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La Barque, la Cathédrale et l’Océan

Concerts, La Scène, Musique de chambre et récital

Festival d’Auvers-sur-Oise : « Sonate en trois jours et sept mouvements ». Deuxième journée, le 15 Juin 2001. Marie-Josèphe Jude, Marc Laforêt, piano. Marie-Josèphe Jude : Maurice Ohana, trois Etudes. Nicolas Bacri, Sonatine. Maurice Ravel, une Barque sur l’Océan. Pascal Dusapin, Etude « Tangram ». Claude Debussy, six Préludes, extraits des deux Livres. Marc Laforêt : Frédéric Chopin, les quatre Ballades, Sonate n° 2 en si bémol mineur, Scherzo n° 2 en si bémol mineur.

Festival d’Auvers-sur-Oise

Couronné de plusieurs prix lors du Festival Chopin de Varsovie en 1985, entre autre lauriers, et pupille d’Arthur Rubinstein, c’est justice que se soit imposé comme spécialiste de ce musicien. Son projet est un diptyque : les rêveuses (mais tourmentées) Ballades trouvent un écho amplifié de leur mal-être, dans deux œuvres véhémentes liées par la même morbide tonalité: la Sonate « Marche funèbre » et le deuxième Scherzo. Ce dernier est un bis, mais sa gémellité avec la Sonate l’intègre dans sa continuité.

La lecture des Ballades par Laforêt est une merveille de délicatesse, où se reconnaît l’influence de Rubinstein. Qu’il me soit permis cependant de ne pas encenser cette optique, selon moi par trop « mendelssohnienne », ce qui n’a d’ailleurs rien d’injurieux. Je l’aurais préférée aussi agreste, mais davantage tellurique (Samson François). On serait resté sur cette impression apollinienne et mitigée, n’était le second versant du parcours. Si la Sonate demeure en-deçà de la vision d’outre-tombe de Zimerman à Pleyel en 1998 (mais comment l’égaler ?), elle permet au virtuose de pénétrer bien plus avant dans les raucités du Polonais, voire sa sauvagerie.

Situé après le bis schubertien (Impromptu opus 90 n° 2, virevoltant et violent), le Scherzo renchérit encore sur la crispation macabre d’un François, précisément ; brillant, cruel et haletant, il permet à de conclure avec la geste pathétique qui a un peu manqué à sa première partie. ne se présente plus. La trentaine à peine révolue, soliste et chambriste, elle est désormais, à l’instar d’une Grimaud, une valeur confirmée du jeune piano féminin français.

On aime ses Brahms neufs et juvéniles (Lyrinx), qui, entre Backhaus et Kätchen, trouvent déjà leur voie. Harmonia Mundi, alors qu’elle n’a que vingt-sept ans, publie un doublé Dutilleux-Ohana qui en dit long sur son éclectisme. Mais Jude n’entend pas enfermer la musique d’aujourd’hui dans les boîtiers des disques. Elle la joue au concert, et pas comme simple complément, n’en déplaise aux conservateurs.

Quand la plaquette officielle prend soin de placer Debussy en ouverture, l’artiste se complaît à ruser avec ce sage ordonnancement. Très liée à , elle entame d’autorité son périple par trois de ses Etudes: d’emblée, elle fait sonner le très beau Yamaha avec un luxe de couleurs et d’harmoniques propre à happer l’attention du public, qui ne se relâche pas. Ces pièces sont « d’exécution transcendante » – justement, la troisième n’est pas sans évoquer Liszt. Si la précédente peut faire penser à Schönberg, la toute première livre, sans qu’on le sache encore, la clef du voyage d’un soir, par ses résonances à la fois debussystes (« Images »), et ravéliennes (« Gaspard de la Nuit »).

Le festival d’Auvers s’est, cette année, donné pour fil rouge l’interprétation, à chaque concert, d’œuvres du jeune compositeur . Opérant, comme beaucoup de ses confrères, un retour patent à la tonalité, il offre à Jude une courte mais dense « Sonatine » qui, là encore, n’emprunte pas que son titre à Ravel. C’est donc logiquement que la pianiste, avec un raffinement de toucher étonnant et une vertigineuse pulsation, propose – hors programme édité – « Une barque sur l’Océan », du solitaire de Montfort l’Amaury. Moment suspendu, continu et contrasté pourtant, un absolu état de grâce. Revenant à la musique actuelle, elle impose l’étude « Tangram » de , envoûtant concertino pour la main droite, basé sur une onirique et obsédante symbolique du nombre trois, et non dépourvu de puissance et de dureté.

Six préludes de Debussy viennent clore cette progression initiatique, en retournant à la source. Si les « Danseuses de Delphes » déçoivent un peu par une certaine décoloration, il n’en va pas de même pour les trois suivantes, qui préparent par un jeu de plus en plus suggestif, aux magnifiques volutes, le second sommet de la soirée : « la Cathédrale engloutie », cascade de sons gothiques tenus dans l’air du soir par le goût de correspondances quasi baudelairiennes. Même Zimerman ne m’a pas fait entendre mieux. On se doute que la sixième, et dernière des deux recueils, « Feux d’artifice », justifie largement son titre. Enfin, un bis de Chopin tend la main avec élégance à son collègue. Ainsi referme-t-elle par la pédagogie du naturel, qui est la marque des grands, le cercle symboliste de ce grand océan, à l’incessant ressac, qu’est le XX° siècle pianistique français. Comble de luxe dans la simplicité, elle prend soin de présenter sobrement ses choix, avec le plus confondant des sourires. Ce doit être ce qu’on appelle le charisme.

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