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Un quart de siècle pour Aujourd’hui Musiques de Perpignan

Festivals, La Scène, Musique symphonique, Spectacles divers

Perpignan. Festival Aujourd’hui Musiques les 18 et 19-XI-2016.
18-XI. Le Grenat : Steve Reich (né en 1936) : The four Sections pour orchestre ; The Desert Music pour choeur et orchestre. Collegium vocal du CRR Perpignan Méditerranée ; Orchestre Perpignan Méditerranée ; direction : Daniel Tosi.
19-XI. Le Studio. Le Petit Cirque de Laurent Bigot / Cie Sidoine : conception, constructions, mise en scène et jeu, Laurent Bigot.
19-XI. Le Carré. Roland Auzet (né en 1964) : Je n’ai jamais écouté aucun son sans l’aimer. Conception, mise en scène Roland Auzet; collaboration artistique Olivier-Roman Garcia. Avec Roland Auzet, percussions et objets sonores ; Olivier-Roman Garcia, guitare et un invité (Olivier Martinez, chant).

BEL CANTO DANS LE CADRE DE CAMPLERInstallations, spectacles multimédia, œuvres électroacoustiques, danse, opéra vidéo, écoute sous casques, déambulations sensorielles… sont autant de propositions artistiques pour cette 25e édition du festival Aujourd’hui Musiques, qui entend repousser les frontières entre les genres et les disciplines. Il s’agit pour sa directrice Jackie Surjus de mettre en résonance tous les espaces du Théâtre de l’Archipel, scène nationale de Perpignan, et stimuler les rencontres avec le public. Comme chaque année, la manifestation s’ouvre par un grand concert d’orchestre dans la grande salle du Grenat, affichant deux œuvres rares de dont on fête les 80 ans.

L’éloge de la répétition

On connaît fort bien les œuvres pour ensemble de , largement diffusées dans le monde entier. Sa production pour orchestre est plus rare et peu jouée sur les scènes françaises. Les deux pièces de la soirée sont des commandes d’orchestres prestigieux. Le compositeur, en pleine période répétitive, y déploie une science de la combinatoire instrumentale d’une envergure spectaculaire.

Écrit pour le San Francisco Symphony, The four sections (1987) est une sorte de concerto pour orchestre. Chaque famille instrumentale (cordes, percussions, bois et cuivres) est tour à tour traitée en soliste. Reich y varie à l’envi les textures et les couleurs selon le processus des canons et superpositions rythmiques inhérents à la musique répétitive. Dans le finale, le miroitement de surfaces mouvantes obtenu par l’orchestre sous la ferme conduite de engendre des effets surprenants de mobilité dans l’immobilité tels que les recherchait Ligeti avec de tout autres moyens.

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The Desert music (1984), commande de la Radio de Cologne, est inspiré par trois espaces désertiques hautement symboliques : le Sinaï, le Mojave de Californie et le Désert du Nouveau-Mexique. Reich confie à un chœur de 27 chanteurs amplifiés – le Collegium vocal du CRR de Perpignan très investi – des textes de son poète favori William Carlos Williams, texte dont le traitement rejoint l’organicité de l’écriture instrumentale. Le dispositif plus important encore compte cinq percussions claviers sur le devant de la scène, et un orchestre par 4 incluant 2 pianos et 2 synthétiseurs. L’œuvre monumentale (50 minutes) est une grande arche articulant cinq parties enchaînées basées sur des cycles harmoniques différents. Les changements de mouvements s’opèrent par brusques modulations métriques (on pense au gamelan balinais) assurées par l’une ou l’autre famille instrumentale. La pulsation, qui traverse pratiquement toute l’œuvre, est parfois prise en charge par les voix dont les vagues sonores déferlantes impressionnent. Si la tension des musiciens au sein de l’orchestre est constante, la responsabilité du chef est énorme pour faire fonctionner cette « grosse machine » mais aime relever de tels défis. Il ne manquait qu’une patine du son, à laquelle une acoustique plus généreuse aurait contribué ce soir, pour magnifier l’étonnante prestation de l’ et du Collegium vocal du CRR.

Un petit cirque pour toutes les oreilles

À l’origine du projet, une foule de petits jouets mécaniques et autres objets recyclés qui animent le cirque miniature de Laurent Bigot et ses « artistes » qu’il met en scène : acrobate, danseuse, haltérophile, funambule, étrange créature de poil… qui laissent leur trace sonore à la faveur de capteurs et autre ingénierie méticuleuse. Chaque numéro fait naître un univers bruité dont la palette des couleurs est infinie : oscillation, roulement, glissade, chute, tintement… « L’action nourrit le son » précise le maître d’œuvre qui, au besoin, donne de la voix pour encourager tout ce petit monde. L’effet de clair-obscur obtenu par les lumières préserve l’intimité de cette performance aussi drôle que poétique qui nous tient en haleine durant les trente minutes d’une pure féerie.

Libérer la vibration

Parmi les trois créations commandes de l’édition 2016, Je n’ai jamais écouté aucun son sans l’aimer de est le fruit d’une résidence de trois semaines au Théâtre de l’Archipel où il est artiste associé depuis 2015. Percussionniste, compositeur et metteur en scène, Auzet se définit comme un « écrivain de plateau » concevant tout à la fois la musique et le geste qui l’engendre, la scénographie et l’espace de jeu des protagonistes.

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Le titre de son nouveau spectacle est emprunté à la célèbre phrase de John Cage : « Je n’ai jamais écouté aucun son sans l’aimer, le seul problème avec les sons, c’est la musique ». commence par régler ses comptes avec celle-ci, massue en mains, en éventrant un piano droit dans les premières minutes d’une violence inouïe : le rituel commence souvent par un sacrifice… C’est d’ailleurs dans les « entrailles » de la victime, à même la corde et le métal, que la performance sonore sera la plus jubilatoire. Dans cette quête éperdue du rythme et de la vibration originels, le compositeur a convoqué la guitare flamenca (celle, amplifiée, d’Olivier-Roman Garcia) et son répertoire le plus ancien – soleares, martinete, seguidilla… – pour croiser et mettre en résonance son geste de percussionniste. « Je suis intéressé par son côté sophistiqué, rauque et premier » précise le compositeur s’agissant du cante jondo (chant profond). Si le guitariste l’extrapole parfois, au sein d’improvisations qui confinent à la transe rythmique, Roland Auzet manipule quant à lui une foule d’objets, éléments mobiles de scénographie ou instruments hybrides qu’il joue et percute à main nue, avec une dextérité et une élégance qui fascinent : telle cette cithare géante qui devient bâton de pluie ou cet énorme dé multitimbral dont il exploite en virtuose toutes les potentialités vibratoires. L’arrivée sur le devant de la scène du cantaor – étonnant Olivier Martinez – au terme de cette trajectoire à haute tension, est un instant de pure émotion : le chant comme épiphanie !

Crédit photographique :  Steve Reich & Orchestre Perpignan Mediterranée (c) DR ; Le Petit Cirque (c) Olivier Masson ; Roland Auzet (c) DR

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