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Hector Berlioz et le Nazaréen

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Hector Berlioz : L’Enfance du Christ, opus 25Françoise Masset, Lionel Peintre, Christian Fromont – Ensemble Carpe Diem, Jean-Pierre Arnaud (hautbois). Transcription de Jean-Pierre Arnaud. Enregistrement public réalisé à Saint Pierre de Montmartre (Paris) le 27.II.2003. 1 CD Ambroisie n° AMB 9939 ; 64’50’’. Notice quadrilingue ; Livret bilingue français-anglais. DDD, 2003.

 

Hector Berlioz et le NazaréenL’anecdote est savoureuse. Au cours d’une soirée mondaine où il s’ennuyait ferme, Berlioz a l’idée de tromper son malaise en commettant une vague esquisse, encore imprécise, de ce qui deviendrait un de ses meilleurs ouvrages religieux, L’Enfance du Christ. Au départ, cet andantino à quatre parties s’avère une « plaisanterie musicale » : la musique pourtant en est constamment inspirée. Foin de toute formule ronflante et autres déferlantes orchestrales, de tout gigantisme pompeux. Cette trilogie sacrée se situe aux antipodes de l’ostentation tapageuse du Requiem ou de la grandiloquence creuse du Te Deum. Rappelons que cet opus 25 fut l’une des rares oeuvres appréciées des contemporains du musicien frondeur, souvent réfractaires à ses innovations et audaces harmoniques.

L’intérêt du disque Ambroisie est d’opérer un retour aux sources, ce qu’éclaire parfaitement la notice explicative. L’adaptation du hautboïste récuse l’option « grande machinerie berliozienne ». Sa transcription rappelle l’initiative de Schoenberg dans les années vingt : la « Société d’exécutions musicales privées » de ce dernier visait à arranger, transposer des pièces de Schubert, Mahler …. retient un instrumentarium réduit – octuor, deux solistes, récitant qui commente l’action. Celui-ci, à la différence des versions « symphoniques » de référence (Davis, Munch, Gardiner) ne chante pas. Voilà qu’on s’engouffre dans un oratorio de chambre, une cantate intimiste aux reflets harmoniques archaïsants ; un « repons » ou mystère médieval inédit. Le paradoxe de cette entreprise est de conférer une ampleur et une profondeur inédite au drame entier. Depuis les accord initiaux jusqu’à l’immatériel et prophétique choeur final, andantino mistico. Vision fugitive, prémonitoire du Golgotha, ouverture sur la crucifixion future du Nazaréen ! Ultime étape d’un destin hors normes. Ivi comincia l’estasi d’un immortale amor.

Cette Action cosmique dévoile un lyrisme spatial, intersidéral – voire atemporel : comme si la mélodie provenait de tréfonds ancestraux, et que ce sons lointains remontaient jusqu’à nous. Partition préraphaélite, hors du temps, qui égare l’auditeur dans une dimension parallèle, les harmonies pouvant avoir surgi de Cavalieri, du plain-chant, d’une pièce sacrée de Pergolèse ; d’un madrigal monteverdien, ou encore de l’univers tintinnabulant d’Arvo Pärt. Un somptueux motet qui fait office d’oecuménisme musical. Mieux encore, la modernité visionnaire de Berlioz en ressort rehaussée ; elle anticipe les Paraboles d’Église de Britten, voire la Weihnachtsmusik de … Schoenberg. Servi par l’Ensemble Carpe Diem ainsi que des solistes d’exception, « l’opuscule biblique » est bâti tel un triptyque à l’image de la Sainte Trinité, un retable – ou un vitrail luminescent. Il faut noter l’extrême pureté, dans la première partie, de la ligne vocale dévolue au sanguinaire Tétrarque, l’incarnation du coté obscur…

Le Songe d’Hérode est d’une facture originale, une aria d’opéra méditative, d’esprit massenétien – le splendide air du baryton dans Hérodiade – traversée de soudaines fulgurances, voire d’envolées mélancoliques. assombrit son timbre pour humaniser un être ambivalent, presque vulnérable, confronté à une Puissance surnaturelle qui le dépasse, et qu’il ne comprend pas. De l’épisode de la Fuite en Égypte, on retiendra une foi simple, enfantine, une candeur naïve : paisible églogue qui réfute tant démagogie saint-sulpicienne que religiosité larmoyante. Le tableau des Bergers à l’Étable est proche d’une séquence agreste comparable – celle du Christus de Liszt. Un autre sommet de l’ouvrage : au troisième volet, l’arrivée à Saïs. Le poème concertant du trio des ismaélites (pour harpe, flûte et hautbois), est une sonate évanescente qui distille une tendresse palpable, proche de la Pastorale de… l’Oratorio de Noël.

Partition sans postérité ? Au XX° Siècle, seuls Honegger dans son Roi David, Ropartz (le Miracle de saint-Nicolas) – ou dans un autre registre, le Menotti d’Amalh et les Visiteurs -, s’inscriront dans le prolongement naturel de cette veine panthéiste. Du Bernanos avant l’heure en somme, lorsque celui-ci évoque, par la bouche de la première prieure des Dialogues des Carmélites, la prière. Fût-elle celle du petit pâtre qui garde ses bêtes, c’est la prière du genre humain.

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Hector Berlioz : L’Enfance du Christ, opus 25Françoise Masset, Lionel Peintre, Christian Fromont – Ensemble Carpe Diem, Jean-Pierre Arnaud (hautbois). Transcription de Jean-Pierre Arnaud. Enregistrement public réalisé à Saint Pierre de Montmartre (Paris) le 27.II.2003. 1 CD Ambroisie n° AMB 9939 ; 64’50’’. Notice quadrilingue ; Livret bilingue français-anglais. DDD, 2003.

 
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