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Une nouvelle mise en scène de Brundibár au théâtre de Caen

La Scène, ResBambini, Spectacles Jeune public

Caen. Théâtre. 21-V-2015. Hans Krása (1899-1944) : Brundibár (1943). Opéra en un acte pour voix d’enfants, sur un livret d’Adolf Hoffmeister, adapté en français par Chantal Galiana et Benoît Bénichou. Mise en scène : Benoît Bénichou. Scénographie : Amélie Kiritzé-Topor. Costumes : Bruno Fatalot. Lumières : Thomas Costerg. Chef de chant : Marie-Pascale Talbot. Avec : Simon Dubois, Brundibár ; Victor Valognes, Pepíček ; Octave Plessis, Aninka ; Mateo Kasrashvili, le Moineau ; Quentin Dumont, le Chat ; Pierre-Louis Braley, le Chien ; Mïa Richard-Roussel, la Danseuse. Avec la participation exceptionnelle d’Ela Stein-Weissberger. Maîtrise de Caen. Orchestre Régional de Basse-Normandie, direction : Olivier Opdebeeck.

ESteinAvec Brundibár, le metteur en scène monte à Caen une nouvelle production, la première depuis la réouverture du théâtre en janvier dernier.  qui chanta et joua le Chat à chacune des représentations de Terezín et survécut à la guerre, y est la colonne vertébrale de la mise en scène, et était présente.

Brundibár est une œuvre au destin exceptionnel, et de plus en plus jouée, à Dijon en février et à Besançon en mars dernier. Fruit de la collaboration entre deux artistes tchèques, l’écrivain Adolf Hoffmeister et le compositeur (qui étudia en France auprès d’), cet opéra pour enfants fut achevé une première fois en 1938. Il devait être présenté à Prague pour un concours d’État, mais les accords de Munich et les troubles politiques qui suivirent reportèrent l’échéance sine die. En août 1942, Krása fut déporté, comme Juif, dans le camp de concentration de Terezín, où il parvint à faire entrer clandestinement une réduction pour piano de son œuvre. Là, il put en reconstituer l’orchestration, qu’il remodela en fonction des instruments dont il disposait, et la création put avoir lieu, le 23 septembre 1943. Cinquante-cinq représentations de Brundibár furent en tout données à Terezín, et c’est cette version de 1943 qui est parvenue jusqu’à nous.

Comment expliquer que les nazis aient vu d’un bon œil ce Brundibár ? Il faut dire que l’œuvre est, étonnamment, assez ambiguë – de la même manière que peuvent l’être, dans un autre style bien sûr, certaines symphonies de Chostakovitch. L’intrigue du livret est simple : un méchant adulte, Brundibár, dont le nom en tchèque signifie « bourdon » ou « bougon », tyrannise deux pauvres enfants, en les empêchant de chanter, mais finit terrassé par l’union joyeuse de tous les garnements des rues. L’allusion politique, on le voit, est discrète, et le ton de la musique ne l’accentue en rien : les rythmes de marche omniprésents donnent beaucoup d’éclat à l’ensemble, jusqu’à la chanson du triomphe final, dont l’entrain est communicatif. Dans ces circonstances, on comprend pourquoi Brundibár servit à des fins de propagande : une délégation internationale de la Croix-Rouge, venue visiter Terezín, qui était un camp « vitrine », au moment des représentations de décembre 1943, ne put prendre toute la mesure de l’atrocité de la vie quotidienne au camp. L’histoire, ajoutons-le, se termine tragiquement, car quelques mois à peine après cette visite, la plupart des interprètes, et Krása lui-même, furent transférés à Auschwitz, où ils périrent gazés.

Paroles d’une rescapée

Mais parlons ici d’ qui chanta et joua le Chat à chacune des représentations de Terezín et survécut à la guerre, elle vit aujourd’hui aux États-Unis. a eu la belle idée de faire d’elle la colonne vertébrale de sa mise en scène : quand le rideau se lève, nous sommes en 2015, et nous voyons Ela se replonger dans les souvenirs de la guerre – qui sont suggérés sur scène grâce à des projections superbes, réalisées par  . Petit à petit, le temps revient donc en arrière, et l’on retrouve Ela jeune, qui prend part à une représentation de Brundibár. De retour dans le présent, nous assistons à la projection d’une interview d’Ela devant un parterre d’enfants. Enfin, la véritable Ela, âgée de 85 ans, apparaît sur scène – car elle a fait le déplacement de New York jusqu’à Caen –, et tous reprennent en chœur la chanson finale de Brundibár. Ela chante avec les enfants, en tchèque : moment de grande émotion, qui illumine la soirée.

Caen

Le reste du spectacle est à l’avenant : une mise en scène ambitieuse dans son discours, très vivante, véritablement ingénieuse, et visiblement plaisante, pour les enfants qui la jouent. Une approche joyeuse qu’on retrouvait dans la mise en scène de à Dijon. Une question demeure tout de même. Était-il si judicieux de faire de ce Brundibár une œuvre « éducative » ? Par l’art et la musique, faire entrer collégiens et lycéens, auxquels une représentation de ce spectacle était d’ailleurs exclusivement réservée, dans la compréhension de la Shoah (c’est-à-dire, une compréhension qui soit mieux qu’intellectuelle : physique, charnelle) – voilà une intention excellente. Mais Brundibár est-il l’œuvre qui convient à cette fin? La rhétorique du « devoir de mémoire », intégrée sans retenue au spectacle, semble ici forcée. Grimer Brundibár en Hitler, diffuser la bande-son d’un discours à Nüremberg, pasticher Le Dictateur de Chaplin, faire réciter aux enfants de la maîtrise le nom de chacun des enfants ayant joué à Terezín, ce ne sont pas de mauvaises idées; mais ce sont des idées trop prévisibles.

Il faut bien admettre que Brundibár résiste à être autre chose que ce qu’il est : le plus divertissant des divertissements. Ela Stein-Weissberger l’exprime justement, lorsqu’elle parle de sa joie de pouvoir quitter son étoile jaune en montant sur scène. Il y a, dans l’opéra de , un désir frénétique d’oubli, un pouvoir narcotique, à lui seul plus terrifiant et plus efficace que tous les poncifs obligés. L’affirmation maladive et paradoxale de la joie, telle qu’elle apparaît dans Brundibár, dernier rempart de ces déportés contre le désespoir, donne authentiquement à réfléchir, et nourrit durablement la mémoire. Brundibár est riche de son ambiguïté.

Saluons, pour terminer, le travail des musiciens. Les enfants de la maîtrise de Caen donnent un bel aperçu de l’exigence qu’on leur apprend. Ils se débrouillent remarquablement bien avec le texte français du livret, dont pourtant la prosodie est torturée – c’est la fatalité des traductions d’opéra. Enfin, les instrumentistes de l’orchestre de Basse-Normandie, dirigés par , font honneur à la musique de Krása : l’Ouverture pour petit orchestre, œuvre également composée dans les camps, et jouée en guise de conclusion du spectacle, est poignante.

Crédits photographiques : Ela Stein-Weissberger © Benoît Bénichou ; La scène finale © Philippe Delval

 

En coopération avec la
sur les mémoires des violences politiques
 
 

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