Renée Fleming – Une musique des sphères

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« Bel Canto » : Airs d’opéra par Renée Fleming, soprano. Gioachino Rossini : Semiramide, ArmidaVincenzo Bellini : la Sonnambula, Il PirataGaetano Donizetti : Maria Padilla, Lucrezia Borgia. Kristine Jepson, mezzo-soprano (Maria Padilla) – Coro del Maggio Musicale Fiorentino (dir. : José Luis Basso) – Orchestra of St Luke’s, direction : Patrick Summers. 1 CD Decca Universal n° 0 28946 71012 8, 2002. Durée : 1h11’46’’. Présentation très correcte. Ensemble éditorial complet (notes de Fleming, Summers – et surtout du Dr Philip Gossett) en français. Textes intégraux avec traduction française.

 

Renée Fleming - Une musique des sphèresAu recommencement est le Chaos. Voici quelque temps déjà, Maria Callas, divinité grecque, s’emploie à réorganiser et rajeunir, revivifier en un mot, l’harmonieuse et nébuleuse musique de l’Italie « belcantiste » – celle du début du XIX° siècle. Un univers en pleine expansion en vérité ; mais parvenu au stade ultime de son invention de filaments et de rais de lumière. Certains d’un éclat violent, d’autres ténus et intermittents ; d’autres encore à peine perceptibles. Trois grands astres brillent alors de leurs derniers feux. Rossini est une super-géante rouge, foisonnante, pleine de crêtes et de tourbillons. L’éclat bleu appartient à Bellini, d’une chaleur et d’un rayonnement exceptionnels – voué comme toutes les étoiles de sa catégorie à une prompte disparition. Enfin, au coeur d’un nuage gazeux de couleur verte, le quasar Donizetti émet sans cesse et avec régularité, une foison de signaux, pour certains semblables ; avec, parfois, quelque propulsion éclatante et éphémère.

Faute de longévité, Callas ne parvient pas à différer assez longtemps le déclin de ce cosmos, que d’autres – parallèles – vont durablement supplanter. Mais le signal est donné. Enchanteresses surdouées et différentes, des Sutherland, Caballé, Sills, Ricciarelli obtiennent quelque sursis à implosion. Laquelle ne manque pas de survenir, après le Tancredi d’Aix en 1983, lentement mais sûrement. Des manufacturières bien intentionnées – Nicolesco, Aliberti, Cuberli, Gruberova, Miricioiu – ne peuvent qu’accélérer la chute. Les astres éteints, après ce crépuscule des déesses, c’est jusqu’à l’écho relativiste de leur lumière qui disparaît dans le néant… Bref, toute la Genèse est à recommencer, puisqu’il ne reste pas même un fragment d’Apocalypse, qui puisse être un stigmate sur quoi rebondir  !

Mais voici une nouvelle démiurge, surgie ex nihilo. Forte de dons techniques patents, d’un timbre mellifère et maternel exceptionnel – ainsi que d’une étendue et d’un volume significatifs – elle s’alarme suffisamment pour s’atteler à la tâche. Et recueillir, mûrir, restituer en l’amplifiant, ce petit signal de la mémoire inconsciente, venu du cercle des macrocosmes disparus. Modeste, elle décide de confier ce labeur prométhéen à la rondeur du disque ; la scène et ses pièges pouvant s’avérer pour elle un périlleux trou noir. Le premier jour, elle crée le doute, l’appréhension et l’espérance. « Ah non credea mirarti…» (La Sonnambula) : modeler un univers nouveau est angoissant. Cela s’entend tellement, si l’on peut dire, dans la lumière bleue bellinienne ! Et si tout s’arrêtait d’emblée, dès le récitatif « Ah, se una volta sola » : susurré, pâmé, hésitant ? Non : la cavatine comporte assez de poussières d’étoiles en suspension, pour déboucher sur une cabaletta de joie et d’énergie. Tout un geyser d’éléments se contracte, se disperse et répand ses premières lueurs dans le vide qui se dissipe.

C’est le deuxième jour qu’est forgée la confidence. Une sylphide, Inès, recueille la plainte de sa sœur Maria Padilla. Une Reine discrète, secrète, oubliée même, de Donizetti. Comme le son dolent de son émoi paraît peu lointain ! Intime et pourtant impudique, au legato et au souffle ébouriffants ; c’est un photophore encore fragile, à l’hésitation bien compréhensible. Sa conclusion même (avec son balancement proche de l’air d’entrée dans Roberto Devereux) reste translucide et pâle, dans l’apaisement. Le troisième jour, la Reine prend de l’ampleur. Les suivantes s’étant multipliées, elle établit sous le nom de Sémiramis le désir et la convoitise. Le « Bel raggio lusinghier » de Rossini a tant appartenu aux poupées de son, qu’on en a oublié la bivalence (dépossession-excitation) du début. Mais cette souveraine-ci sait son personnage : quoique criminel, enamouré. La couronne royale est également chorale ; et c’est un système micro-stellaire qui se met en place, pour sertir les ornements aurifères si neufs – et si peu ambigus – dispersés avec certitude dans un environnement qui se réchauffe.

La crainte, la supplique, la peur et l ’épouvante sont générées le quatrième jour. La couleur bleutée de Bellini se pare des atours de la nuit. L’héroïne du Pirata redoute le sort réservé à son bien-aimé (lequel a occis l’époux légitime). Non sans raison : un funeste échafaud, « Il palco funesto », se dresse pour lui. Cette page, et en particulier sa cavatine « Col sorriso d’innocenza », est rien de moins que l’une des plus belles du Sicilien – une œuvre de jeunesse pourtant. Mais qu’est-ce qui n’est pas jeune chez Vincenzo Bellini, lui « si presto estinto, o fior » ?! La cantilène du cor anglais, si originale, si poignante, n’avait pas eu d’effet sur cette Imogène du Châtelet des 13 et 16 mai derniers : dynamiquement peu à l’aise, et interprétée à l’excès. Ici, c’est le désespoir de Jenufa qu’on entend déjà, tant les demi-teintes sont impalpables, et rauques cependant. Raucité qui s’accentue, grâce à l’excellent et l’Orchestre de St Luke’s, dans la très difficile cabaletta. Des écarts de registres terribles, pourtant maîtrisés (d’extrême justesse) ; avec une vérité expressive qui étend subitement un voile opaque sur les déjà si nombreux lustres stellaires.

Le cinquième jour voit apparaître la séduction, le charme (dans toutes ses acceptions) ; l’érotisme et la magie. Dominante rouge de Rossini, rouge de braise même pour cette enjôleuse Circé médiévale qu’est Armida. Plus de tamis, plus de pénombre, mais un rayonnement intense, progressif – et comme par secousses, par déflagrations. Armida est l’un des plus étonnants opéras du Pésarais. Cet unique personnage féminin (opposé entre autres à quatre ténors) occupe la place centrale, évidemment. Et au cœur névralgique aussi, se situe la page « D’amore al dolce impero » : des variations aux fioriture extravagantes – la sorcellerie –, des écarts et sauts d’octaves effrayants – le besoin de posséder, et de l’être aussi… Un crescendo au va-et-vient suggestif, enfin : tout nous est rendu et habité de la plus novatrice des manières. Apparaissent alors dans les cieux des constellations : le Serpent, l’Hydre, le Sagittaire…

C’est à cet univers-brasier en mal d’enfantement que sont donnés, le sixième jour, la maternité, la perte de l’être aimé ; la colère – et la folie. Magnifique filin de la verte nébulosité donizettienne, l’air final de Lucrezia Borgia, est un sommet (comme tout l’opéra du reste) du Bel Canto. Maria Callas devait nous le léguer, il n’en a rien été. Un appel macabre des cors sur « M’odi, ah, m’odi », et cette bellinienne pureté des lignes qui succèdent… Puis le cri, les atermoiements et la révolte, riches d’une coloration vocale, orchestrale et psychologique parfaite ! Et encore, le feu d’artifice technique, très expressif : tout n’appelle que des éloges. L’interprète elle aussi, si on veut bien lui passer une vocalise pénible à la charnière de la cabaletta (comme à la Scala, en 1999). Elle se rachète par une reprise à arracher des larmes au défunt fils Gennaro lui-même. C’est au demeurant le « E spento ! » (« Il est mort ! »), d’abord contenu jusqu’au murmure – avant d’être hurlé avec une douleur infinie – qui constitue le pic absolu de cette autre Genèse. Ainsi, lors de l’explosion d’une supernova, des maelströms soudains déclenchent des projections d’une véhémence inouïe, aussi fracassantes qu’éblouissantes. Avant que ne revienne la matière noire, couleur de deuil.

Le lendemain, bien avant ce vespéral Abendrot tant aimé de Franz Schubert, la fée contemple son ouvrage. Les trois astres principaux ont repris leur place et leurs prérogatives ; avec des éclats respectifs ressourcés et modernes. De turgescence s’est foncé le rouge rossinien, tandis que le vert de Donizetti est, plus que jamais, celui de la désespérance. Quant à la teinte bleu profond de Bellini, elle s’est assombrie en gagnant de la moirure. En parcourant l’ensemble – son ouvrage – du regard, (car c’est elle) trouve que cela est beau. On ne lui donne pas tort ; et on la comprend, en ce septième jour, de prendre quelque repos.

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