Ahmed Adnan Saygun – Symphony N°1 (« Birinci Senfoni »), Op. 29

À emporter, CD, Musique symphonique

Northern Sinfonia, dir. Howard Griffiths
CD Koch Classics / Schwann « Musica Mundi » 3-6746-2

 

L’on a longtemps reproché à la musique turque de variétés de se complaire dans un mélange superficiel d’éléments de musique populaire locale dévaluée et de recettes occidentales de bas de gamme. Il était donc naturel de se demander si la rencontre de deux traditions beaucoup plus riches et complexes, celle des musiques ottomanes ou folkloriques turques et celle des musiques classiques occidentales, pouvait dépasser le stade d’une curiosité mutuelle, voire de timides et éphémères métissages.

Si vous avez un doute sur le bien-fondé d’une telle rencontre, et son aptitude à engendrer des créations artistiques autonomes, cohérentes et originales, l’œuvre d’ devrait largement le dissiper.

Ce qui frappe d’abord dans l’art de Saygun, c’est sa qualité de facture et sa hauteur de vue. Cette musique est mûre, affirmée. Elle est robuste, mais pas lourde. Ainsi emploie-t-il un orchestre relativement réduit (bois par deux, deux cors et cordes pour cette symphonie de 1953) ; plus significativement, l’usage de formes classiques et de rythmes nettement caractérisés (bondissement ternaire dans le premier mouvement, motif brève-longue insistant dans le deuxième, menuet du troisième) se trouve tempéré par des suspensions, des ruptures de ton : phase contemplative dans l’Allegro initial, énergique intensification au milieu de l’Adagio,…

Le langage harmonique est très mobile, passant de basses bien définies à des phases beaucoup plus complexes et enchevêtrées, le tout jouant sur des modes aux résonances parfois orientales, mais ne cédant pas à un colorisme exotique. Le finale de la symphonie use, d’après la notice du CD, de schémas rythmiques « aksak » : des mesures impaires (5 à 15 temps) se subdivisent en cellules plus brèves, donnant une sensation de flexibilité dans un discours aux accents vigoureux.

Le plus remarquable est sans doute la manière dont chaque partie instrumentale, chaque voix, passe insensiblement d’un rôle de ponctuation, d’« accompagnement », à une fonction de premier plan, « thématique », virevoltant entre rythme et mélodie : ce va-et-vient vivace fait circuler l’énergie à travers l’orchestre, rend la musique dense et animée sans verser dans une confusion touffue.

En fait, la frontière entre grande ligne et décoration semble abolie : ne s’agit-il pas d’un art supérieur de l’ornement, dans lequel ce dernier serait à la fois la matière, le sens, et la forme ? Je sais que cela paraît un peu abscons en paroles ; mais pensez à certains motifs géométriques en art islamique, écoutez cette musique si vivante et lumineuse, peu sentimentale mais souvent sensuelle ; et vous saurez vite ce que je veux dire.

Méconnu en France, Saygun est reconnu comme une figure de proue de la musique turque moderne. L’on a dit qu’après l’inspiration ottomane reçue par divers musiciens occidentaux au XVIIIème siècle, l’introduction des traditions classiques occidentales en Turquie au XXème était un juste retour des choses. Que Saygun soit ou non un grand compositeur, à chacun de se forger sa conviction ; par sa tenue et sa connaissance de l’orchestre, cette partition ne pâlirait pas en excellente compagnie : Roussel, Honegger, Prokofiev, Hindemith, Martinu, Bacewicz… ou Bartók. C’est de l’excellente musique, concise, séduisante et inventive. Les symphonies suivantes seraient, dit-on, plus affranchies des structures classiques : la 1ère, bien qu’assez libre par moments, n’innove pas profondément en ce domaine.

L’orchestre de Newcastle n’a sans doute pas les timbres suaves et riches d’un ensemble turc, mais joue avec virtuosité et précision : non seulement le texte est clairement restitué, mais il échappe ainsi à la tentation de l’anecdotique, dans cette lecture remarquablement engagée.

Thanh-Tâm Lê (adapté du texte publié ici sur la liste de discussion classique-fr).

Références discographiques

Northern Sinfonia, dir.

CD Koch Classics / Schwann « Musica Mundi » 3-6746-2

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