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Philippe Cassard – Le ciel schubertien peut attendre

À emporter, CD, Musique de chambre et récital

Philippe Cassard, piano. Franz Schubert : Sonate en si bémol majeur opus posth., D 960 ~ Sonate en la majeur opus posth. 120, D 664. 1 CD Ambroisie (distribution : Harmonia Mundi) n° AMB 9923, 2002. Durée totale : 57’14’’. Prise de son floue, distante. Notice complète avec interview de l’artiste. Présentation soignée. Code CD n° 3 760020 170233.

 

Philippe Cassard - Le ciel schubertien peut attendreLe Français a été formé en Schubert par Hans Graf (directeur de l’Orchestre de Bordeaux-Aquitaine). Force est de constater, à l’écoute de ce CD, la parenté interprétative qui semble les lier. Pour avoir entendu la Cinquième symphonie du Viennois par ce même chef, je ne peux que rester toujours songeur devant ce genre de lecture, qui oscille entre la redite et le surplace.

Les Sonates constituent un corpus des plus ardus. Si sa discographie a aujourd’hui singulièrement évolué (dernier exemple en date, Pludermacher avec une quatrième pédale), il semble continuer sinon de fuir, du moins de s’esquiver dans un impénétrable mystère. De surcroît, la D 960, chant du cygne épuré, tortueux, et d’une complexité sadique – bien que la plus jouée et enregistrée –, se livre d’autant plus difficilement que sa texture semble lisse et translucide.

Depuis longtemps, ses amples dimensions ont suggéré un parallèle (un peu trop simpliste à mon goût) avec la dernière symphonie et le Quintette pour deux violoncelles. C’est en fait bien plus retors : la sève beethovénienne de l’« opus 111 » (sous-jacente dans le second mouvement) se fondant dans une écriture pointilliste, à la dynamique contenue et obsédante. Ce qui n’est pas sans se projeter dans le Debussy des Préludes

Il y a aussi ce balancement pastoral, plus désabusé que chaste en vérité, qui est la marque des Impromptus ; et qui imprègne tout le Molto Moderato initial. Parvenir à contraster, à soutenir l’attention, dès lors que ces gouttes de rosée ne cessent de retomber avec une apparente similitude, est déjà en soi d’une extrême difficulté. Même la grande Clara Haskil, poétesse inspirée, semble être passée à côté de l’essentiel (Philips).

Aussi bien, malgré certaines pratiques aujourd’hui récurrentes dans la musique symphonique ou de chambre, est-il opportun de donner toutes les reprises des mouvements de forme « sonate » ? En 1991, Harnoncourt (Teldec) réenregistra en public les trois dernières Symphonies de Mozart à l’aune de ce principe, pour accoucher d’un véritable pensum. On ne fera pas l’offense à d’employer ce terme à son encontre, certes non !

Seulement, ce choix des répétitions qui débouche sur un premier mouvement de vingt-et-une minutes (!!!) est d’autant moins heureux que le pianiste se laisse guider par une intuition émolliente, dont l’impeccable toucher paraît faire fi de tout rubato, et même de toute agogique. Pourquoi donner si gratuitement à l’ultime portique pianistique de Schubert les proportions du premier mouvement du Premier Concerto de Brahms ? Absurde !

Dès les premiers grondements de la main gauche, au tout début, la question ésotérique et menaçante posée par le compositeur semble évacuée. La bivalence entre l’apaisement et l’anxiété, sorte de Roi des Aulnes pour piano, si… schubertienne, se trouve d’emblée récusée ; et c’est l’assurance de l’ennui. De fait, le développement n’a plus qu’un semblant de vie (d’infimes variations de dynamique), intervenant après un interminable moto perpetuo muséal.

L’afféterie pointe le bout du nez dans l’Andante sostenuto, quand l’artiste toujours en butte à la monotonie, tente quelques coquetteries après des silences aussi démesurés qu’insignifiants. C’est du lugubre lyophilisé qu’on nous sert ici. On a parlé de Debussy, dont Cassard est un grand serviteur : le problème est qu’il semble jouer Schubert avec la même esthétique, ce qui n’est pas franchement recommandé !

Prémonition n’est pas décalque en effet, et le tapotement assez superficiel qui caractérise les deux dernières séquences, littéralement mises entre parenthèses, achève d’irriter. On se trouve livré cette fois-ci à du Haydn qui aurait perdu tout génie. Que le Finale paraisse à ce point badin au pianiste est proprement désarmant. De plus, l’instrument n’est guère captivant pour l’oreille, d’autant que la restitution sonore, terne et brumeuse, déçoit fortement.

Le complément de programme n’est guère plus heureux. La Sonate en la majeur, en effet, fait bien pâle figure auprès de sa sœur aînée, et n’est pas du meilleur Schubert. Encore eût-on pu la caractériser car elle comporte sans conteste de belles échappées agrestes. Ce n’est pas le propos de Cassard qui, contredisant ses propres explications du livret, la joue exactement comme la D 960 : en mode veille. La main gauche se chargeant d’une « agit’ prop’ » rudimentaire.

Et même, ses trois mouvements plutôt banals, sont comme imbriqués dans une unique armature… laquelle n’est guère en acier trempé. Faute de solution de continuité entre les sections, l’auditeur cette fois s’endort pour le compte. Sans vouloir puiser avec la nostalgie facile d’un prétendu « âge d’or » d’une discographie que l’on dit bien nourrie, permettez moi de vous recommander, pour le plat de résistance, Brendel 1971 (Philips, prix moyen) – avec en dessert une Wanderer Fantasie sans rivale ou presque. Dommage pour  !

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