Artistes, Entretiens, Instrumentistes

Christian Lorandin, pianiste

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Le pianiste haut-normand , critique musical dont certains lecteurs de ResMusica connaissent sans doute les riches entretiens qu’il recueille et les articles de fond qu’il écrit pour la revue Piano, est un chambriste assidu, familier du Moulin d’Andé et partenaire recherché de nombreuses personnalités musicales tels les membres du Quatuor Athénéum-Enesco ou le grand pianiste Yuri Boukoff. Pianiste spécialisé dans le répertoire de la fin de l’Ancien Régime jusqu’à la période romantique, souhaite, depuis de nombreuses années déjà, que le patrimoine normand qu’il affectionne soit enfin valorisé, autant par des concerts réguliers que par des enregistrements. Peut-être le concert en forme de « parcours musical des fonds anciens de la Bibliothèque de Rouen », auquel il a été convié et dont qu’il évoque ici, marquera-t-il le point de départ d’un projet stable et structuré centré sur la redécouverte des partitions injustement bannies du répertoire public. C’est ce qu’il espère, et il a sans doute raison.

« Il y a tellement de musiques magnifiques totalement ignorées. Pourquoi jouer toujours les mêmes œuvres ? »

ResMusica : D’où vient le projet de faire un concert, de créer une sorte d’émulation auditive à propos de la parution du premier catalogue des volumineux fonds musicaux anciens conservés à la Bibliothèque Municipale de Rouen ?

: C’est , maître de conférences à l’Université de Rouen, spécialiste de l’opéra du dix-huitième siècle, qui a pris contact avec moi depuis longtemps, avec l’accord de l’université rouennaise. Je suis d’ailleurs ravi que l’on fasse essentiellement appel à des instrumentistes de ma région. Avec , nous avions déjà envisagé quelque projet, puisqu’il s’est occupé de la création à Rouen de l’Association Boieldieu voilà quelques années. Cette saison, j’aurais la chance avec un certain nombre d’instrumentistes d’illustrer, par des pièces de musique de chambre, les propos des conférenciers du colloque intitulé « Bilan, enjeux et perspectives du catalogage des fonds musicaux régionaux ».

RM : Vous avez une grande attirance, semble-t-il, pour le répertoire méconnu pré-romantique et romantique, notamment. Or, il se trouve à la Bibliothèque de Rouen des trésors insoupçonnés…

CL : En effet, et il y a tellement de musiques magnifiques totalement ignorées. Pourquoi jouer toujours les mêmes œuvres ? Évidemment, il faut être un peu curieux et lire quantité de partitions pour avoir la chance de découvrir des chefs-d’œuvre. Dans le cadre de concerts que j’organise, je programme des œuvres de Louis Adam, Boëly, Méhul, et chaque fois le public est très agréablement surpris. La vie musicale de Rouen a bénéficié de l’action d’un personnage très important, Amédée Le Froid de Méreaux, à qui l’on doit notamment la création de ce qu’allait devenir le Conservatoire. Pianiste incomparable, professeur rayonnant, critique, musicologue, ami et fervent admirateur de Boieldieu, Hummel, Field, Moschelès, Kalkbrenner, il est à mon sens le chef de file de la création musicale à partir de son installation dans notre ville en 1835. Il a eu des élèves extrêmement intéressants, comme Auguste Guéroult, qui a écrit des belles mélodies et que le musicologue Christian Goubault nommait « le Schumann français », Eugène Madoulé, Henri Caron, Aloys Klein, Lucien Dautresme, entre autres, qui ont écrit de la musique méritant d’être écoutée. J’aimerais d’ailleurs continuer à faire partager plus souvent les découvertes que je fais dans le répertoire de la fin du dix-huitième siècle et de celui du dix-neuvième. Je souhaiterais aussi que l’on grave ces œuvres pour laisser une impression moins éphémère. Ces enregistrements pourraient servir tout autant au grand public qu’aux universitaires. Amédée Le Froid de Méreaux, a effectivement initié une véritable école rouennaise de piano, prestigieuse au dix-neuvième siècle. Méreaux a joué à deux pianos avec Chopin… C’est dire ! Et il convient d’ajouter sa musique de chambre, sa musique concertante, ses mélodies… Qui sait si cela ne pourrait pas créer une synergie avec d’autres régions qui doivent aussi posséder leur patrimoine musical à découvrir ?

RM : Ces partitions sont-elles aisément consultables ?

CL : La musique de chambre, la musique vocale sont parfaitement répertoriées, le tout étant conservé à la Bibliothèque Municipale. Reste à les exhumer et à les exécuter ! Il y a de quoi faire pour tous types de formations et cela devrait être une réelle préoccupation de donner à entendre plusieurs fois par an des ouvrages des compositeurs qui constituent notre patrimoine. Il se trouve de magnifiques romances de Boieldieu pour voix, et cette fameuse Grande Sonate pour piano en sol mineur op. 6…

RM : Qu’avez-vous programmé comme œuvres pour votre instrument à l’occasion du concert découverte auquel vous avez participé ?

CL : Le premier mouvement de cette Grande sonate en sol mineur de Boieldieu puis, en musique de chambre, une fantaisie pour cor et piano de Corret. La sonate est étonnante, très riche, une grande pièce pré-romantique aux accents mendelssohniens, weberiens, lisztiens voire chopiniens dans laquelle on sent un compositeur épris de musique vocale. A maints égards, l’on perçoit une grande influence lyrique avec de longs thèmes legato à la main droite puis des duos façon Beethoven avec des échanges thématiques main gauche-main droite très caractéristiques. Le développement de ce premier mouvement est on ne peut plus pianistique, dans le sens virtuose du terme. Je le joue d’ailleurs sur un grand piano de concert, pas sur un pianoforte… Ecrite en 1803, elle est hélas la dernière œuvre pour piano de Boieldieu. Ensuite, j’accompagne le corniste Yannick Maillet dans la Fantaisie opus 6 que Corret a « composée pour les soirées d’Hiver ». Ce compositeur était premier cor au Grand-Théâtre de Rouen entre 1815 et 1862. J’étais impatient de faire découvrir cette pièce de caractère concertant pour cor naturel.

Le concert de musique de chambre organisé en clôture de la première journée du colloque « Bilan, enjeux et perspectives du catalogue des fonds musicaux » a précédé d’une soirée la re-création de l’opéra-comique de Berton intitulé Le Délire. Avant l’inauguration de la petite exposition présentée à la Bibliothèque de Rouen, nous avons pu assister à ce concert quadripartite, très dense, à l’image du catalogue tout fraîchement édité, « Le fonds du Théâtre des Arts de Rouen ». Quatre parties aux titres pédagogiques : Le mélange baroque du sacré et du profane, La fin de la société d’Ancien Régime à Rouen, La présence du cor au concert de Rouen et L’Opéra-Comique au Théâtre des Arts.

L’ensemble baroque Les Meslanges dirigé par le baryton Thomas Van Essen, qui illustre par cinq extraits les musiques sacrée et profane, a de nombreuses qualités techniques mais manque d’éloquence pour la différenciation, pourtant essentielle ici, entre la mise en musique d’un texte sacré et celle d’une partition profane. Au-delà de la carence de distinction entre spirituel et trivial, phrasés et nuances se retrouvent sans (presque) aucun changement expressif. Entre un motet de Bernier et L’amour et Bacchus de Clérambault, l’on aurait pu s’attendre à moins de « systématisme » musical. Le parti pris routinier de l’interprétation ne met en valeur ni la spécificité de chacune des pièces, fort bien choisies il est vrai, ni l’évolution musicale. Entre cette cantate de Clérambault de 1710 et un motet de Lalouette de 1726, l’on aurait souhaité un peu de contraste. En revanche, la pièce pour clavecin de Heudelinne et celles avec violon obligé de Du Phly ont donné l’occasion à la claveciniste Silvia Sesenna de montrer son aisance à structurer les partitions de façon assez subtile : les éléments thématiques ressortent, on comprend aisément comment s’agence le discours, ce qui permet d’emblée au violoniste Alain Pégeot de se concentrer sur l’accompagnement, qu’il joue avec facilité, laissant sa comparse prendre les décisions quant à l’interprétation du texte. Le second volet n’a d’intérêt que pour le premier mouvement de la saisissante Sonate op. 6 de Boieldieu par le pianiste Christian Lorandin (cf. entretien). Un seul mouvement au programme mais sans doute les minutes les plus intéressantes, tant et sur le plan de l’interprétation que sur celui purement musicologique. Redoutable partition que cette sonate, jouant sur les ruptures de styles, les thèmes en vis-à-vis, des formules rythmiques assez complexes et des passages délicats de tonalités, que Christian Lorandin phrase avec beaucoup de finesse. Malheureusement, les deux violonistes Laetitia Gillardot et Alain Pégeot n’ont pas les mêmes mérites, en partie à cause d’une intonation trop approximative. Toute tentative de phrasé, d’expression est gâchée par une justesse douteuse, nuisant à l’équilibre des deux parties et à la bonne restitution du quatrième pot-pourri composé sur des airs connus de Frédéric Thiémé. Ce pot-pourri suivi de cinq variations pour deux violons, est pourtant fort intéressante pour peu que l’on mette en avant la voix qu’il faut au bon moment. Le choix des tempi est aussi discutable que le manque de dynamique : uniquement l’utilisation d’un mezzoforte ambiant pour quinze minutes de programme et des tempi curieusement lents.

La troisième partie du concert proposait la Fantaisie pour cor de Corret par Yannick Maillet et Christian Lorandin. L’on retrouve chez le pianiste un grand sens de la dramaturgie musicale, c’est-à-dire un jeu bien dirigé avec une introduction d’envergure « orchestrale », des passages en duos fermement énoncés et un accompagnement attentif et précis de la partie soliste. Aucune fluctuation expressive du corniste n’échappe à l’oreille du pianiste. Yannick Maillet, au cor naturel, est tout aussi impressionnant. Jouant par cœur une fantaisie virtuose, certes assez simple harmoniquement, le corniste rouennais, diplômé du Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris, donne une formidable démonstration des étonnantes possibilités de l’instrument ancien. Loin du cliché des « sonneries » caricaturales que nous avons tous en tête, la sonorité de Yannick Maillet retient l’attention, tant la conduite du son est exemplaire.

Pour finir, l’opéra comique au Théâtre de Rouen était évoqué à travers de très beaux textes musicaux par l’ensemble l’Atelier Lyrique, représenté par la soprano Sarah Vaysset, le baryton Yves Coudray et la pianiste-accompagnatrice Dona Sévène. Quatre airs et deux duos fort réussis, surtout les duos, très bien mimés et chantés avec humour et savoir-faire. Le premier duo intitulé « Mon cœur palpite en le voyant » de Dominique Della-Maria, texte où les apparences sont trompeuses, est le plus captivant et le mieux interprété. L’air solo, émouvant, « Je crains de lui parler la nuit », extrait de Richard Cœur de lion de Grétry révèle une soprano tout de nuances parée. Cependant, Yves Coudray et Sarah Vaysset, dans le dernier duo « Gardez-vous de la jalousie » tiré de Euphrosine ou Le Tyran corrigé de Méhul, forcent un peu les nuances forte. Peu importe, voilà bien un trio d’interprètes qui rend tout le pouvoir de partitions que certains programmateurs préfèrent voir prendre la poussière pour longtemps encore, sans justification plausible. En marge des querelles (plus ou moins justifiées elles aussi) à propos de la reconstitution historique de pages qui ont deux cents ans d’âge, il faudrait laisser au public, forcément sensible, le choix de se forger un avis sur ces pièces, de vivre un peu de l’émotion qu’elles contiennent. Qui n’a pas été saisi par le développement du premier mouvement de l’op. 6 de Boieldieu et par la virtuosité du finale de la Fantaisie pour cor ? Qui n’a pas souri, au détour des phrases du duo de Della-Maria ? En effet, lors de ce concert, la virtuosité de certains interprètes et la fraîcheur vocale et théâtrale d’autres n’ont pas lassé l’auditoire, n’en déplaise aux sceptiques. On voit bien là que la force d’une interprétation, c’est-à-dire l’intelligence et la maîtrise d’un interprète, demeure un moyen éloquent pour faire comprendre comment la musique s’auto-alimente, pourquoi, par exemple, l’illustre Beethoven se nourrissait de pot-pourris d’airs connus et pourquoi Berlioz adorait l’harmonie ramiste…

Crédits photographiques : © Christophe Bertagniat

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