Concerts, La Scène, Musique de chambre et récital

Les contes de Malena Ernman ou la bombe blonde

Plus de détails

Lille : Grand Hall de la Chambre de commerce, Cycle grandes voix : Cabaret songs Mélodies de William Bolcom ; Kurt Weill ; Benjamin Britten ; Friedrich Holländer. Malena Ernman, mezzo-soprano ; Bengt-Ake Lundin, piano. 7 mars 2003 : 20H30.

Malena ErnmanLe pire est redouté lorsque s’avance, flanquée de son comparse pianiste, une blonde pulpeuse ultra sexy (style Kylie Minogue) aux appâts ravageurs. Presque un choc : on a l’impression de voir devant nos yeux ébahis la Kim Novak de Vertigo ; ou, surgie de la comédie musicale hollywoodienne, La blonde ou la rousse. Un clone de Miss Kozena ? Que nenni. Dès que le chant éclaire cette salle de pierre, de marbre et de porphyre à l’acoustique détestable, la crainte et les alarmes sont bannies. Et pourtant, la première partie du programme – quasiment conforme au disque – laisse perplexe ; certes les triples talents de conteuse, diseuse, coloriste de la belle Suédoise, dans les miniatures de Bolcom, ne sont nullement en cause. On devine aisément un tempérament volcanique hors du commun, un charisme indéniable et un matériau vocal aurifère. Or, les bluettes fadasses de Bolcom ne sont pas idoines pour valoriser les atouts de ce timbre mordoré, chaud, charnel. Les harmonies sont blafardes ; le lyrisme anémié, préfabriqué, court d’inspiration – du Bernstein en évidente méforme. On a affaire à un tâcheron besogneux alignant les effets mélodramatiques creux, plutôt qu’à un musicien bâtisseur de lignes mélodiques ductiles. Rien à voir avec Kern, Gershwin, Porter, ou encore Copland par exemple : ah ! cette désopilante « chanson » enfantine – dernier bis de l’ultime concert parisien de Marilyn Horne, exquis bestiaire, I bought me a cat. Ici l’incendiaire Scandinave eût fait craquer les plus récalcitrants à ce genre désinvolte, primesautier qu’un compositeur aussi docte que Schoenberg lui-même ne méprisa point.

A sa décharge, force est de constater qu’elle n’est guère épaulée par le jeu sec, saccadé et mécanique de son partenaire, notamment dans les Weill (enfin un vrai musicien) parmi lesquels le poignant Je ne t’aime pas. Avouons que son illustre compatriote Anne Sofie von Otter reste dans ce répertoire inégalée. De cette dernière, la prestation capiteuse des Sept péchés capitaux offre une démonstration éclatante.

Revirement spectaculaire pour la seconde partie. L’artiste semble se libérer et se révéler à elle même. Et l’auditoire de planer sur les ailes du chant ; les enluminures de Britten, inattendu sur ce versant musical « léger », constituent l’acmé du récital. Intense lyrisme bucolique de Tell me the truth about love, fantasque Johnny – délirant feu d’artifice d’acrobaties ; un pasticcio bel cantiste qui rappellerait presque l’air démentiel de Zerbinetta. Idem avec Calypso : Malena casse la baraque. Elle s’autorise à faire le zouave avec nonchalance et raffinement. Elle négocie avec brio et une facilité déconcertante les écarts de tessiture, les passages de registre et autres détimbrages pour un festival de haute voltige risqué, mais pleinement maîtrisé. Ce sont les trois bis qui la montrent aussi sous son meilleur jour. Après un langoureux Gershwin, elle nous livre un inénarrable Una voce poco fà. Le mélomane se trouve en osmose parfaite avec ce timbre fruité, au service d’une vocalisation impeccable, la cantatrice possédant un sens accompli des piani diaphanes et des demi-teintes extravagantes, une projection idéale : bref, tout ce qui cimente la quintessence de l’art rossinien ; comme si l’on entendait ce morceau archi-rebattu pour la première fois. D’ailleurs, elle a abordé Cenerentola dans son pays natal. Joyce Di Donato a désormais une concurrente sérieuse. Pour clore, la Séguedille de Carmen, également époustouflante, dans un français inespéré.

Une étoile est-elle née ? Assurément !!! une étoile des neiges ; est un mezzo clair atypique, avec une voix longue, saine. D’une belle homogénéité, dotée d’un aigu dardé, un grave naturel, généreux, velouté même, dont Bartoli, voire Berganza, sont dépourvues. Osons avancer l’hypothèse qu’elle pourra envisager à terme des incursions prometteuses dans les univers de Wagner (Vénus est dans ses cordes) ou de Strauss (Clytemnestre). La précipitation n’est guère de mise, et la sagesse bonne conseillère : sa jeune carrière ne fait que commencer. Pour l’entendre, elle chante la saison prochaine dans Agrippina de Haendel, au Théâtre des Champs-Elysées sous la baguette de l’incontournable René Jacobs. Au disque, chez Bis, les Cabaret Songs. Par ailleurs, il est intéressant de placer ce dernier en perspective avec celui, miraculeux, signé d’Anne Sofie von Otter (Gardiner, DG) – et consacré, lui, intégralement à Weill.

Crédit Photographique : Anders Kustås

Plus de détails

Lille : Grand Hall de la Chambre de commerce, Cycle grandes voix : Cabaret songs Mélodies de William Bolcom ; Kurt Weill ; Benjamin Britten ; Friedrich Holländer. Malena Ernman, mezzo-soprano ; Bengt-Ake Lundin, piano. 7 mars 2003 : 20H30.

Mots-clefs de cet article

Banniere-ClefsResmu-ok

Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.