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Thierry Escaich & Jean-François Zygel : Improvisation sur Le Fantôme de l’Opéra

Concerts, La Scène, Musique de chambre et récital

Concert ciné : Le Fantôme de l’Opéra
Vendredi 01.II. 2002 – Forum des Images (Paris) Film de Rupert Julian (1925)
Accompagnement musical de Thierry Escaich (orgue) et Jean-François Zygel (piano)

Le Forum des Images organise fréquemment des « concerts ciné ». C’est l’occasion de voir des vieux films du cinéma muet accompagnés et illustrés en direct live par des musiciens très divers.

Ce soir là c’était à l’orgue et au piano qui se collaient à cet exercice original.

est l’un des improvisateurs les plus doués du moment. J’ai souvent eu l’occasion de l’entendre en concert ou en disque et je suis toujours aussi stupéfait et charmé par la maîtrise et la puissance émotionnelle de sa musique.

Je connaissais un peu moins . Mais j’avais déjà pu apprécier ses talents de compositeur lors de la création de son beau poème symphonique « La Ville » à Nantes il y a quelques années. De plus, il fut pendant une semaine l’illustrateur génial d’une série d’émissions matinales sur France-Musiques consacrées à l’improvisation.

Ce n’est pas la première fois que ces deux compères se livraient à l’improvisation cinématographique. Ce sont des habitués du genre, et leurs musiques, essentiellement tonales et visuelles, s’adaptent parfaitement au genre. Mais c’était la première fois que j’avais l’occasion de les voir officier.

Avoir deux excellents musiciens ne suffit pas. Il faut aussi un film à la hauteur qui puisse proposer des images et des scènes assez fortes pour inspirer une musique substantielle et non simplement décorative.

Le Fantôme de l’Opéra de Rupert Julian (1925) est un film idéal en cela. Les images sont superbes. La scène du bal masqué où le fantôme se promène sous le masque de la Mort Rouge est filmée entièrement en couleur dans le grand escalier de l’Opéra Garnier. A cela s’ajoutent des nombreux filtres rouge, bleu, vert, jaune ou neutre, qui donne à chaque scène, ou chaque plan, sa couleur et son atmosphère. Le montage est assez habile. Le fantôme est hideux et terrifiant à souhait. Les comédiens à la mimique certes un peu vieillie et exagérée, muet oblige, sont tous excellents. Le suspense et l’intensité dramatique donnent de nombreux passages forts et palpitants. L’histoire suit de manière très fidèle le roman de Gaston Leroux et reste donc sans surprise, mais sans contrariété aussi, pour ceux qui s’en souviennent.

Mais place à la musique ! Le générique du film commence à l’orgue sur une pulsation haletante et obsédante ponctuée d’accords fortissimo sombres et angoissants (accords de 7ème en appoggiature).

Globalement, l’orgue et le piano alternent à chaque scène, les scènes sombres ou démoniaques sont généralement réservée à l’orgue, les scènes plus romantiques ou superficielles au piano.

Mais il arrive fréquemment que les deux instruments jouent ensemble.

Ainsi dans la mystérieuse scène d’introduction, un homme se promène dans le dédale des souterrains de l’opéra sur un fondu de piano. Chaque apparition fugitive de l’ombre du fantôme est alors illustrée par l’orgue sur le jeu fantomatique de la voix humaine se superposant au piano.

Dans la scène suivante, l’orgue accompagne par une valse sarcastique et tourbillonnante la course de jeunes danseuses apeurées par la supposée présence du fantôme. Dans cette scène vive un homme tombant et ressortant subitement dans une trappe secrète est alors accompagné de grands glissandos descendants et ascendants au piano.

Ensuite, dans le merveilleux ballet de Faust représenté sur scène, Escaich et Zygel paraphrasent ensemble la musique de Gounod de manière très gracieuse et précieuse. Un moment charmant.

La célèbre scène du lustre fut en tout point remarquable. Zygel paraphrase tranquillement au piano l’air de Margueritte du Faust de Gounod alors que Carlotta chante sur scène. Le fantôme, qui lui avait interdit de chanter ce soir-là, va faire tomber en représailles le grand lustre de l’opéra Garnier sur les spectateurs du parterre. Cette chute est précédée d’une longue montée de tension illustrée dans le film par des sauts de lumière de plus en plus haletants (le fantôme s’amusant avec le disjoncteur ?). C’est sous cette progression que l’orgue d’Escaich se superpose petit à petit au piano dans un grand crescendo dramatique pour « écraser » finalement le piano de sa puissance terrifiante lors de la chute du lustre. La suite est un scherzo diabolique à l’orgue accompagnant la panique des spectateurs affolés fuyant la salle désormais maudite.

On appréciera aussi les quelques secondes de silence laissées après certaines scènes fortes. Dans ce genre de films, il faut savoir ne pas trop en faire et ne pas combler tous les trous par une soupe dégoulinante de musique à la Clayderman.

On retiendra aussi la très belle scène nocturne sur le toit de l’opéra où Christine et Raoul s’entrelacent dans les bras sous le regard caché du fantôme. Superbes arpèges romantiques au piano et douce mélodie à l’orgue sur un jeu de flûte. Et aussi les scènes où le fantôme joue son « Don Juan Triomphant » (et lugubre) sur son orgue, en synchronisation parfaite avec la musique de Escaich (ou plutôt l’inverse en réfléchissant bien).

La scène finale, la poursuite du fantôme dans les rues de Paris par la foule vengeresse, est l’apothéose. Le fameux thème funèbre du Dies Irae est repris en un dialogue serré tantôt par l’orgue, tantôt par le piano, dans une progression commune irrésistible et implacable pour une péroraison magistrale. Générique de fin sur un joli piano quelconque et les applaudissements.

Escaich est merveilleux dès qu’il s’agit de créer une musique de tension. Ceux qui connaissent son concerto pour orgue savent quelles progressions dramatiques et quels climats angoissants poussés jusqu’au paroxysme il arrive à créer. Le thème du Fantôme de l’Opéra convient à son style comme un gant.

Zygel sait lui aussi merveilleusement créer les atmosphères, son jeu est très varié et descriptif, sachant trouver pour chaque scène le ton juste.

Certes ce genre de musique, soumise au film, ne saurait se comparer à la construction d’une improvisation libre. Mais je suis vraiment tombé sous le charme. Il se crée une véritable alchimie entre les images et la musique. Cela donne un côté encore plus vivant et vibrant à l’improvisation. Et quand le résultat est aussi bon et beau que cela, on ne saurait s’en priver.

Un spectacle qui ravit aussi bien les cinéphiles que les mélomanes curieux comme moi.

Pour en savoir plus sur le Forum des Images : http://www.forumdesimages.net/

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