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Mozart cousu de Philidor

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Wolfgang Amadeus Mozart : Sérénade n°10 en si bémol majeur « Gran Partita », KV 361. Ensemble Philidor, Jean-Marc Philippe et Antoine Torunczyk ; hautbois . Lorenzo Coppola et François Gillardot ; clarinettes .Daniele Latini et Danilo Zauli ; cors de basset . Pierre-Yves Madeuf, Florent Maupetit,Camille Leroy, Cyrille Grenot ; cors. Giorgio Mandolesi, François Charruyer ; bassons. Jean-Paul Talvard ; contrebasse. Éric Baude-Delhaumais ; direction : Durée de 49’41. Présentation claire, très belle notice français-anglais. Prise de son superlative. Enregistré en Octobre 2001. 1 CD CALLIOPE, 2002, n° CAL 9317.

 

On entre dans certains disques – et dans certaines œuvres – comme en religion. On a un peu peur au début, on se rebute presque ; puis on se lance dans l’apostolat. L’imprégnation est si intense que le prosélytisme pointe le bout de son nez ; et voilà pourquoi je recommande sans hésiter cet enregistrement récent qui comptera sans doute parmi les plus importants de la décennie. Et je pèse mes mots…

Religion, ai-je précisé. Ce à quoi prédispose Mozart lorsqu’il prend soin d’ouvrir sa partition avec les trois bémols de la tonalité de mi bémol majeur. On connaît le « truc », assez récurrent chez lui : le dernier KV. 614, La Flûte enchantée, la céleste Symphonie concertante KV. 364, et le Trio-Divertimento KV. 563 « Puchberg », pour ne citer que ceux-là. La glose sur le maçonnique et le symbolisme n’est guère nouvelle en la matière !

Il n’empêche, cette dixième Sérénade pour ensemble d’instruments à vent dite « Gran Partita », intrigue avant même l’écoute. Superstition mise de côté, l’on ne cesse d’admirer la combinatoire treize/sept que le compositeur pose d’emblée : treize instruments et sept mouvements.

Bigre ! Sept mouvements… Certes, le Divertimento, la Cassation, la Sérénade n’obéissent pas au quadripartisme de la symphonie classique, que Mannheim et Haydn ont aidé à formaliser. Pour de la musique d’harmonie (au sens s noble du terme) d’abord militaire avant d’être bucolique, c’est tout de même rare..

Pourtant, le Trio-Divertimento « Puchberg » cité plus haut – avec six morceaux – s’étend à peu près sur la même durée d’environ cinquante minutes ; ce qui fait de ces deux chefs-d’œuvre les pages instrumentales pures les plus longues de Mozart. Bien plus développées que la plus structurée des symphonies, la KV. 551 « Jupiter ». Rien que cela ? Non, bien sûr ! Hormis cette durée, qui est tout sauf longueur – que l’on retrouvera dans le Quatorzième Quatuor de Beethoven (tiens, sept mouvements aussi) et l’Octuor de Schubert*, plus de quarante ans plus tard – l’effectif laisse songeur. Une contrebasse, pour assurer un soubassement solide que les instruments à vent ne possèdent guère, constitue le seul instrument à cordes. Un Alban Berg, dans son Concerto de chambre, fera par son instrumentarium de vents une référence explicite à cette somme sans égale.

Les douze autres se répartissent par paires : hautbois, clarinettes, cors de basset, bassons ; auxquels s’ajoutent… quatre cors, ce qui est d’une grande audace harmonique. Toujours dans les préliminaires, tel Siegfried s’approchant timidement du Rocher des Walkyries : l’alternance des sections, d’une habileté de contrastes bien plus complexe qu’en apparence, force l’admiration !

Ainsi, après maintes oppositions internes aux mouvements eux-mêmes, le pénultième Tema con variazioni joue d’une ambivalence très opératique. Il eût dû conclure, et c’est ce qui fait l’originalité et la force de la péroraison du très court Finale, à l’ivresse aussi enchanteresse qu’est diabolique son écriture. Une manière de cabaletta pour vents, Mozart aura décidément tout écrit !

Près de vingt années après sa sortie, l’Amadeus de Milos Forman marque sans doute encore plus d’un esprit. Se rappelle-t-on la première citation musicale pointée du doigt par Salieri à l’asile, au début du film ? « That was Mozart » Il s’agit de l’Adagio (troisième volet), une des cantilènes à la fois les plus complexes et les plus pures du Salzbourgeois.

D’un raffinement inouï, l’harmonie noue, délace et relie sans cesse les « solistes » (hautbois, clarinette, cor de basset). On est entre l’Adagio de la Concertante et le Larghetto du Quintette pour clarinette ! L’entrée homophone de la Romance (n° V) nous ramène aux limbes mystérieux de l’ultime Concerto pour piano, qui du reste partage sa tonalité de si bémol majeur avec la « Gran Partita ».

Chacun des deux menuets est doté de deux trios fort contrastés. Le dernier a une “ jambe ” paysanne des plus charpentées, qui amène son Ländler très bref aux senteurs de sous-bois d’automne avec le plus grand naturel. Voila le type de bipolarité d’origine haydnienne dont Beethoven saura fort bien se souvenir.

Mêlant de la musique de divertissement à des introspections des plus intimes, combinant les timbres à l’infini, usant des modes d’écritures les plus savants et des formes d’expression les plus populaires, la dixième Sérénade constitue une sorte de Cosmos, d’objet musical non identifié – comme né d’un trait du seul génie de Mozart.

Les plus grands chefs symphoniques ont voulu leur groupe de cuivres et de bois pour en graver leur lecture ! Celle de Wilhelm Furtwängler est restée « légendaire » : philologiquement douteuse comme d’autres, vu que seule la Neue Mozart Ausgabe de 1979 a restitué l’authenticité du manuscrit de Washington. Dommage pour Pablo Casals (Festival de Marlboro), si fin mozartien par ailleurs.

Harnoncourt n’est pas en reste, et lui, au moins, d’après l’autographe. Du côté des instruments anciens, Kuijken, Hogwood, Herreweghe ont tenté, dans les années 1980 et 1990, d’appréhender ce mystère sonore ; c’est toujours correct, propret même – mais inabouti.

Le lecteur l’aura compris, le présent CD restera un jalon de la production mozartienne. Double rencontre qui ne sera pas, espérons-le, double inconstance ! D’abord, la confirmation de l’, qui n’en est pas à son premier Calliope, et qui signe avec cette œuvre incroyablement complexe un tour de force physique et spirituel dont on ne se relève pas !

Ensuite, une totale réussite, sur instruments originaux, précisons-le. Depuis plus de vingt ans, les approximations (pour ne pas évoquer certaines horreurs) sévissent dans des interprétations « authentiques » de la musique de chambre fin XVIII° siècle. Entendre pour le coup si parfaite adéquation entre sonorités simultanément rustiques et melliflues, et sens de l’agogique si mozartien laisse totalement pantois.

Ô beau pays de Touraine ! Berceau de cet ensemble franco-italien masculin nous rappelant l’Orchestre de Chambre Hewitt dont les gravures inégalées (avec François Étienne) des deux grandes œuvres pour clarinette du compositeur sont encore dans notre cœur… Ces garçons ne jouent pas Mozart, ils respirent Mozart. Tout est dans le souffle, de surcroît, compte tenu des instruments en lice !Les quatre cors naturels sont des splendeurs – quand on entend encore aujourd’hui des cuivres dissonants, voire faux, dans certains ensembles « baroqueux », c’est à souligner. A eux de constituer ce terreau sylvestre et intime pourtant sur lequel les bois répandent leur rosée. Mention spéciale aux deux cors de basset (se rappeler l’air de Vitellia de La Clémence de Titus), d’une tendresse irrésistible.

Paraissant ne constituer qu’une seule entité ces treize garçons « dans le vent » parviennent à ciseler chaque micro-détail . Le chef-fondateur, Éric Baude, est aidé par l’un des grands atouts de la maison Calliope, au moins depuis qu’André Isoir s’est attelé à Bach : la prise de son.

Alors que des « majors » font paraître depuis des années des disques de prestige dont l’aspect technique est parfois aléatoire, je dois saluer une fois de plus la firme de Compiègne qui ne le cède à personne sur ce chapitre. A ce stade, l’ingénieur du son retrouve les chemins du compagnonnage et de l’artisanat.

Calliope n’a cessé de nous abreuver, parmi tant d’autres compositeurs, de réussites absolues dans Mozart : le premier enregistrement du Quintette pour clarinette (1981) avec les Talich, par exemple. Pourquoi ne pas poursuivre ? Jacques Le Calvé peut être fier de son ouvrage. Car la fête continue avec les moyens instrumentaux d’aujourd’hui, c’est-à-dire anciens (ou copies d’anciens). Ce qui n’invalide absolument pas les sonorités modernes (Abbado, dans Mozart chez Sony, en est le meilleur exemple). Mais, sauf erreur , la firme oisienne aura attendu cet enthousiasmant pour enfin suivre, elle aussi, le mouvement. De ce disque-miracle à acquérir toute affaire cessante, on « rejoue » sans cesse dans sa tête les accords Largo initiaux. Ils font fortement penser, en effet, à la scène des deux Hommes armés de La Flûte enchantée, avec leur homophonie à l’octave ouverte sur l’Eternité. Comme une entrée en religion ?

* Cet Octuor fait l’objet d’un tout nouveau pressage Calliope enregistré par l’Octuor de France. Critique à suivre dans ces mêmes colonnes.

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Wolfgang Amadeus Mozart : Sérénade n°10 en si bémol majeur « Gran Partita », KV 361. Ensemble Philidor, Jean-Marc Philippe et Antoine Torunczyk ; hautbois . Lorenzo Coppola et François Gillardot ; clarinettes .Daniele Latini et Danilo Zauli ; cors de basset . Pierre-Yves Madeuf, Florent Maupetit,Camille Leroy, Cyrille Grenot ; cors. Giorgio Mandolesi, François Charruyer ; bassons. Jean-Paul Talvard ; contrebasse. Éric Baude-Delhaumais ; direction : Durée de 49’41. Présentation claire, très belle notice français-anglais. Prise de son superlative. Enregistré en Octobre 2001. 1 CD CALLIOPE, 2002, n° CAL 9317.

 
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