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Michel Cardin, le manuscrit de Londres

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DSCN0694aResMusica s’est entretenu avec à l’occasion de la sortie de son dernier CD Weiss, Le Manuscrit de Londres vol.10.

« La richesse des œuvres suscite un renouvellement d’intérêt permanent. »

ResMusica : Le volume 10 de votre intégrale du Ms de Londres sort en ce moment en France et déjà vous travaillez sur le suivant. Cette entreprise unique que vous avez débutée il y a 10 ans ne vous pèse-t-elle pas trop ?

 : Pas du tout car la richesse des œuvres suscite un renouvellement d’intérêt permanent. Par exemple, ici avec le Volume 10, nous trouvons la première moitié des pièces dispersées entre les grandes suites du manuscrit, qui ont beaucoup de souffle et de personnalité : Fantaisie, Ouverture, Allegro, Courante Royale, Plainte, Tombeau, deux fugues et divers mouvements de danse. Il y a aussi ce chef d’œuvre, L’Amant malheureux de Gallot, dans une merveilleuse version de Weiss.

RM : Il est vrai qu’au terme de l’enregistrement de ce manuscrit (en principe 2004), les luthistes mais aussi tous les amateurs de musique auront pour la première fois ce superbe héritage du Maître de luth baroque qu’était Weiss. Mais qu’allez-vous bien pouvoir faire après lui avoir consacré 12 ans de travail ?

MC : Eh bien, jouer les autres manuscrits de Weiss serait logique, mais je suis très attiré aussi par les Français du 17e siècle. Ennemond Gautier par exemple, un génie dont on joue encore très peu d’œuvres en comparaison à la totalité existante de son catalogue. De cela découle l’intérêt de ce fameux répertoire occulte dit des tempéraments extraordinaires (entre 1600 et 1630), dont Gautier fait partie des auteurs, et qui n’est pratiquement jamais joué à cause du problème d’accordage perpétuel et des différentes tensions de cordes. Pourtant, ces auteurs ont dû écrire là une musique aussi intéressante que celle qu’ils ont composée après pour le luth dit stabilisé en ré mineur.

RM : Le dernier volume de cette intégrale du Ms de Londres de S.L.Weiss doit être consacré à des pièces avec flûte. Pourtant, Weiss n’a laissé que la partie de luth. Comment allez-vous aborder ce problème ?

MC : Soit en jouant la recomposition publiée par Douglas Alton Smith dans l’édition référence Peters, soit en recomposant moi-même, ou en collaboration avec la flûtiste, une nouvelle partie de flûte traversière. Si nous gardons celle de Smith, il faudra l’améliorer car si elle est convaincante et soignée, elle est aussi quelque peu ténue.

RM : Envisagez-vous de poursuivre un jour votre parcours « weissien » avec un autre Manuscrit ? Celui de Dresde par exemple ou d’autres moins connus.

MC : Les 14 suites de Dresde dites de la maturité sont des œuvres majeures qu’il faut explorer mais s’y lancer en visant le concert ou l’enregistrement ressemble, après Londres, à attaquer l’Himalaya après avoir traversé les Alpes. Alors, je ne sais pas encore…

RM : Comment se fait-il que Weiss soit si peu connu ? Même s’il peut être considéré comme le « Bach du luth », il ne bénéficie pas de la même notoriété. Il est d’ailleurs peu représenté dans le répertoire guitaristique.

MC : Pour les guitaristes, c’est sans doute parce qu’ils ont eux-mêmes un immense répertoire, quoiqu’ils jouent Weiss de plus en plus quand même. Weiss a été oublié d’abord parce qu’il a lui-même voulu être reconnu comme exécutant et non compositeur, d’où la non publication voulue de ses œuvres (sauf le Presto publié par son ami Telemann) et bien sûr aussi parce que l’histoire de la musique occidentale a commencé à exister au milieu du 19e siècle seulement, alors que les instruments et notions esthétiques des siècles passés n’étaient plus du tout référentiels et même pire, étaient considérés comme morts. « L’Histoire » de la musique se fit donc attribuer naturellement les critères de valeur du moment, et à ce moment-là Bach était encore joué, mais pas Weiss, car malgré les différences clavecin-piano, un clavier reste un clavier. Et je dirais que le luth était un instrument trop complet dans son esthétique pour permettre des changements comme pour le clavier.

DSCN0700aRM : Pourquoi avoir choisi le luth baroque, instrument marginalisé et réputé pour sa grande difficulté ? Vous auriez pu faire du luth Renaissance ou poursuivre la guitare ?

MC : Oh là là ! Je pense que le luth Renaissance ne doit pas être facile, quand on voit tout ce répertoire délirant : les Milano, etc. et le grand répertoire de la guitare est très difficile aussi. Il est vrai que ce que j’ai trouvé spécialement difficile, ce fut de « commencer » le luth baroque passé la trentaine. Mais la sonorité si particulière du luth baroque a quelque chose de magique et d’hypnotisant, et qui a rendu toute résistance de ma part inutile.

RM : Vous défendez votre instrument au travers de création contemporaine (Alain Weber, Sylvaine Martin). Y-a-t-il des compositeurs avec lesquels vous souhaiteriez travailler ?

MC : Oui, j’ai rencontré Eric Tanguy qui est fasciné par l’instrument et veut m’écrire une pièce. Aussi Jean Baily, de Bruxelles, qui également devrait faire une composition. Mon but serait de faire un compact de musique contemporaine après les Weiss. Je suis tenté de demander également à Suzanne Giraud en France et Denis Gougeon au Québec d’écrire quelque chose car je sais qu’ils feraient une œuvre qui révèlerait l’instrument sous un jour nouveau.

RM : Vous vous produisez dans le monde entier (Canada, France, Allemagne, Afrique, Japon). N’est-ce pas trop difficile de faire coexister votre activité d’enseignement avec le travail que nécessitent vos disques et les concerts à travers le monde ?

MC : Non car je ne joue somme toute pas si souvent que ça, et par chance j’ai régulièrement des dégrèvements de la part de l’Université de Moncton où j’enseigne. Ma charge de cours n’est donc pas lourde et me permet de jouer et d’enregistrer, de publier également des articles musicologiques et d’être producteur parfois pour d’autres artistes.

RM : Il semble que vous aimiez particulièrement la France.

MC : C’est là que je me sens totalement chez moi. Il y a une dimension de mentalité, d’état d’esprit, je ne sais trop, qui fait cette chimie. J’avoue que la culture et le fromage y sont pour quelque chose ! (Notes de LD : rire. MC est un grand amateur de fromage, spécialement normands)

RM : Dans le livret de votre volume 10, vous dévoilez un tableau qui pourrait représenter Weiss. Comment cette découverte a-t-elle été faite ?

MC : C’est la persévérance de Jean-Luc Bresson, musicien mais aussi conférencier au Louvre et au Musée d’Orsay, qui lui a fait découvrir ce tableau. Il a ainsi établi des liens avec des personnages connus comme Quantz et Auguste le fort, qui sont également représentés dans ce tableau. Et la comparaison avec le seul portrait connu de Weiss jusqu’alors nous porte à croire que c’est sans doute lui qui se trouve dans Le Concert de Platzer.

RM : En quoi un nouveau portrait de Weiss est-il important ?

MC : Étant donné que Weiss était à l’époque plus connu que Bach et l’instrumentiste le mieux payé du meilleur orchestre d’Europe, celui de Dresde, et sachant que son œuvre se compare à celle de Liszt pour les pianistes, il est normal de souhaiter le « voir » le plus possible…

Crédits photographiques : © Robert Derome

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