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Offenbach à L’Opéra de Lyon, La Fureur de Rire

La Scène, Opéra, Opéras

Lyon. Opéra national de Lyon. 13-IV-2003. Jacques Offenbach, Il Signor Fagotto / Ba-Ta-Clan. Pierre-Yves Pruvot (Bertolucci), François Piolino (Bacolo, Ké-Ki-Ka-Ko), Magali Léger (Clorinda, Fé-An-Nich-Ton), Philippe Fourcade (Caramelo, Ko-Ko-Ri-Ko), Gersende Florens (Moschetta), Bruno Camparetti (Fabricio, Fé-Ni-Han ). Orchestre et Chœur de l’Opéra de Lyon. Direction : Alexander Livenson. Mise en scène : Caio Gaiarsa. Décors et costumes : Roberto Mainieri. Lumières : Maurizio Montobbio.

bataclan_lyon-310x342Alexander Livenson / Caio Gaiarsa

Quel est le point commun entre , Dimitri Chostakovitch, Georges Bizet et Arthur Honegger ? Par-delà des esthétiques diamétralement opposées, ces quelques exemples pris arbitrairement démontrent à l’envi que ces prolifiques musiciens n’ont pas hésité à taquiner la muse légère. Ils n’ont pas cru déchoir en écrivant, d’une plume alerte, des partitions guillerettes, originales, quoique relativement occultées. Ainsi l’auteur de la ténébreuse Lady Macbeth de Mzensk a-t-il produit Le Nez et Moscou, quartier Cheremushki, virulente satire sociale qui brocarde la crise du logement en ex-URSS. Le père de Carmen, le Docteur Miracle et Don Procopio (œuvres brèves en un acte). Le compositeur suisse n’est pas en reste, avec les Aventures du Roi Pausole. C’est l’apanage des plus grands créateurs que de cultiver diverses facettes. En outre, comme l’affirmait si justement le docte Montesquieu, « la gravité est le bonheur des imbéciles » !

Revenons à Offenbach. Le « Mozart des Champs-Élysées » est encore voué aux gémonies par certains cénacles bien-pensants, qui considèrent à tort que ce bateleur-saltimbanque, au génie subversif, ne cherchait, somme toute, qu’à empiler succès faciles et couplets populaires – afin de s’attirer les faveurs d’une bourgeoisie décadente en mal de divertissements frivoles – pour se racheter in fine avec son fameux et complexe testament, Les Contes d’Hoffmann. L’exhumation des Fées du Rhin l’été dernier à Montpellier pulvérise les jugements préconçus et autres contrevérités. Tout un pan de son vaste corpus gît dans l’oubli. C’est dire l’importance que revêt la représentation de ce surprenant diptyque, dans la Capitale des Gaules. En effet, deux raretés absolues se partagent l’affiche qui témoignent à quel point Offenbach aime jouer avec la culture du mélomane, qui a intérêt à se souvenir de ses classiques. Il truffe en effet les deux œuvres programmée par l’Opéra National de Lyon de multiples allusions aux grandes machineries opératiques de son siècle. Il prouve ensuite qu’il n’est en rien un amuseur superficiel. Précisons que ce revigorant spectacle est à l’initiative de l’œK (Offenbach édition Keck).

Il Signor Fagotto (1863) est un fastueux opéra-comique, déjanté, à la motricité volcanique. Sa durée n’excède guère une heure. Une succession délirante de quatuors, trios, sextuors, constitue l’essence de cette croquignolesque et tendre bouffonnerie musicale. Elle égratigne, au passage, le milieu si particulier des mélomanes monomaniaques un peu fêlés (Bertolucci), prêts à tout sacrifier, pourvu que leur fille épouse quelque grand compositeur en vogue – en l’occurrence l’Immense Fagotto dont on en parle beaucoup. Or tel l’Arlésienne, on ne le voit jamais. Heureusement, un duo ancillaire, deus ex machina de l’intrigue, est là pour arranger la situation – les inénarrables Bacolo et Moschetta.

Quitte à paraître iconoclaste, je peux affirmer qu’Offenbach a quasi inventé une catégorie sui generis, l’opérette symphonique. Il a bâti une orchestration luxuriante, à la saine alacrité, riche en trouvailles harmoniques (usage virevoltant de la flûte, des cordes transparentes au mœlleux caressant). A ce sujet, l’effectif orchestral pléthorique, et non pas réduit à la portion congrue, hélas coutumière parfois dans ce type de musique, est fougueux dans les déferlements endiablés, discret dans les scènes plus intimistes. Un exemple : on entend presque de l’extravagante musique de chambre ; ainsi la leçon de chant entre Clorinda et son soupirant Fabricio. Cette dernière en rappelle inévitablement deux autres, célébrissimes, celles du Barbier de Séville et La Fille du Régiment. Ce bijou théâtral est également une charge au vitriol à l’encontre des chanteurs à l’ego surdimensionné, notamment les ténors dramatico-héroïques, empanachés, à l’ardeur guerrière, imbus de leur talent. Le sémillant Bacolo (extraordinaire ) alias le faux Fagotto, est affublé d’un grotesque casque à plumes, un attirail excentrique outrageusement coloré, poudré et perruqué alla Farinelli. Le redoutable duo entre Moschetta, sorte de Despina mutine, et Fagotto entonne un décalque de cavatine donizettienne à la grandiloquence creuse. En fait de cabalette, une barcarolle-bouffe vante les mérites respectifs de la musique et … de la cuisine !

photo (c) Gérard Amsellem

 

Epatante interprétation que celle de Philippe Fourcade (Caramelo) en barbon antiquaire décrépit, féru de musique antique, amateur de vieilles amphores. On a l’impression de voir un croisement génétique de Basilio et … Beckmesser. Wagner aurait-il par le plus grand des hasards, connu la partition d’Offenbach pour construire son truculent personnage des Maîtres Chanteurs de Nuremberg ?… Toujours est-il que notre baryton brûle les planches. Doté d’une voix de stentor, au grave sépulcral étonnant, accompagné de sa lyre, il se lance dans sa pompeuse Ode Pindarique avec une verve, une drôlerie étincelantes. Coup de griffe à la déclamation tragique gluckiste. Au passage, Berlioz et ses Troyens créés la même année que Fagotto en prennent, semble-t-il, pour leur matricule. Du moins, Offenbach, en trublion avisé, était peut-être informé sur l’état d’avancement de l’opus magnum du Grand Hector.

Après l’entracte, la chinoiserie musicale. Et en avant le Ba-Ta-Clan !!! La scénographie se souvient visiblement des Tribulations d’un Chinois en Chine et de la fumerie d’opium du Lotus Bleu dans Tintin. Par un coquin de sort, de sympathiques français se retrouvent captifs en Chine. Ils parviendront à s’échapper pour renouer avec les délices de la vie parisienne. Une fois acceptés un livret tarabiscoté et un argument fort ténu, cette rafraîchissante loufoquerie écrite en 1855 est un régal. Elle dévoile l’ambivalence du musicien. Le sommet de l’œuvre est la complainte nostalgique, accompagnée aux violoncelles, lovée dans un lyrisme méditatif étreignant lorsque Fé-An-Nich-Ton évoque le charme des jours passés, le mal du pays, son statut d’exilée. Le cocasse et le tohu-bohu s’estompent brusquement, pour céder la place à une subtile mélodie élégiaque à la pureté lunaire de facture mozartienne et bellinienne. Remarquable prestation de l’accorte , en dépit de quelques stridences dans l’extrême aigu et d’une voix un brin aigrelette. En revanche, l’abattage de la comédienne est exempt du moindre reproche.

Cette parenthèse romantique refermée, la gaieté dégingandée reprend rapidement ses droits pour exploser dans la reprise du refrain final. Pour conclure, il convient d’applaudir le formidable esprit de troupe, d’acteurs-chanteurs aguerris, virtuoses, à la technique époustouflante. Sur le terrain scénique et stylistique, ils servent Offenbach avec entrain et humilité. Dans ce diptyque jouissif, le metteur en scène respecte scrupuleusement un impératif catégorique chez ce musicien paradoxal, « l’encanaillement élégant » ou le bon goût débridé. Tout l’art d’Offenbach est dans cette conjonction. Pas de gags outranciers, de vulgarité déplacée, de surcharges graveleuses trahissant la pensée du compositeur. Un acte d’amour en somme.

La direction preste, pétillante, impulsive du chef d’origine estonienne, Alexander Livenson, est un modèle d’équilibre et de rigueur musicologique : les parodies de bel canto, du Grand Opéra à la Meyerbeer, loin de paraître « plaquées », sont restituées avec infini panache et intense raffinement. Soulignons que la rénovation nécessaire des dialogues parlés, pierre d’achoppement dans la plupart des ouvrages bouffes, est parfaitement efficiente. Ce spectacle est à placer dans la continuité de Brigands d’anthologie, autre réussite magistrale dont Lyon peut s’enorgueillir. Souhaitons que ce pays du fou rire explorera dans le futur d’autres raretés toutes aussi alléchantes : Le Roi Carotte, Tromb-al-Cazar, ou encore l’Ile de Tulipatan (contenant un savoureux pastiche de la Juive d’Halevy). La liste est quasi inépuisable. Pour paraphraser Boïeldieu dans la Dame Blanche : observons, écoutons … et puis attendons.

Crédit photographique : Gérard Amsellem

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