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Heureux qui comme Ulysse…

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Bordeaux. Grand Théâtre. les 24, 26, 28, 30 et 31 Mai ; et 1er Juin 2002. Claudio Monteverdi : Il Ritorno d’Ulisse in Patria (Le Retour d’Ulysse dans sa Patrie). Marijana Mijanovic (Pénélope) ; Kresimir Spicer (Ulysse) ; Joseph Comwell (Eumée) ; Zachary Stains (Eurimaque) ; Robert Burt (Irus) ; Cyril Auvity (Télémaque) ; Geneviève Kaemmerlen (Euryclée)… Solistes et Chœurs de l’Académie Européenne de Musique d’Aix-en-Provence, et des Arts Florissants. Les Arts Florissants, direction : William Christie. Mise en scène : Adrian Noble.

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Une révélation, ce retour à Ithaque, par Jupiter ! Monteverdi est un musicien hors du temps, voire de tous les temps. D’ailleurs, rétablissons la vérité : ce Crémonais est un compositeur… du vingtième siècle ; l’Umberto Eco de la Musique. Désabusé par début de troisième millénaire guère exaltant, et après avoir entendu à Strasbourg Mésentente Préalable, un sinistre capharnaüm bruyant d’une fumisterie prétentieuse (selon ses propres termes) ; ce passionné d’astronomie, d’alchimie et de science-fiction – et de musique spectrale – prend une décision capitale, irréversible.

Il a découvert dans une crypte néo-gothique… la machine à explorer le temps de Wells ; et est parvenu à la reconstruire, d’après les plans originaux. Emportant précieusement les Traités d’Harmonie de Rameau, Berlioz et Schönberg, l’Iliade et l’Odyssée, ainsi que quelques disques : les Passions de Bach, l’intégrale de Webern ; et le CD « Schubert » d’Anne-Sofie von Otter. Pour qui il pensait écrire une Cantate-Oratorio fort élaborée. Il décide de partir pour le… XVIII° siècle. Ah ! s’il pouvait se téléporter à Salzbourg…

Hélas ! Cruda sorte : une imprévue bourrasque spatio-temporelle, générant un trou dans le continuum inter-dimensionnel, l’oblige à se poser en plein XVII°. Seul point positif, et coïncidence heureuse : il retrouve Crémone, sa ville natale. Les voyages intersidéraux ne sont pas toujours fiables ! L’adaptation est plutôt facile. Ce témoin des temps futurs a toujours admiré l’esthétique pré-baroque. D’une plume alerte, il compose madrigaux sur madrigaux ; esquisse quelques projets d’opéra. L’un sur Circé, un autre sur Jason et les Argonautes, tout en caressant un projet de Tétralogie (Wagner en réalisera bien une…) sur « Neropolis » – une luxuriante chronique documentaire historico-lyrique sur les temps néroniens.

Or, lui qui porte au pinacle l’œuvre d’Homère, va mettre en notes comme Pimène un somptueux poème océanique, un conte romantique mythologique, « pré-lucassien » ; dans lequel il jette sa science de madrigalsite, sa maîtrise du recitar cantando, son sens aigu de la mélopée, ou encore son sens aigu du lamento continu. Anticipant l’envoûtant minimalisme de John Adams, et ses miraculeuses micro-cellules mélodiques (Nixon in China) ; ou celui de Philipp Glass (écouter Aknaten). C’est bien l’auteur d’Orphée et ce magnifique Ulysse, qui invente le scintillant lyrisme atypique, sui generis, arc-bouté autour d’une ligne musicale intense, quoiqu’ascétique. Ouvrant ainsi un horizon d’un bleu infini, sur lequel s’abat une averse de météores cristallins.

C’est ce prodigieux aérolithe unique, avec ses sonorités ensorcelantes, qui est en orbite depuis quelques jours autour du Grand Théâtre de Bordeaux. Une audacieuse mise en scène hors du temps, soutenue par les solistes des Arts Fluorescents de , privilégie cette atemporalité, essence même du discours monteverdien, tachetée d’harmonies translucides d’une hardiesse fulgurante. Ainsi, le passage orchestral suggérant de manière impressionniste Ulysse endormi abordant quelque rivage mystérieux, annonce la scène-pantomime du sommeil d’Atys de Lully. Ou la transformation de Daphné en laurier chez Strauss ?

Atemporalité à nouveau, avec la bizarroïde bâtisse-forteresse rocheuse de Pénélope, gigantesque caveau ensablé – décor à la fois futuriste et ancré dans un paysage vaguement antique, qui pourrait se situer sur Tatooine ou Géonosis (de l’Attaque des Clones)… comme surgi de l’esprit créatif de George Lucas. Les voix, tels des hologrammes flottant dans les airs, épousent avec bonheur la prosodie particulière du démiurge italien. Pénélope déploie sa lamentation lancinante, source du sprechgesang qui surviendra des siècles plus tard – [alliant] la plainte lugubre de la Femme d’Erwartung de Schönberg.

Anthologique  ; déambulant dans les couloirs de ce palais comme un spectre noir – une énigmatique vestale « vonottérienne » entièrement consacrée du culte du souvenir de l’aimé disparu, et qui a fui si loin d’elle. Timbre moiré, sombre : presqu’un un alto alla Erda. Papillon fragile qui se colle aux parois de sa prison-ménagerie, habitée de prétendants, nuisibles et dangereux prédateurs. A son errance intérieure correspond celle d’Ulysse, navigateur au long cours, un Wanderer en germination ; ténor héroïque capable de draper son chant conquérant d’inflexions d’une douceur extrême, angélique (duos avec Eumée et Télémaque). Grâce à lui, l’opéra pourrait s’intituler Il trionfo della costanza.

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Bordeaux. Grand Théâtre. les 24, 26, 28, 30 et 31 Mai ; et 1er Juin 2002. Claudio Monteverdi : Il Ritorno d’Ulisse in Patria (Le Retour d’Ulysse dans sa Patrie). Marijana Mijanovic (Pénélope) ; Kresimir Spicer (Ulysse) ; Joseph Comwell (Eumée) ; Zachary Stains (Eurimaque) ; Robert Burt (Irus) ; Cyril Auvity (Télémaque) ; Geneviève Kaemmerlen (Euryclée)… Solistes et Chœurs de l’Académie Européenne de Musique d’Aix-en-Provence, et des Arts Florissants. Les Arts Florissants, direction : William Christie. Mise en scène : Adrian Noble.

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