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Valérie Chevalier-Delacour, Directrice générale de l’Opéra national de Montpellier

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Soprano formée à l’école de l’Opéra national de Paris, Valérie Chevalier-Delacour devient agent artistique après 9 années de scène. En 2003 Laurent Spielmann fait appel à elle comme conseillère artistique puis directrice de l’administration artistique à l’Opéra national de Lorraine. Depuis le 29 décembre 2013 elle est nommée directrice générale de l’Opéra national de Montpellier après un processus de recrutement chaotique. Pour ResMusica Valérie Chevalier-Delacour a bien voulu nous faire part de ses actions à venir pour redresser ce théâtre mal en point.

 

Valérie Chevalier 2013« C’est le problème de la France, il faut être de suite n°1 sinon on n’est rien. »

ResMusica : Sans revenir sur les conditions rocambolesques de votre arrivée à Montpellier, votre nomination a suscité pas mal de critiques. Qu’avez-vous à répondre à cela ?
: Evidemment on m’a reproché d’être une femme, suite à la volonté d’Aurélie Filippetti de féminiser la direction des théâtres. Ceci dit sur les dernières nominations en CDN il n’y a pas eu beaucoup de femmes choisies. En plus je suis une des rares, dans le milieu de l’opéra il y a très peu de femmes directrices. Alors résumer mon arrivée à Montpellier sur ce critère…

RM : Ce qui entraîne donc des commentaires misogyne. Un collègue de la presse écrite avait déclaré que Caroline Sonrier [ndlr : directrice de l’Opéra de Lille] ne pouvait succéder à Serge Dorny à Lyon car elle n’avait jamais dirigé de grande structure.
VCD : C’est ridicule, Caroline Sonrier est dans le milieu de l’opéra depuis des années et dirige Lille depuis près de 10 ans.

RM : Sur les cinq candidats sélectionnés, vous étiez la seule à ne jamais avoir été « numéro 1 » d’un théâtre lyrique. Qu’avez-vous à répondre ?
VCD : Et excepté Laurent Spielmann, j’étais la seule à avoir des responsabilités dans un théâtre lyrique complet, avec un chœur, un orchestre, des ateliers décors et costumes, des techniciens de scène, une unité de formation, … Et ce pendant 9 ans ! Ce n’est pas rien. A Nancy je gérais sept productions par an, nous avons fait beaucoup de coproductions internationales avec un budget correct que je n’ai jamais dépassé. C’est le problème de la France, il faut être de suite n°1 sinon on n’est rien. Pourtant j’ai eu la chance de travailler avec Laurent Spielmann qui m’a fait tout de suite confiance. Je ne me sens pas du tout illégitime à Montpellier. Qu’un directeur ne remplace pas systématiquement un directeur peut être une bonne chose, il faut du changement. Et puis tant de directeurs d’opéras ne savent pas lire la musique, ce qui n’est pas mon cas.

RM : La situation est compliquée à l’Opéra national de Montpellier. Comment appréhendez-vous les premiers mois de votre prise de fonction ?
VCD : La situation est compliquée mais pas désespérée. Je suis en train de rencontrer tous les personnels. Il y a une volonté de tourner la page. Nombre d’employés de l’opéra ont hâte de passer à autre chose, ils me l’expriment et me le montrent. Je suis arrivée sans a priori, ce qui a été senti. Nous pourrons avancer dans la même direction, j’espère.

RM : Expliquez-nous ce qui va changer avec ce changement de statut de l’Opéra national de Montpellier ?
VCD : Avant l’OONM était sous statut d’association loi 1901. Un statut très libre, presque libéral, qui ne peut pas correspondre à une structure aussi importante. Un EPCC est bien plus cadré. On change les contraintes, les contrats de travail, les règlements. Evidemment il y a la peur du changement, la peur surtout de profiter du changement de statut pour faire un plan social. C’est totalement faux. Si l’on fait référence aux dernières rumeurs, comment concevoir d’être Opéra national sans chœur permanent ?

RM : Justement parlons-en. Le Chœur de l’OONM a été déstabilisé ces dernières années, sous-employé, très fortement critiqué et même menacé de dissolution. Quel est votre analyse de la situation ?
VCD : Avec un orchestre de 95 musiciens il faudrait un chœur plus important ! ils ne sont actuellement que 32 alors qu’il en faudrait une cinquantaine. L’Opéra de Montpellier a le label national, donc tous les 5 ans un inspecteur du Ministère de la Culture vient faire le tour des services et un état des lieux. Ce n’est pas une inspection du travail mais une vérification du fonctionnement de la maison en rapport avec son label « national ». L’inspecteur ensuite donne des préconisations sur tel service ou telle démarche artistique qui serait à recadrer. Jamais de la condamnation. Du coup cela a été mal compris, mal interprété, allant jusqu’à remettre en cause la légitimité de la chef de chœur, alors que c’est une excellente professionnelle. Toutefois la grande différence entre le chœur et l’orchestre c’est que ce dernier change souvent de chef même s’il a un directeur musical. De temps en temps il faudrait avoir des chefs de chœur invité – et pas seulement à Montpellier. Par exemple à Nancy pour un concert Gluck on a fait appel à Raphaël Pichon, pour la production d’Orfeo on a fait tout un travail sur la musique ancienne avec un spécialiste. A Montpellier une ou deux fois par an, selon les répertoires, il faudrait faire travailler le chœur par un chef invité. Et puis un chœur ne progresse que quand il se produit : dans Eugène Onéguine ils sont formidables, ils sont tous sur scène, la metteure en scène Marie-Eve Signeyrole leur a attribué un rôle à chacun, cela leur redonne confiance. Chez les chanteurs le facteur psychologique est important.

RM : L’autre grand perdant de l’OONM est l’orchestre, puisqu’il n’a plus de directeur musical suite au départ forcé de Lawrence Foster.
VCD : J’y travaille. Je rencontre prochainement un chef d’orchestre très apprécié des musiciens. Enormément de chefs d’orchestre ont envie de venir à Montpellier, c’est un des meilleurs orchestres de France.

RM : Comment se passe la cohabitation avec l’ancien directeur, qui reste directeur artistique de l’OONM jusqu’en juillet 2014 ?
VCD : Vu que je respecte les règles édictées pour négocier son départ avant mon arrivée, tout se passe bien. Je le laisse finir la future saison, tranquillement. Il faudrait toutefois un peu plus de concerts symphoniques en région, je verrai ça calmement avec lui. Peut-être il y aura des petites retouches à faire. Il finira son mandat en juillet, de façon grandiose avec Traviata ici et Nabucco à Orange, avec les forces musicales de Montpellier.

RM : Quelle est votre position en matière de création ?
VCD : Je pense qu’Il faut un compositeur en résidence à Montpellier. Car si on continue à ne programmer que Mozart, il n’y aura plus rien à jouer dans quelques siècles. Le compositeur écrira pour Opéra junior, le chœur, l’orchestre, peut-être un opéra complet… C’est important. Nous devons réfléchir au patrimoine musical que nous voulons léguer.

RM : Ici à Montpellier en trois ans les opéras les plus représentés de Mozart ont été donnés. A Nancy en revanche chaque saison comprend plusieurs titres peu connus voire inconnus. Quelle va être votre politique en matière de répertoire lyrique ?
VCD : Continuer les découvertes. On ne connait pas l’opéra américain en France. C’est un répertoire à explorer. Je vais développer avec Rodrigo Garcia [ndlr : le nouveau directeur du Centre dramatique national] tout un programme de théâtre musical. Et pourquoi ne pas programmer de la musique savante d’ailleurs ?

RM : Un opéra national reçoit une subvention de la région pour rayonner sur le territoire, une mission un peu délaissée par Jean-Paul Scarpitta. Qu’en sera-t-il à l’avenir ?
VCD : L’orchestre rayonne un petit peu, mais il y a peu de lieux pouvant accueillir 95 musiciens. Ou alors en faisant des concerts en plein air. J’y réfléchis. Je voudrais vraiment une production lyrique par an initiée en région, répétée en région et produite en région. Je ne veux pas de l’opéra de la capitale qui débarque en région. Les équipes restent sur place tout le temps des répétitions pour faire un vrai travail de médiation culturelle avec la population. Après cela le spectacle part en tournée en région, et on finit à Montpellier.

RM : Quelle sera votre politique envers les nouveaux publics et les scolaires et comment intégrez-vous la structure Opéra junior à l’OONM ?
VCD : Il y a un vrai souci de formation musicale en France, surtout pour les jeunes adultes. Donc intégrer les « anciens » d’Opéra junior à certaines productions. Globalement, pour cette structure, je souhaiterais qu’on retourne à l’idée initiale de Kojoukharov [ndlr : Vladimir Kojoukharov, fondateur d’Opéra junior]  qui était d’aller chercher les enfants des milieux ruraux ou des quartiers sensibles. Actuellement le recrutement se fait plutôt en centre-ville. Pour les scolaires et les étudiants, le plus gros du travail est fait – et continuera à être fait. Le vrai souci du public pour un directeur d’opéra sont les jeunes actifs, les 28-40 ans. Cette tranche d’âge-là ne bénéficie pas de politique tarifaire.  C’est un moment de la vie où on s’installe, où on fonde une famille, donc les moyens sont limités, il faut faire des choix. Et c’est un public à chercher avec de nouveaux moyens, en misant sur internet et les réseaux sociaux.

RM : La situation financière de l’OONM est difficile. Quand cet opéra retrouvera-t-il son vrai rythme de croisière ?
VCD : Deux bonnes années. L’année prochaine sera allégée. La suivante peut-être un peu moins. Les saisons seront correctes et dignes de cette maison, mais il faudra bien deux saisons pour remettre les compteurs à zéro.

Crédit photographique : © DR

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