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Petites histoires du violon : Le violon, projet politique

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Les organologues sont assez d’accords sur les faits suivants : le violon ou son prototype apparaît au début du XVIe siècle et est utilisé presque uniquement par les pauvres, les plus aisés jouant eux sur des instruments à cordes tels que les violes ou le luth. Cela soulève une question importante : pourquoi au début du XVIe siècle, le violon, invention su géniale autant sur le plan scientifique que musical, est si mal considéré et doit attendre un siècle pour être enfin utilisé en musique savante ? Pour accéder au dossier complet : Petites histoires du violon

 

violonLes organologues sont assez d’accords sur les faits suivants : Le violon ou son prototype apparaît au début du XVIe siècle et est utilisé presque uniquement par les pauvres, les riches jouant eux sur des instruments à cordes tels que les violes ou le luth. Plusieurs textes servent de références, tel celui de Philibert Jambe-de-fer en 1556 : « Le violon est fort contraire à la viole … beaucoup plus rude en son … Il s’en trouve peu de personnes qui en use, sinon ceux qui en vivent par leur labeur ». Le violon se substitue ou s’ajoute à un instrument plus ancien, le rebec, décrit par Virdung en 1528 en ces termes : « Il est proprement impossible de l’accorder ou d’en enseigner le maniement (ce qui ne peut-être appris qu’avec beaucoup d’entraînement et de talent dans l’intelligence de la mélodie, et ne peut être expliqué par les règles) je ne dirai rien de cet instrument car je le tiens et considère comme inutile » (sous entendu, inutile pour ses lecteurs, c’est à dire les lettrés, les riches qui pratiquent la musique instrumentale en amateurs et ne peuvent donc jouer d’un instrument à touche lisse ; les violes et les luths ayant des frettes). Les riches trouvent le violon trop difficile à jouer et d’un son trop rude de sorte qu’il faudra attendre près d’un siècle pour que la musique savante commence à lui trouver un intérêt, notamment Monteverdi avec l’Orféo en 1607.

Cette observation soulève une question importante : Pourquoi au début du XVIe siècle, le violon, invention si géniale autant sur le plan scientifique que musical, est si mal considéré et doit attendre un siècle pour être enfin utilisé en musique savante ? Pour y répondre, il est nécessaire de connaître quelques aspects de la place occupée par les pauvres dans la société du moyen âge jusqu’au XVIIe siècle.

Au moyen-âge, le pauvre est l’affaire de l’Église. Il est considéré à la fois comme un agent de désordre, paria, mais aussi comme un représentant du Christ, pauvre lui-même. A la Renaissance, sous l’impulsion des idées humanistes et, plus tard, de la réforme, on assiste à une laïcisation du pauvre ; c’est en lui faisant l’aumône que le riche « achète sa place » au Paradis, mais à condition que le pauvre soit un « vrai » pauvre et non pas un « paresseux » ou un « profiteur » sinon le don n’a plus de valeur. Cette idée est religieuse, mais également sociale, économique et politique. La bourgeoisie commence à prendre son essor dans les villes et reconnaît dorénavant le travail et l’argent qu’il génère comme de véritables valeurs. La pratique du violon ou du rebec qui nécessite un réel apprentissage pour que le musicien arrive à jouer juste est de ce fait considérée comme un véritable travail et devient une profession à part entière.

On peut dès lors émettre l’hypothèse que le violon est conçu à l’origine pour être un instrument de travail, difficile à jouer, car il n’a « nulles tastes » pas de frettes, il est plus puissant que le rebec, et a plus d’étendue. On l’entend plus facilement et le riche peut donc se rendre compte de la bonne volonté et des efforts du pauvre. C’est le baromètre du riche pour être sûr de donner au vrai pauvre, celui qui travaille mais ce n’est nullement un instrument de musique, de plaisir ou de méditation comme la viole ou le luth.

Ce n’est qu’au début du XVIIe siècle, la musique instrumentale savante devenant plus compliquée, que l’on utilise le violon pour ses propres qualités parce que lui seul permet des effets que n’offrent pas les autres instruments. Parallèlement, le statut des pauvres change. On canalise la pauvreté soit en obligeant le pauvre à travailler de manière productive dans des manufactures, soit en l’enfermant dans des hôpitaux généraux (en fait des prisons). Le statut du violoniste, musicien professionnel, est un peu mieux considéré sans toutefois dépasser celui de serviteur et d’employé.

En conclusion du premier volet de cette petite histoire du violon, on peut admettre que le violon est à son origine un outil politique, social et économique avant d’être un instrument de musique. Il est aussi intéressant de constater qu’encore de nos jours, il reste le symbole d’une certaine classe sociale alors qu’il a vraiment effectué au cours des siècles un revirement à 180° de son statut.

Références : Le grand livre du violon » de Dominiquer Gill. Edition Van de Velde 1984. « Le violon » d’Emile Leipp. Edition Hermann, 1965. « Du bon usage des pauvres » Philippe Sassier. Fayard, 1990

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