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Khojaly 613 de Pierre Thilloy à Saint Roch

Concerts, La Scène, Musique de chambre et récital

Paris. Église Saint Roch. 24-02-2014. Pierre Thilloy (né en 1970) : Khojaly 613 ; Sabina Rakcheyeva, violon ; Kinan Azmeh, clarinette ; le Solstice string quartet

khojalyDans le grand silence de Saint Roch une mélodie s’élève, la voix d’une clarinette portée par les volutes de l’espace qu’elle occupe soudain entièrement. Elle se rapproche et elle passe, au pas lent de l’instrumentiste qui avance pas à pas dans l’allée centrale depuis la porte de l’église vers le chœur. Magnifique et tranquille Kinan Azmeh.

Les musiciens silencieux attendent, puis, contenu tout d’abord, monte l’accueil houleux des cordes sur lesquelles se pose, comme un radeau sur la mer, la chanson de la clarinette. Elle n’est pas seule. Un dialogue s’engage avec le violon. Une histoire commence. Les deux voix sont déchirées. Déchirantes. Elles se fondent, s’échappent, s’additionnent, dansent. Les violons tiennent le rythme et une vision de derviches blancs. Ils tournent, tournent, un vortex se forme. Aspirant tout. Entraînant tout. Surgit un chant solitaire, voix de corde, simplicité, un qui être apparaît dans une lumière imprécise. Puis d’autres. Un chœur entier. Celui de 613 âmes. Peut-être celui de tous les massacrés, quels qu’ils soient. Où qu’ils soient. D’un côté ou de l’autre. « Pardonner sans oublier », disait le discours d’introduction. Et aussi, « espoir de réconciliation ». Écrite en souvenir des 613 civils azéris tués le 26 février 1992, dans la ville azerbaïdjanaise de Khojaly, au Haut-Karabagh, occupé par les forces arméniennes avec l’aide du 366e régiment d’infanterie russe, Khojaly 613 était au programme du concert organisé par le Cercle européen d’Azerbaidjan, le 24 février dernier.

Expressive. Émouvante. Riche. Mélodieuse. Évocatrice… l’œuvre de dépasse l’évènement qui l’a inspirée et porte en elle l’universalité du mal, l’incrédulité devant l’horreur, et une forme particulière d’espoir. L’espoir des voyants. Visionnaire de l’ouïe, nous emporte dans l’œil d’un oiseau, ou d’un drone noir, au-dessus du théâtre universel des guerres absurdes. Cinq notes reviennent et parlent d’un surgissement, ou d’une extinction. Il y aurait des couleurs dans le ciel, des crissements de flammes, une accélération. Un désordre. Une armée en marche, inexorable avancée. Le premier mouvement se termine sur une très haute note. Un espoir, ou la tristesse d’espérer. Puis, de nouveau le grondement des cordes, et la musique se fait descriptive. Défilé panoramique sur un paysage vaste et calme. On entend les mots : Haut-Karabagh, dont les syllabes scandent le pas d’une armée en marche, inexorable avancée, ou inexorable fuite. Bataillons en ordre, défilé. Tumulte et désordre. Silence. La musique continue dans un fondu enchaîné qui s’interrompt, de nouveau, sur une note très haute. Mince. Un mince espoir.

Souvenirs de vies encore, celles d’avant, ou celles qui continuent. On imagine de hautes vallées, des forêts, une vie. Des vies. Le violon chante des airs du folklore azéri et l’archet de Sabina Rakcheyeva danse sur un fil. Le violoncelle scande un rythme répétitif. Haut-Karabagh. On sent l’envie d’une fuite, ou d’une fugue, mais c’est l’attaque des dissonances, un cri de la clarinette et le vacarme des cordes. Le violon chante seul sur fond de clarinette, puis celle-ci lance une haute note continue.  Comme le vent.  Elle aussi raconte avec tristesse des choses terribles et Kinan Azmeh tire de l’instrument des sons inouïs et terrifiants de terreur calme, repris par le violon. Encore une sarabande, un endiablement. Les solistes s’en vont. Encore un cri de clarinette invisible. L’appel d’une âme abandonnée.  Et tout se termine sur une dernière très haute plainte, infiniment ténue, sur une note suraiguë de sombre lumière.

Réduction au format musique de chambre de Khojaly 613, œuvre pour orchestre créée l’année dernière à St John’s, Smith Square, à Londres, cette version garde la même puissance évocatrice de l’horreur infiniment renouvelée sur la planète terre, ici et là, jadis, et maintenant. Et, comme l’annonçait le compositeur, ce concerto en trois mouvements avec cadence, retenu et sobre, sans aucun pathos, est bien un « message pour le cœur seul. »

© DR

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