Ivan Plemenit Zajc [1832 – 1914]

Zajc Ivan Plemenit [1832 - 1914]Le XIXème siècle ouvrit pour la Croatie, comme pour nombre d’autres pays d’Europe centrale sous domination autrichienne, puis austro-hongroise, une période de réveil national. Il peut paraître surprenant qu’aucun compositeur ne représente ce pays et ce siècle dans les dictionnaires de référence usuels. Outre un certain manque de curiosité, cela s’explique par le caractère très fragmenté de la vie musicale croate au début du XIXème siècle, par l’absence d’établissements supérieurs d’enseignement musical (la démocratisation de la musique n’en était alors qu’à ses débuts); mais aussi par l’accent mis sur la création de chants nationalistes et patriotiques, bien plus que sur le développement d’une musique de concert et de scène aux plus hautes ambitions artistiques.

Il faut pourtant redécouvrir les quelques vraies personnalités qui ont donné une impulsion décisive à la création musicale dans ce pays, par leur enthousiasme, leur formation de haut niveau, et aussi leur abnégation. Au premier plan figurent Vatroslav Lisinski (1819-1854), que l’on peut comparer à Glinka à certains égards, et Ivan pl. Zajc, qui domina totalement la seconde moitié du siècle, bien que l’apport du folkloriste et musicologue Franjo Ksaver Kuhac (1834-1911) apparaisse de plus en plus comme un contrepoint essentiel à son œuvre.

Celle-ci n’en est pourtant qu’aux premiers stades d’une longue redécouverte ; en attendant que la discographie encore ténue de Zajc ne prenne du corps, une référence indispensable reste l’excellent ouvrage de Lovro Zupanovic, « Siècles de Musique Croate » (« Stoljece Hrvatske Glazbe », Skolska Knjiga, Zagreb, 1980 ; traduction anglaise de Vladimir Ivir : « Centuries of Croatian Music », Centre d’Information Musicale Croate, Zagreb, 1989), dont le tome II est consacré au XIXème siècle.
(prononcer « zaïts ») est né le 3 août 1832 à Rijeka, vers le nord du littoral adriatique. Son père était un musicien militaire d’origine tchèque, et initia son fils au piano et au violon.

Il se laissa convaincre de laisser partir le jeune Ivan à Milan ; il faut se rappeler que Rijeka était culturellement très proche de l’Italie, et que Verdi jouissait déjà d’un grand prestige. Ivan étudia dans la capitale lombarde de 1850 à 1855, et présenta pour le diplôme final un opéra intitulé la Tirolese (« la Tyrolienne »). Le succès en fut tel qu’on lui offrit une place de second chef à la Scala, mais il déclina la proposition et revint dans sa ville natale, soucieux de poursuivre l’œuvre de son père récemment décédé et de s’occuper de sa famille.

Lorsque l’absence d’institutions musicales majeures commença à lui peser, Zajc décida de s’exiler à Vienne en 1862. Ce choix s’avère déterminant a posteriori, car c’est cette double tradition italienne et germanique qui donne à Zajc sa dynamique particulière. N’oublions pas que si la Dalmatie est adriatique et presque méditerranéenne, la partie plus continentale de la Croatie se rattache nettement à l’Europe centrale. Zajc reçut, dans les premiers temps de son séjour viennois, l’appui de Franz von Suppé, lui-même natif de Split.
Pragmatique, il se consacra essentiellement à l’opérette, domaine dans lequel sa notoriété grandit rapidement. Il n’en noua pas moins des liens étroits avec les intellectuels croates, commença à composer des chœurs dans sa langue maternelle ; son métier et sa personnalité firent alors de lui l’animateur tout désigné de la vie musicale croate naissante. Il sacrifia donc sa carrière européenne, s’installant définitivement à Zagreb en 1870.
Zajc fut véritablement la figure centrale d’une vie musicale zagréboise que, pour ainsi dire, il porta sur ses épaules pendant plusieurs décennies. Chef d’orchestre et directeur de l’Opéra, il rapprocha celui-ci d’un niveau international. Directeur de l’École de musique, il développa et diversifia les enseignements, s’occupant lui-même du chant et publiant un certain nombre de traités. Et surtout, il composa plus d’un millier d’œuvres de toutes dimensions. Sa célébrité s’étendit au-delà de la seule Croatie, vers ce qui allait devenir la Yougoslavie peu après sa disparition. Dans les pays où les Balkans n’étaient pas purement et simplement « oubliés », Zajc n’a jamais cessé d’être reconnu comme la figure majeure de la musique croate dans la seconde moitié du XIXème siècle ; du moins formellement.
Car il faut bien reconnaître que l’œuvre de Zajc a largement disparu des programmes au cours du XXème siècle, à l’exception de quelques pièces isolées. On lui reconnaît le grand mérite d’avoir introduit les styles romantiques italiens et allemands sur la scène croate, contribuant ainsi puissamment à élever le niveau du public et ouvrant la voie à une solide école de composition. Son grand sens pratique et son réalisme le conduisirent à adopter un style accessible et à écrire une pléthore de pièces chorales, de mélodies lyriques et patriotiques. Procédant à l’exhumation systématique de sa production, naturellement favorisée par l’indépendance recouvrée, les musicologues reconnaissent volontiers que la grande majorité de ces œuvres présentent surtout un intérêt utilitaire et aujourd’hui historique. Zajc n’était, globalement, ni un compositeur très avancé pour son temps, ni un créateur d’une originalité immédiate, frappante.

On aurait pourtant grand tort d’ignorer la part la plus durable de son legs, dans laquelle se déploie un réel talent de dramaturge, de mélodiste et d’orchestrateur. Elle est dominée par l’œuvre lyrique et dramatique : une vingtaine d’opéras (drames musicaux, tragédies musicales, drames allégoriques, légendes,…), 26 opérettes, une trentaine de musiques de scène. Le plus connu des opéras est certainement « Nikola Subic Zrinjski » (1876), troisième volet d’une trilogie historique, s’inspirant d’un héros national du XVIème siècle qui se sacrifia pour repousser les troupes ottomanes. L’influence de Verdi est évidente, et le souci d’efficacité prévaut le plus souvent ; mais l’on trouve quelques adaptations très stylisées de chants populaires croates, et l’ensemble reste réellement prenant, vibrant, d’une très belle tenue, avec un certain nombre d’arias mémorables, des transitions et contrastes raffinés, une orchestration parfois inventive et délicate, et des chœurs d’anthologie (coffret de CD Croatia Records CD-D-K 5088110). Les évocations orientales, la langue slave, certains traits d’écriture plus germaniques contribuent à son équilibre particulier. D’après L.Zupanovic, le plus « avancé » des opéras de Zajc est probablement Prvi Grijeh (« le Péché originel », 1895), dans lequel l’on percevrait quelques échos de Wagner et de Debussy.

De l’abondante production chorale, Zupanovic dégage notamment les madrigaux de jeunesse, ainsi que l’oratorio Oce Nas (« Notre Père », que Papandopulo qualifiait de solennel, serein, d’un profond sentiment religieux) et la Missa Solemnis pour soli, chœur mixte et orgue.

Peu développée dans la Croatie du XIXème (en dehors des pièces pianistiques du début du siècle, parmi lesquelles d’étonnants Nocturnes de Ferdo Livadic), la musique instrumentale conserve une place marginale, bien que l’on puisse retenir un surprenant Andante pour six violons d’une belle veine lyrique, ainsi qu’un quatuor à cordes mélodiquement volubile. En revanche, la musique orchestrale semble avoir permis à Zajc de s’exprimer plus librement et personnellement. Plus que les nombreuses symphonies (en fait, des ouvertures), le Sogno d’una notte d’estate sulle posizioni del Quarnero (« Songe d’une nuit d’été sur les positions du Kvarner », pour deux orchestres), la Simfonicka glazbena slika (« Scène musicale symphonique » pour piano et orchestre) et le Sinfonisches Tongemäld (« Tableau symphonique », une véritable symphonie à programme en quatre parties) semblent particulièrement prometteurs. Les thèmes du Tableau symphonique montrent un style héroïque et déclamatoire, mais aussi un usage vigoureux du chromatisme.
Un opéra de jeunesse de Zajc, Amelia, a été représenté fin 1999, près de 140 ans après sa création, témoignant d’un mouvement de redécouverte de la musique au-delà de la figure nationale. Certes, les emprunts au folklore restent superficiels chez Zajc, et il serait exagéré d’en faire le créateur d’un véritable style croate ; mais, sans son travail immense, le vingtième siècle se serait certainement annoncé sous des auspices autrement plus difficiles pour les jeunes générations, riches de talents prononcés (Blagoje Bersa, Dora Pejacevic et bien d’autres). Et, dans les limites qu’il s’était lui-même imposées par réalisme, Zajc a parfois réussi à déployer une indéniable force expressive, un métier d’une grande qualité, et une inspiration pénétrante.

Il se pourrait bien que ses meilleures réussites le tirent progressivement non seulement de l’anonymat dans lequel les pays occidentaux persistent à confiner toute une région musicale de l’Europe, mais même de l’étiquette un peu hâtive de petit maître.

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