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John’s earbox « La musique de John Adams à Londres »

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Le vendredi 18 janvier commença par une version de concert de « The Death of Klinghoffer » donnée par le BBC Symphony Orchestra and Chorus et dirigée par Leonard Slatkin. Le concert était précédé d’une conférence avec John Adams et Alice Goodman, la librettiste, sur la controverse que l’opéra souleva en pleine Guerre du Golfe en 1991 sur son traitement du conflit Israelo-Palestien. La forme oratorio de cet opéra fait que cet ouvrage ne souffre pas trop d’une adaptation en concert, même si la musique très dramatique d’Adams appelle souvent

The death of Klinghoffer

Les 18, 19 et 20 janvier furent l’occasion d’un week-end au Barbican de Londres organisé par la BBC et comprenant une série de concerts, de conférences et de films. Petit compte rendu de ces mini «folles journées Adams».

John Adams, (c) Benjamin Viaud 2002

Le vendredi 18 janvier commença par une version de concert de «The Death of Klinghoffer» donnée par le BBC Symphony Orchestra and Chorus et dirigée par . Le concert était précédé d’une conférence avec et Alice Goodman, la librettiste, sur la controverse que l’opéra souleva en pleine Guerre du Golfe en 1991 sur son traitement du conflit Israelo-Palestien. La forme oratorio de cet opéra fait que cet ouvrage ne souffre pas trop d’une adaptation en concert, même si la musique très dramatique d’Adams appelle souvent une mise en scène (de si possible). L’œuvre est forte, puissante, bouleversante sans contexte. Les lamentations émouvantes du chœur des Palestiniens Exilés et celui des Juifs Exilés, la terreur spectaculaire du Chœur de la Nuit, la poésie du Chœur de la Mer, la douleur extrême lorsque Mme Klinghoffer apprend la mort de son mari, une gymnopédie funèbre pour la mort de Klinghoffer, la légèreté de l’air de la danseuse, etc. Si certains airs (ou arias pour reprendre l’analogie avec l’oratorio) sont assez complexes et obscurs, d’autres sont directement accessibles (notamment les chœurs, tous magnifiquement évocateurs). tient toujours à écrire des œuvres qui soient directement accessibles à l’auditeur, non pas faciles et simplistes, mais accessibles, belles et toujours d’une qualité qui ne nuit pas aux écoutes répétées.

John Adams est certainement l’un des plus grands compositeurs actuels, sinon le plus grand. Son œuvre est en tout cas belle et populaire (qualités non négligeables), originale, authentique et personnelle, d’une véritable recherche sonore, variée, alliant émotion sincère et bouleversante et exubérance jubilatoire ou parodique. Et qu’importe si récemment certains critiques affirment que Adams n’est pas un grand puisque son «El Nino» ne saurait égaler le «Messie» de Haendel. On ne saurait comparer Pelé et Platini, ce sont deux grands footballeurs, mais ce n’est pas la même époque, ni le même football. De même, Adams et Haendel, et leurs œuvres, ne sauraient être comparés. Ce n’est pas la même époque, ni le même public, ni les mêmes moyens de diffusion, etc. Ce sont deux grands compositeurs, deux très grands même, c’est tout.

Adams a écrit et réussit dans tous les genres et tous les styles, de l’opéra au piano en traitant des sujets des plus sombres aux plus légers avec une écriture la plus complexe à la plus simple.

Quoi de plus extrêmes en effet que «The Death of Klinghoffer» et «Grand Pianola Music», comme aima le rappeler John Adams lors de la présentation pleine d’esprit qu’il fit de «Grand Pianola Music» lors du concert de samedi, soit le lendemain de la représentation de «KlingHoffer».

Dans la liste des œuvres on trouve trois opéras : que «Nixon In China» (1987), «The Death of Klinghoffer» (1991) et «El Nino» (2000). Une comédie musicale : «I was looking at the ceiling sky and then I saw the sky» (1995). Des oratorios, si on considère «The Death of Klinghoffer» et «El Nino» comme des pseudo-oratorios inspirés respectivement de Bach et Haendel. Une cantate avec le troublant «The Wound-Dresser». Trois concertos, un pour violon, un pour clarinette («Gnarly Buttons») et un pour piano («Century Rolls»), ainsi qu’une pièce concertante avec piano «Eros Piano». La musique symphonique avec notamment «Harmonielehre», «El Dorado», «Chairman’s Dances», «Slominsky’s Earbox», «Grand Pianola Music», «Fearful Symetries» , «Guide to Strange Places»,etc. La musique chorale avec «Harmonium». La musique de chambre avec une sonate pour violon et piano («Road movie») et un quatuor à cordes («John’s Book of Alleged Dances»). La musique pour piano avec «China Gates», «Phrygian Gates» et «Halelujah Junction».

Le second concert à la douce ambiance nocturne réunissait le vendredi en fin de soirée le saxophoniste Simon Haram et plusieurs de ses amis comme le Duke quartet et le compositeur Graham Fitkin au piano. Ce fut une occasion d’entendre des transcriptions pour saxophone d’œuvres de John Adams comme «This Is Prophetic» (de «Nixon in China»), deux beaux extraits de «I Was Looking At The Sky» et un de «Fearful Symetries», ainsi qu’une jolie petite pièce de Graham Fitkin («Glass»), deux extraits très sentimentaux de la musique du film «Le Journal d’Anne Frank» de Michael Nyman («If» et «Why»), et l’envoûtant «Façades» de Glass. Ce genre de concert nous rappelle à juste titre que la musique contemporaine doit aussi être du plaisir, de l’émotion et du sentiment, ce qu’aime justement souligner John Adams et que beaucoup de compositeurs ont complètement oublié à partir de 1950.

Le premier concert du samedi était consacré à la «Symphonie de Chambre», à «Gnarly Buttons» et à «Grand Pianola Music» dirigés par John Adams lui-même avec le London Sinfonietta. La «Chamber Symphony» montre l’héritage de John Adams à Schonberg et la capacité de ce premier à mélanger les influences populaires (ici la musique des cartoons) et l’écriture contrapuntique la plus complexe. «Gnarly Buttons»(concerto pour clarinette) est un hommage très émouvant et nostalgique d’Adams à son père clarinettiste. Quant à «Grand Pianola Music», pour ensembles de vents, deux pianos et chœur féminin, c’est une page minimaliste aux influences divers allant de Rachmaninov à Sousa en passant par The Supremes et  ! Lors de la présentation de l’œuvre, John Adams s’amusa à rappeler comment elle fit scandale en 1982 car le dernier mouvement comprenait une véritable mélodie, qui plus est une mélodie toute simple et populaire qu’on aurait envie de fredonner dans la rue, chose impensable à cette époque ! L’œuvre fut inspirée par un rêve où John Adams, conduisant, fut doublé par deux immenses limousines transfigurées en pianos dans la partition.

Le concert du samedi après-midi explora la musique de chambre d’Adams. Ses deux premières œuvres pour piano de 1977 (les courtes «China Gates» et les monumentales «Prygian Gates») sont encore baignées par la musique minimaliste tout en poussant ce système jusqu’à ses limites. Mais sa sonate de 1995 pour violon et piano «Road movie» (titre typique d’Adams, grand amateur de voyage) montre un langage mélodique totalement personnel.

Le grand concert du samedi soir, dirigé par Slatkin, était consacré à trois monuments de l’œuvre d’Adams : «Slominsky’s Earbox», «Century Rolls» et «Harmonielehre». «Slominsky’s Earbox» est une démonstration orchestrale à la Stravinsky. C’est Emmanuel Ax, le dédicataire, qui joua «Century Rolls» au piano. C’est un concerto rythmiquement et mélodiquement splendide. Le mouvement lent comporte une très jolie gymnopédie et le final «Hail Bop» est complètement délirant. Grand succès à la clé auprès d’un public déchaîné. «Harmonielehre» est une vaste page symphonique en trois mouvements alliant une énergie motorique irrésistible et tonitruante à un lyrisme suave et prenant proche de Mahler. Cette œuvre fut inspirée par un rêve avec le «décollage» d’un immense cargo dans la baie de San Franscico. C’est l’une des œuvres les plus populaires et impressionnantes d’Adams, une page maîtresse dans l’histoire de la musique de la fin du 20ème siècle.

Ce concert avait été précédé d’une conférence de John Adams où le compositeur s’expliquait sur sa musique et ses relations avec d’autres musiciens comme Schœnberg. Ce fut l’occasion de voir tout l’humour de John et son recul sur la critique et sa propre musique. Largement influencé par le minimalisme à ses débuts de compositeurs, Adams s’est ensuite éloigné de ce style. En fait, il l’a surpassé. Il considère le minimalisme de Glass ou Reich comme la plus grande avancé en musique de ces trente dernières années, comme l’atonalisme de Schonberg le fut au début du siècle. Mais comme pour le dodécaphonisme et le sérialisme, le minimalisme est un système figé qui ne peut donner naissance qu’à une poignée de chefs-d’œuvre. Il faut aller au-delà de ses limites si on ne veut pas tourner en rond. Schonberg l’avait bien compris à la fin de sa vie avec le dodécaphonisme. Glass s’est lui aussi éloigné du minimalisme pur de sa jeunesse («Two Pages», «Music in Twelve Parts», «North Star», etc.) pour une musique plus post-romantique et cinématographique en milieu des années 80. Adams s’est quant à lui forgé un style propre fortement américain beaucoup plus puissant où il garde du minimalisme le goût pour les belles tonalités, les rythmes et les répétitions. Il s’est adjoint à cela un style lyrique propre qui est avant tout harmonique (on sait en effet que schématiquement certains compositeurs écrivent une mélodie et l’harmonisent ensuite, alors que d’autres pensent avant tout à l’harmonie puis écrivent une mélodie dessus, et que d’autres, pensent mélodie et contrepoint en même temps, etc.).

La journée du dimanche fut consacrée pour ma part à deux films. Le premier est un documentaire de Tony Palmer de 1998 et intitulé «Hail Bop ! A portrait of John Adams» («Hail Bop» est le dernier mouvement du concerto pour piano «Century Rolls»). C’est un magnifique documentaire dont on attend avec impatience sa diffusion sur Arte. Il suit John Adams pendant une année, que se soit lors des répétitions de «I was Looking at the Ceilling and then I saw the sky», de la préparation pleine de complicité avec Emmanuel Ax pour l’enregistrement de «Century Rolls», de la supervision des répétitions de Kent Nagano pour «Slominsky’s Earbox», ou lors de ses grandes ballades dans les vastes déserts et les hautes forêts californiennes. Ce film nous montre bien la personnalité attachante d’Adams, enthousiaste, pleine d’humour, de contemplation et de tranquillité, imprégnée de la Californie, et d’une grande sensibilité. , Kent Nagano, Edo de Waart, et Alice Goodman nous livrent aussi quelques impressions sur leur ami. Le film est largement entrecoupé d’œuvres et d’extraits d’opéra de John Adams interprétées par Edo de Waart avec des belles illustrations visuelles (la ville de San Franscico pour «Grand Pianola Music», Monument Valley pour «El Dorado», la guerre du Golfe et la Palestine pour «The Death of Klinghoffer», survol des vastes paysages américains pour «Harmonielehre», etc.).

Le second film du programme, «An American Tapestry», retrace différentes étapes de l’immigration américaine (européenne et juive, chinoise, africaine, mexicaine). C’est un film intéressant et honnête dont l’un des principaux attraits est l’émouvante musique d’une heure que John Adams écrivit pour celui-ci.

Trois autres concerts eurent lieu le dimanche. Le premier concert donné par le Smith Quartet présentait des œuvres de chambre pour cordes : «John’s Book of Alleged Dances» (recueil de danses anciennes d’allure populaire pour quatuor à cordes écrites pour le quatuor Kronos) et «Shaker Loops» dans sa version pour septuor à cordes, œuvre de jeunesse (1978) encore très influencée par le minimalisme et qui retrace l’inlassable mouvement des vagues.

Le deuxième concert était consacré à quelques-unes des orchestrations de John Adams. Adams est certainement l’un des tous meilleurs orchestrateurs actuels, cela est patent dans ses propres œuvres, mais ils aiment aussi orchestrer quelques œuvres de son choix. Ce concert proposait les orchestrations des «Five Songs» de Ives, de la «Lugubre Gondole» de Liszt, et de trois tangos de Piazzolla (compositeur cher à John Adams). En complément, «Lollapalooza», une courte page symphonique très brillante et humoristique, et «El Dorado», vaste diptyque symphonique d’une grande puissance évocatrice.

Le concert final présentait le clou du week-end : la création anglaise de la toute dernière œuvre de John : «Guide to Strange Places» dirigé par l’auteur lui-même. Mais avant cela, le concert débutait par une courte fanfare «Tromba Lontana» admirablement envoûtante et charmante. Suivait ensuite le concerto pour violon avec la jeune et belle au violon. C’est une page majeure d’Adams. J’ai toujours eu du mal, comme beaucoup de personnes d’ailleurs, avec le premier mouvement, un peu monotone à première vue. Mais après l’avoir entendu en concert, je commence à cerner toutes les beautés expressives qu’il renferme et sa riche diversité orchestrale. Le second mouvement est une chaconne très expressive elle aussi et d’une grande poésie sonore. Le final est un véritable tour de force orchestral, virtuose et déchaîné à souhait pour un violon rageur et conquérant. en a donné une version très engagée et expressive avec toute la jeunesse et la classe qu’on lui connaît.

La seconde partie du concert ouvrait avec la cantate pour baryton «The Wound-dresser» tiré du poème éponyme de Walt Whitman retraçant les soins portés aux blessés de la Guerre de Sécession. C’est une vaste page complément bouleversante. L’orchestration est à la fois très sobre, poétique et mystérieuse : ostinato des violons, présence menaçante des bois, solo de violon, timbales lointaines, trompette funèbre en sourdine. Cette œuvre nous montre toute la profondeur de l’écriture d’Adams et sa capacité à créer l’émotion la plus noble et la plus troublante. Un chef-d’œuvre assurément.

On arrive enfin au final du concert avec «Guide to Strange Places». L’œuvre est un véritable voyage touristique et pittoresque à travers un guide de vacances que John Adams trouva dans une ferme française. C’est l’opposé total de «The Wound-Dresser» : vaste page symphonique totalement superficielle écrite pour le pur plaisir, orchestration rutilante pleine d’effets en tout genre. L’écriture dynamique implacable n’est pas sans rappeler Stravinsky ou «Slominsky’s earbox». L’œuvre est traversée de véritables luttes dramatiques entre les cordes, les cuivres et les percussions et animée d’une énergie irrésistible. Bref, un véritable feu d’artifice orchestral regorgeant de nouveautés et de recherches sonores comme aime en écrire John Adams.

Ce concert fut repris intégralement le 22 janvier à la Cité de la Musique. C’est d’ailleurs à cette représentation que j’ai assistée, puisque le dimanche soir je rentrais en Eurostar sur Paris. L’accueil réservé par le public parisien à John Adams fut très chaleureux. La belle chaconne du concerto pour violon fut même largement applaudie avant d’entamer l’ébouriffant final. Adams est en plus un excellent chef d’orchestre, très précis, sensible, enthousiaste et très proche et complice avec ses musiciens.

Ces concerts ont renforcé mon idée que la musique d’Adams gagne beaucoup à être jouée en concert ou sur scène et que le disque ne sait restituer toute sa puissance orchestrale et dramatique. Et en plus cette musique très variée est directement accessible auprès du public qui n’a pas à se poser de question métaphysique ou musicologique en l’écoutant, mais juste à ressentir son émotion.

John Adams est l’un des compositeurs américains les plus joués dans le monde avec Philip Glass avec qui on le compare souvent mais qui sont assez différents. Pour ma part, je considère la musique de Glass comme plus immédiate, envoûtante et séduisante, alors que la musique d’Adams est peut-être plus variée, profonde et originale, plus exubérante et complexe, plus riche orchestralement et émotionnellement.

A quand des folles journées nantaises «John, Phil, Steve, et les autres» !

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Le vendredi 18 janvier commença par une version de concert de « The Death of Klinghoffer » donnée par le BBC Symphony Orchestra and Chorus et dirigée par Leonard Slatkin. Le concert était précédé d’une conférence avec John Adams et Alice Goodman, la librettiste, sur la controverse que l’opéra souleva en pleine Guerre du Golfe en 1991 sur son traitement du conflit Israelo-Palestien. La forme oratorio de cet opéra fait que cet ouvrage ne souffre pas trop d’une adaptation en concert, même si la musique très dramatique d’Adams appelle souvent

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