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Ne Tirez Pas Sur Le Violoniste

Concerts, La Scène, Musique symphonique

Paris. Théâtre des Champs-Elysées. 14.VI.2003. Camille Saint-Saëns (1835-1921), Concerto pour violon et orchestre n° 3 en si mineur ; Hector Berlioz (1803-1869), Symphonie fantastique. Nikolaj Znaider (violon). Orchestre Philharmonique de Radio France. Direction : Myung-Whun Chung.

Chung dirige Saint-Saëns et Berlioz

Si un chef de second ordre arrive à saborder une musique percutante, un maestro prestigieux et accompli peut-il sauver une œuvre faible ? Telle est la problématique de ce surréaliste, quoique instructif, concert. Le renom de n’est plus à faire. Son art d’interprète n’est pas en cause. Je garde en mémoire des Bruckner – dont une Sixième Symphonie à faire pleurer Chimène une seconde fois – ou des Schubert stupéfiants. Or, un curieux hasard replace le sémillant Coréen dans les mêmes circonstances que l’an passé à Montpellier : le programme « confrontait » ce soir-là deux partitions d’inégale valeur. Un fade concerto de Max Bruch, disposant d’une soliste au demeurant luxueuse, la propre sœur de Chung. En seconde partie, une musique cosmique, l’Ascension de Messiaen et un Chung en état de grâce. Un an après, même topo.

On navigue en eau trouble. Le Concerto de Saint-Saëns est un concentré d’ennui, de conformisme plat. Le premier mouvement, conventionnel, le troisième encombré d’un final grandiloquent – souligne la vacuité d’un discours violonistique racoleur, aux harmonies délavées, englué dans une pâte sonore indigeste. L’instrument esquisse un semblant de ritournelle, enfin on croit entendre se lever paresseusement un thème pour secouer la torpeur ambiante. Las ! La phalange de Radio France, engourdie, se contente de « fonctionner », se cognant contre les parois orchestrales. Remplaçant Maxime Vengerov, a un jeu raide, mécanique. Sa conception de la précision, ses attaques, sa technique sont… éminemment personnelles, comme s’il était gêné aux entournures avec un concerto il est vrai, invertébré. Pourtant, le mouvement médian est une élégie méditative plutôt inspirée. Elle développe un dialogue tripartite entre le violon, le hautbois et la clarinette, atmosphère agreste quasi-berliozienne, tachetée de mélismes évoquant les sphères pastorales de Delius. A la limite, Saint-Saëns aurait dû revoir sa copie, délester ledit concerto des deux mouvements parasites, quitte à le transformer en Concertino porté par la seule séquence viable. Pourtant, il sait écrire pour le violon, et brillamment en plus. La roborative Havanaise, l’Introduction et Rondo capriccioso, autrement expressifs, le démontrent parfaitement. Le bis a été une paganininerie creuse, ultra virtuose, un récitatif et scherzo de Kreisler.

Après l’entracte, enfin, on retrouve le Chung des grands jours. Sa lecture scrupuleuse de la Fantastique distille un lyrisme hiératique que transcende une direction tellurique, orgasmique. Le Largo introductif, abyssal, est mahlérien avant l’heure. La Valse est une rengaine glaçante, presque chostakovitchienne, incrustée d’accents pathétiques. Une atmosphère de folie meurtrière rôde et contamine les mouvements de cette chanson de geste tragique pour culminer dans la Marche au supplice, ballade symphonique des pendus, qui s’anéantit dans la coda satanique du Sabbat final.

Chung hisse le grand foc de Berlioz jusqu’à des cimes rarement atteintes. Presque la barque de Charon, un cargo maudit ou un vaisseau-brulôt qui s’abîme dans l’enfer. D’une main de fer, le chef survolté traîne l’auditeur vers l’échafaud. Géniale anticipation par intermittence, des trépidations saccadées de… Varèse. Chung, au milieu d’une mer démontée, s’identifie au Capitaine Achab de Moby Dick, traquant inlassablement la baleine blanche, mû par un délire monomaniaque. Cependant, le maestro n’oublie jamais la musique ; ses « dérapages contrôlés » sont savamment dosés. L’Adagio de la Scène aux champs est un pur moment de poésie champêtre. Il contourne les récifs qui pullulent ici : brisures rythmiques, phrases hachées, syncopes croisées… Il se situe dans la droite ligne des Münch, Beecham et Tilson-Thomas. Quel dommage encore de ne pas avoir préféré, pour la première « joute », du Wieniawski ou le rare Concerto de Nielsen. On eût fait preuve de mansuétude envers le soliste. Bilan mitigé : Saint-Saëns recalé, Berlioz lauréat.

* crédit photographique : Radio France, Christophe Abramowitz.

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