Aller + loin, Artistes, Compositeurs, Dossiers, Portraits

Bernard Herrmann (1911-1975), compositeur

Plus de détails

Si vous aimez la musique country ou le rock’n roll, ce dossier n’est pas fait pour vous. La « art music » des Etats-Unis, éclectique et audacieuse, a su s’imposer au siècle dernier comme un vivier de personnalités revendiquant un style musical affranchi des influences européennes. Pour accéder au dossier complet : Danse et Musique américaines

 

On pourra s’étonner dans un site principalement consacré aux compositeurs romantiques de la présence de , ce dernier étant passé à la postérité essentiellement, pour ne pas dire uniquement, que par quelques célèbres musiques de film. C’est oublier que Herrmann fut aussi un compositeur de musique de concert de première importance. Il laisse une œuvre certes peu abondante mais qui aborde tous les genres, de l’opéra à la musique de chambre en passant par la symphonie et la mélodie, et à chaque fois ses partitions sont tout à fait remarquables et inspirées.

Quel curieux destin que celui de . Il rêvait de devenir chef d’orchestre et a espéré toute sa vie être reconnu comme tel, or c’est en tant que compositeur qu’il s’est imposé de son vivant. Destin ironique quand on pense à des compositeurs comme Mahler ou Furtwängler dont les contemporains retenaient avant tout leur talent de chef d’orchestre.

Bernard Herrmann est né le 29 juin 1911 à New York. Il s’intéresse très tôt à la musique et remporte très jeune un prix de composition pour une pièce orchestrale. Il décide alors de devenir compositeur et étudie avec Albert Stœssel, Philip James et Percy Grainger à la Juilliard School of Music. Il poursuit parallèlement des études de chef d’orchestre et fait ses premiers débuts à l’âge de vingt ans en dirigeant un ballet qu’il avait lui-même composé. Son activité ne s’arrête pas là puisque qu’il crée le New Chamber Orchestra of New York et donne un certain nombre de premières américaines importantes, dont de nombreuses pièces de . Il aime diriger, c’est pour lui le meilleur moyen de faire partager la musique qu’il aime. En 1934, il fut engagé par Columbia Broadcasting System comme compositeur et chef d’orchestre, avant d’être nommé chef principal du CBS Symphony Orchestra. A ce titre, il donna d’innombrables concerts radiodiffusés de pièces négligées ou peu connues ainsi que de nombreuses premières américaines.

Il fait aussi ses débuts de compositeur à la radio en écrivant de nombreuses musiques pour des documentaires et des pièces radiophoniques. Il participe ainsi à la célèbre reconstitution de la Guerre des Mondes de H.G. Wells par Orson Welles. C’est d’ailleurs avec Orson Welles qui fait ses premiers pas dans le cinéma en 1941 avec l’un des films mythiques du cinéma : Citizen Kane. La musique d’Herrmann, brillante et novatrice, participe largement à la renommé du film. Il poursuit sa collaboration avec Welles avec la Splendeur des Amberson et Jane Eyre. 1941 est aussi l’année où Bernard Herrmann décroche son unique oscar pour paradoxalement l’une de ses musiques les moins connues : Tous les biens de la terre (The Devil and Daniel Webster).

Herrmann devient alors un compositeur de films à plein temps laissant un grand nombre de partitions majeures comme celle du film « The Ghost and Mrs. Muir » qu’il considérait comme son chef d’œuvre et son film préféré et qui illustre parfaitement son style et sa pensée. La musique d’Herrmann est profondément novatrice et rompt les ponts avec la grande tradition de la musique hollywoodienne illustrée par exemple par les partitions cultes de King Kong de Steiner ou de la Rebecca de Waxman. Il est l’un des premiers à introduire les instruments électroniques pour les films de science-fiction et apporte dans le langage musical une tension et une portée dramatique totalement révolutionnaires et puissantes qui marqueront et marquent encore nombre de musiques de film actuellement.

Le meilleur de sa production est à venir avec la rencontre en 1955 avec un autre génie du cinéma : Alfred Hitchcock. Leur premier film est The Trouble With Harry. Suivent ensuite tous les plus grands succès de Herrmann et Hitchcock : l’homme qui en savait trop (The Man Who Knew Too Much) où l’on peut voir Herrmann faire une longue apparition lors de la scène finale dirigeant une spectaculaire Cantate de Benjamin dans le Royal Albert Hall, La mort aux trousses (North by Northwest), Sueurs froides (Vertigo), Psychose (Psycho) et Pas de Printemps pour Marnie (Marnie).

Cependant, la rupture intervient en 1966 avec le film Le rideau déchiré (Torn Curtain). Officiellement, Herrmann et Hitchcock n’étaient pas d’accord sur la nature de la musique. En fait, la rupture est beaucoup plus profonde et sera définitive. Herrmann regrette le tournant commercial qu’avait pris Hitchcock, alors qu’Hitchcock ne supportait plus que les musiques d’Herrmann deviennent aussi célèbres, si ce n’est plus, que ses films, comme si la seule valeur dramatique et émotionnelle de ses films résidaient uniquement dans la musique de ce dernier (d’ailleurs les films suivants d’Hitchcock, Torn Curtain en premier, perdront beaucoup de leur puissance sans la musique d’Herrmann).

En 1966 Herrmann collabore une première fois avec Truffaut pour Fahrenheit 451 (inspiré du fameux roman de science-fiction de Ray Bradbury). En 1967 suivra la Mariée était en noir, où Truffaut aura du mal à convaincre Herrmann a oublié sa musique dramatique et sérieuse pour mettre à la place lors d’une scène critique le concerto pour mandoline de Vivaldi. Herrmann migre un temps en Angleterre où il enregistre notamment beaucoup d’œuvres, que ce soient ses propres partitions et musiques de films, ou nombres de musiques anglaises et américaines peu connues.

Sa dernière musique de film est aussi l’une des meilleures et des plus inattendues par son introduction dans le jazz. Elle fut écrite pour un autre film mythique du cinéma : le Taxi Driver de Martin Scorcese avec Robert de Niro et la jeune Jodie Foster (1976). Citizen Kane – Taxi Driver, la boucle est bouclée.

Bernard Herrmann meurt le 24 décembre 1975 à Los Angeles à 64 ans juste après avoir terminé l’enregistrement de Taxi Driver.

En dehors de ses musiques de films, Herrmann a laissé plusieurs musiques dites sérieuses. Durant les années 1930 et 1940 il écrit notamment presque toutes ses partitions majeures pour ou avec orchestre : une symphonie, une Sinfonietta pour cordes, un concerto pour violon et un concerto macabre pour piano (utilisé pour le film Hangover Square), une cantate Moby Dick, un Nocturne et Scherzo pour orchestre, la suite Currier et Ives, un cycle de mélodies avec orchestre 0The Fantasticks, et enfin son unique et grand opéra Wuthering Heights. Il faudra ensuite attendre les années 1960 pour voir Herrmann revenir à la musique sérieuse avec un quatuor à cordes (Echœs) et un quintette pour clarinette (Souvenirs de voyage).

Des musicologues peu avertis pourraient critiquer cette musique par son caractère trop cinématographique. Hors cette musique a été principalement écrite avant les débuts au cinéma d’Herrmann ! En fait, on assiste chez Herrmann au même phénomène que chez Korngold. Les premières œuvres de Korngold peuvent par endroits être qualifiées d’Hollywoodiennes, alors que Korngold était à Vienne et que le cinéma hollywoodien n’existait même pas encore. Korngold n’a fait qu’appliquer son style au cinéma lors de son exil en Amérique, style qui convenait parfaitement à ce média et ce pays. Par contre les œuvres plus tardives de Korngold subirent elles les influences de ses propres musiques de film antérieures, comme dans le cas du concerto pour violon.

Chez Herrmann, on assiste au même aller-retour entre musique de film et musique sérieuse. La musique du Psycho de 1960 est directement issue de la Sinfonietta pour cordes de 1936. L’opéra Wuthering Heights, tiré du célèbre roman d’Emily Brontë, a été écrit alors qu’Herrmann mettait aussi au point la musique du film Jane Eyre, tiré du roman tout aussi célèbre de Charlotte Brontë (la sœur d’Emily) et à l’ambiance romantique similaire. Quant au tardif quintette pour clarinette de 1966, on y retrouve des échos de musiques telles que Vertigo.

La musique symphonique d’Herrmann est l’une des plus significatives et intéressantes de la production américaine du 20ème siècle. Elle s’inscrit fortement dans un style post-romantique alliant un lyrisme passionné et suave à une vigueur rythmique sauvage et, comme souvent chez Herrmann, fortement dramatique. Sa symphonie est l’une des plus belles symphonies américaines et on doit la considérer au même niveau que la deuxième de Ives, la troisième de Copland, la deuxième de Creston, la première de Barber ou la première de Bernstein. C’est, tout comme sa cantate Moby Dick, une œuvre puissante et forte, à la beauté envoûtante et à l’atmosphère nordique. Son opéra Wuthering Heights est une partition vaste, mélange à la fois de Strauss, Puccini et de musiques de film. Ce n’est certes pas l’opéra du siècle, mais il recèle de très beaux passages tantôt poétiques ou émouvants, tantôt dramatiques, qui font regretter son échec et l’oubli total dans lequel il est tombé. Herrmann y décrit admirablement bien les paysages neigeux, pluvieux ou venteux de ces contrées hostiles de l’Angleterre (superbe scène de tempête à la fin de l’acte 2). Herrmann ne cède rien à la facilité et au mauvais goût.. Ce qui ne l’empêcha pas d’écrire quelques beaux airs directs et simples (dans le même esprit par exemple que les airs de la Susannah de Floyd) qui pourraient facilement s’insérer dans les anthologies des grands airs un peu trop éculés de l’opéra. D’ailleurs la belle Renée Fleming ne s’est pas trompée en enregistrant le non moins bel air de Cathy « I have dreamt » pour débuter sa compilation sur l’opéra américain. Et même si Herrmann faiblit dans la personnalisation des personnages, trop absorbés et engloutis par les paysages (mais c’était apparemment voulu), cet opéra reste du très bel ouvrage. Pourquoi s’en priver ?

Le quintette pour clarinette et le quatuor à cordes sont des pages de vieillesse certes un peu rétrogrades pour leur époque, mais au charme et à la nostalgie irrésistibles. Il ne s’agit pas de mièvreries à l’eau de rose, mais de partitions sensibles et bien inspirées. De l’émotion simple et pure.

Herrmann a enregistré une large partie des ses œuvres lors des années 1960 en Angleterre pour le label Unicorn-Kanchana. On trouvera ainsi sa Symphonie, The Fantasticks, la cantate Moby Dick et l’opéra Wuthering Heights. La sinfonietta pour cordes, le concerto macabre ainsi que le quatuor à cordes et le quintette ont aussi été enregistrés. Malheureusement, ces disques sont pour la plupart aujourd’hui difficiles à trouver dans le commerce. Il faut mieux se rabattre vers les rayons des discothèques (Paris est heureusement bien fourni dans ce domaine).

Il faudrait aussi considéré aujourd’hui avec plus d’attention nombres de musiques de film d’Herrmann. Les suites tirées de Psycho, Vertigo et Marnie peuvent se comparer fort honorablement avec les musiques de films d’un Prokofiev ou les musiques de scène d’un Fauré (Pelléas) ou d’un Grieg (Peer Gynt). Ce sont des partitions originales d’une grande qualité qui ont leur place dans les salles de concert et qui ont montré leur pouvoir de séduction sur le public.

Plus de détails

Si vous aimez la musique country ou le rock’n roll, ce dossier n’est pas fait pour vous. La « art music » des Etats-Unis, éclectique et audacieuse, a su s’imposer au siècle dernier comme un vivier de personnalités revendiquant un style musical affranchi des influences européennes. Pour accéder au dossier complet : Danse et Musique américaines

 
Mots-clefs de cet article

Banniere-ClefsResmu-ok

Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.