboration de Mireille Tansman Zanuttini et Marianne Tansman Martinozzi. Editions Aedam Musicae. ISBN 9 782919 046089. 39€

 

Alexandre Tansman - Regards en arrièreL’autobiographie Regards en arrrière d’, qui s’étend de son enfance en Pologne dans les années 1890 jusqu’à la fin des années 1950 quand il découvre Israël, révèle de manière frappante à quel point la seconde guerre mondiale représente une cassure fondamentale dans notre époque moderne, au niveau musical comme au niveau de toute la société.  Les années 20 et 30 apparaissent comme appartenant à un monde absolument révolu, alors qu’au contraire la fin de l’Occupation à Paris a créé des failles dont le milieu musical actuel porte encore les stigmates. C’est comme si l’avant-guerre était il y a 100 ans, et l’après-guerre il y a 10 ans.

Et malheur à Tansman qui a connu un succès international avant-guerre sur des bases esthétiques qui n’avaient plus cours à son retour en France. Lui-même ne semble pas bien mesurer en quel point son succès a pu être miraculeux au regard de la condition du compositeur de la seconde moitié du XXème siècle. Ses symphonies ont été jouées des deux côtés de l’Atlantique par les plus grands chefs dont Koussevitzky, Mengelberg, Monteux, Toscanini, et ses tournées aux Etats-Unis et son tour du monde en 1932 et 1933 laissent pantois quand on pense qu’elles étaient financées uniquement par ses droits d’auteur. Cette bonne fortune – artistique et par là financière – lui a permis de sauver sa vie et de fuir aux Etats-Unis avec sa famille (sa femme Colette était la fille de Jean Cras) et ses deux petites filles Mireille et Marianne.

Ecrit entre 1955 et 1958, ce texte inachevé mais qui se lit comme un roman, voit sa première publication cette année avec un travail éditorial de Cédric Segond-Genovesi affuté et pertinent, et soucieux d’apporter contexte et d’arrondir les angles quand le compositeur se fait tranchant ou partial. Car si écrit pour que soit conservé son parcours rocambolesque, sa carrière à Paris dans les années 20, son échappée de la France occupée, son travail à Hollywood (pages savoureuses sur l’amateurisme des studios en matière musicale !) et son grand amour pour sa femme Colette disparue précocement d’un cancer, il n’échappe pas à l’amertume de voir à son retour à Paris que son exil américain lui a fait perdre de l’influence.

Et c’est là que l’on comprend que ce témoignage, passionnant à bien des égards, ne pouvait pas être utilement publié à l’époque. Il dit la frustration d’un homme qui se croit victime de clans et de clubs, dans un raisonnement d’une partialité qu’on retrouve symétriquement parmi ceux qui estimaient que les Juifs comme Tansman avaient occupé abusivement le devant de la scène musicale. Du coup, le livre du centenaire du Théâtre des Champs-Elysées – paru également cette année –  avec son incapacité à affronter l’attitude du monde musical parisien durant la période de l’Occupation nazie, complète mieux qu’un long traité le propos de Tansman. Ces deux « nouveaux » ouvrages que tout oppose dans leur forme, leur objet et qui ont été écrits à cinq décennies de distance, révèlent avec une complémentarité frappante à quel point le monde musical français est travaillé depuis soixante-dix ans par les mêmes tensions. En regardant en arrière en 1958, Alexandre Tansman accomplit le paradoxe de nous faire mieux percevoir les maux intestins dont le milieu musical français de 2013 souffre encore aujourd’hui.

Et si, pour commencer, on rejouait en France les symphonies de Tansman ?

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