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Venise au Musée Cognacq-Jay : que la fête commence !

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Paris, Musée Cognacq-Jay. Exposition : Sérénissime ! Venise en fête, de Tiepolo à Guardi. Jusqu’au 25 juin 2017.

 

02_Pietro Longhi_ Le CharlatanCeux qui croyaient le Carnaval terminé une fois pour toutes, seront bien aise de découvrir qu’au musée Cognacq-Jay, il se prolonge jusqu’au mois de juin. Tout au long d’une exposition aussi intime qu’envoûtante, on s’embarque pour Venise et sa lagune au Siècle des Lumières, dans une réalité fantastique composée de divertissements sans fin.

Au XVIIIe siècle, tandis qu’elle a perdu toute importance politique, tout pouvoir marchand et toute influence diplomatique, Venise jette sur le monde le dernier éclat de sa splendeur passé. Et quel éclat ! Ce dernier chant du cygne fait d’elle la reine du luxe, des loisirs et des plaisirs dans l’Europe entière.

Quatre tendances majeures rythment le parcours de l’exposition le long des salles du musée Cognacq-Jay, rendues méconnaissables pour l’occasion : le visiteur aborde en premier les plaisirs simples et à la fois raffinés des réjouissances populaires, pour s’immerger ensuite dans l’univers du théâtre et de la musique, avant de découvrir les festivités politiques, et terminer enfin par l’incontournable Carnaval.

Dès la première salle, on est saisi par l’incroyable vivacité des scènes de genre de Pietro Longhi, véritable arrêt sur image du quotidien de l’époque. Saisissantes, La Furlana, Le Concert et Le Couple Joyeux (les trois en provenance de musées vénitiens) illustrent bien la vocation des Vénitiens à la fête et à la gaité. Poètes, galants, virtuoses, ballerines, usuriers et charlatans animent ses toiles ; une foule heureuse qui à la fois vit de plaisir et s’en nourrit. Délicieuse, La Malvasia, eau-forte de Giandomenico Tiepolo, nous fait sourire en pensant au joyeux danseur dirigé par le patron vers la sortie à cause de son pas de danse « un peu trop arrosé. »

FARINELLI SOPRANISTEPlace ensuite à la musique et au théâtre. Au XVIIIe siècle à Venise, l’âme est hilare, l’esprit facétieux, on rit partout et surtout dans les théâtres de la ville. On ne compte pas de jour ou d’heure sans que les calli, les églises, et les campi résonnent d’un concert, d’un opéra ou d’un spectacle de comédie. On admire dans cette section, une eau-forte de 1753 prêtée par le Musée Correr, représentant l’intérieur rococo du Teatro San Samuele, l’un des plus en vogue à l’époque. Venise possède jusqu’à huit théâtres ouverts simultanément : un record dans l’Europe de l’époque. C’est dans la Sérénissime par ailleurs que Goldoni fonde le premier théâtre national italien ; Goldoni, le Molière italien, dont on saisit bien l’esprit et l’intelligence de caractère dans le regard de son portrait ici exposé (Carlo Goldoni, œuvre au burin de Marco Alvise Pitteri d’après Giambattista Piazzetta, Museo Correr). Autre portrait précieux, prêté par le musée Carnavalet, celui de Carlo Broschi, dit , par Jacopo Amigoni ; ses passages remarqués au théâtre San Giovanni Crisostomo de Venise contribuèrent à construire la réputation du jeune castrat.

Place ensuite à la raison d’État : malgré sa déchéance politique, Venise reste toujours dans la représentation. L’habitude du luxe y est toute naturelle. Elle s’étale lors des grandes cérémonies, présidées par le doge ou par le patriarche, qui permettent à Venise d’exposer toute sa richesse. À ce sujet, l’Institut national d’histoire de l’art (INHA) a sorti de ses archives des œuvres d’une rare beauté, illustrant plusieurs fêtes publiques entre 1709 et 1782. Une première planche eau-forte et burin représente la régate de 1709 organisée lors de la venue à Venise du roi Fréderic IV du Danemark. Les décors y sont aussi fastueux qu’exotiques et le Grand Canal scintillant de parures. Encore plus spectaculaire, la série d’estampes gravées par Antonio Baratti commémorant la visite à Venise des « comtes du Nord » le 24  janvier 1782. Le fils de Catherine II de Russie et son épouse furent amplement gâtés : un dîner spectacle au théâtre San Benedetto dont pour l’occasion la scène fut décorée de glaces scintillantes et la salle recouverte de satin azur brodé d’argent. À la suite du dîner pendant lequel fut servi de l’autruche, place au combat de taureaux sur la place Saint-Marc transformée en arène et entièrement illuminée de flambeaux avec des lustres et lampions en cristal. De fête en fête, les visiteurs découvrent ensuite les Célébrations pour le mariage du dauphin avec l’infante Marie-Thérese d’Espagne à l’ambassade de France à Venise, peint en 1745 par Giovanni Cimaroli, illustration que la France n’était pas en reste en matière de divertissements dans la Sérénissime : pour l’occasion, c’est un décor éphémère digne des Mille et Une Nuits qui enjambe le canal dans la liesse générale des invités d’honneur comme des villageois.

cimaroli

Ce fascinant parcours dans la cité de tous les plaisirs prend fin par une pièce entièrement dédiée à l’incontournable Carnaval. Au XVIIIe siècle, l’événement le plus attendu de l’année devient par décret du Sénat de la République un événement qui se prolonge du mois de décembre au début du Carême. D’un coup, les barrières des palazzi, des casini, des ridotti et des tavernes s’effritent et la fête s’installe à demeure dans les piazze, sur les campi, sous les arcades des Procuratiae et du marché de Rialto et le long du Grand Canal. Revêtus de leurs bauta et de leur tabarro (merveilleuse reconstitution de ces costumes, par la Fabrique de la Goutte d’Or dans le salon Boucher du musée), les patriciens nouent partout leurs petites intrigues, tandis que le peuple se délecte des processions de Polichinelles (Le Triomphe de Polichinelle, Giandomenico Tiepolo, 1753, Copenhague, Statens Museum for Kunst), des marionnettistes et des charlatans qui promènent leurs maisons ambulantes à travers la cité, des mascarades, des sérénades, des travestissements et des divertissements. Encore une fois, c’est Pietro Longhi qui nous en a laissé deux merveilleuses illustrations avec L’estrade du lion prêtée par la Fondazione Querini Stampalia et Le Charlatan, provenant de la Fondation Bemberg de Toulouse, les deux réalisées autour de 1760.

Si tant de délices permettent au visiteur de s’évader de la grisaille parisienne le temps d’une chevauchée fantastique le long du Grand Canal dans la Venise d’Ancien Régime, on regrettera simplement que cette belle excursion ne soit pas présentée avec un accompagnement musical dont le XVIIIe siècle vénitien fut riche producteur. Libre cours donc à l’imagination de chacun de se figurer l’ensemble des divertissements présentés ici illustrés par la musique d’Antonio Vivaldi, de Benedetto Marcello ou de Baldassare Galuppi.

Crédits photographiques : (1) Pietro FALCA dit Pietro LONGHI (Venise, 1702-1785), Le Charlatan, vers 1757, Huile sur toile, Toulouse, Fondation Bemberg, inv. 1029 © Fondation Bemberg, Toulouse. Photo RMN – Grand Palais /Fondation Bemberg / Mathieu Rabeau. (2) Jacopo AMIGONI (vers 1682 – Madrid, 1752), Portrait de Carlo Broschi dit (1705-1782), vers 1740, Huile sur toile marouflée sur bois, Paris, musée Carnavalet – Histoire de Paris, inv. P 1468, Don de M. Munier-Jollain, 1929 © Rémi Briant / Musée Carnavalet / Roger-Viollet. (3) Giovanni Battista CIMAROLI (1687 –1771), Célébrations pour le mariage du dauphin Louis avec l’infante Marie-Thérèse d’Espagne au Palazzo Surian, ambassade de France à Venise, en mai 1745, vers 1745, Huile sur toile © Lampronti Gallery, London.

 

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