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Une opérette d’Honegger ? Est-ce une blague ?

La Scène, Opéra, Opéras

Fribourg. Aula de l’Université, le 9.I.04. Arthur Honegger : Les aventures du Roi Pausole. Nouvelle production de l’Opéra de Fribourg. Mise en scène : Vincent Vittoz. Décors : Philippe Léonard. Costumes : Jean-François Castaing. Lumières : Thierry Fratissier. Pierre Villa Loumagne, Anouschka Lara, Sébastien Droy, Claudia Mauro, Myriam Boucris, Jeanne-Marie Lévy, Guillaume Crausaz, Lauranne Jaquier, Mathias Reusser, Joelle Delley, Monika Käch, Anne-Laure Kénol, Marie-France Baechler, Véronique Rossier, Catherine Torriani. Orchestre de Chambre de Genève. Chœur de l’Opéra de Fribourg, Danseurs de l’Atelier Rudra Béjart de Lausanne. Chorégraphie : Alain Hocine. Conseils musicaux : Antoinette Faës. Chef de chant : Inna Petcheniouk. Chef de chœurs : Marc Bochud. Direction musicale : Laurent Gendre.

Les aventures du Roi Pausole

Photo (c) DR

L’Opéra de Fribourg, qui signe annuellement une production vers fin décembre, propose une rareté : une opérette d’, intitulée Les aventures du Roi Pausole. La maison fribourgeoise, qui n’en est pas à son coup d’essai puisqu’elle compte dix-huit ans d’existence, aime surprendre son public en offrant, outre quelques «incontournables» du répertoire, des ouvrages peu abordés. Personne n’invoque à Fribourg l’alibi ou l’éventualité de difficultés financières pour justifier une programmation convenue et ennuyeuse au fil des ans, comme cela devient une mode chaque été pour bon nombre de grands festivals open air, pourtant plus à l’abri d’une déconfiture rédhibitoire. La maison suisse a très vite suivi une voie plus originale que le chemin tout balisé des seules Carmen, Aïda et autres Flûte enchantée, sans chercher à se profiler artificiellement chez les «pointus».

Ainsi, ces dernières années, Fribourg a notamment fait honneur à Mozart (deux «Da Ponte»), Donizetti (Don Pasquale), mais aussi Puccini (Le Triptyque), Chabrier (L’Étoile), (Les joyeuses Commères de Windsor), Britten (Le songe d’une nuit d’été), parmi d’autres. Et l’édition 2003/2004 lorgne vers le régional de l’étape, si l’on peut dire, puisque Honegger — bien que natif du Havre — était de nationalité suisse. Jouissant d’une reconnaissance qui leur permet d’exporter ces productions hors du canton fribourgeois, les maîtres d’œuvre se sont attelés à une tâche difficile en voulant «vendre» au public suisse romand et franc-comtois (Besançon) une opérette du vingtième siècle.

Auteur d’une lecture audacieuse et très aboutie du Songe d’une nuit d’été de Britten en 2001, le tandem que forment pour la mise en scène, et l’ de , s’est à nouveau soudé afin de donner vie à un Roi Pausole qu’il a bien fallu exhumer, ou peu s’en faut. Hasard du calendrier, l’Opéra-Comique de Paris offrira à la fin du mois de Janvier cette même œuvre.

Honegger est avant tout connu pour ses pièces symphoniques (Pacific 231, Rugby, ses cinq Symphonies…) et ses opéras-oratorios à sujet biblique ou historique (Le Roi David, Nicolas de Flue, Jeanne au bûcher…). Ces quelques œuvres font très souvent de leur auteur un personnage austère aux yeux du public, qui cantonne volontiers ce membre du Groupe des Six dans un rôle figé de compositeur ne s’exprimant que sur un ton sérieux. Les aventures du Roi Pausole permet de rompre drastiquement avec cette idée fausse. Créé au Théâtre des Bouffes-Parisiens le 12 décembre 1930, doté d’un livret d’Albert Willemetz d’après le roman éponyme de Pierre Louÿs, Les aventures du Roi Pausole est une sorte de conte philosophique et libertin. Il épingle au travers de son humour l’autoritarisme, la bureaucratie et le moralisme ambiants. Et l’éloquence du propos, qui ne cède jamais le pas à la seule gaudriole, souligne instamment le fait qu’aborder sur un ton persifleur et bouffon les dysfonctionnements de la société demeure en soi un exercice sérieux !

Le texte en vers libres de Willemetz est truffé de calembours piquants qui rythment fort bien un récit admirablement soutenu par une musique débordant d’imagination. Éminemment mélodique, furetant du côté de la comédie musicale et du jazz, rehaussée par une riche coloration et une grande variété dans ses modes d’écriture, la partition de cette fable lyrique recèle, pour le genre auquel elle appartient, tous les ingrédients d’un chef d’œuvre. De plus, , parfait dans son rôle de musicien de théâtre, rend pleinement justice à l’inventivité du compositeur, comme à celle de l’écrivain qui l’a inspiré.

Le poète Pierre Louÿs (1870-1925) connaît un vif succès en 1896 en publiant son roman Aphrodite. Après plusieurs recueils de poèmes, il écrit en 1901 Les Aventures du Roi Pausole. Le royaume de Tryphème sur lequel règne Pausole est régi par un seul grand principe : «Chacun a le droit de tout faire et tout dire, hormis celui de nuire à son voisin. Car, nuire à son prochain, c’est très, très, très vilain !» Ainsi le libertinage est-il décliné sous toutes ses formes. Le Roi vit dans un harem peuplé de trois cent soixante cinq Reines, une par jour. Pausole se réjouit de voir autour de lui s’articuler un bonheur confit. Il rend une justice factice, paraît un doux rêveur déphasé. Mais ce roi, aux prises aussi avec des accès de lassitude, possède une fille unique, qui se doit de rester «toujours ingénue et très prude»… Et tout dans son royaume doit concourir à ce que cet état de candeur ne soit pas altéré. À cette fin, le pervers eunuque Taxis veille au grain ! Cependant, la jeune fille dans la fleur de l’âge ne l’entend bien sûr pas de cette oreille et s’ouvre d’elle-même aux joies de l’amour, en d’autres termes aux us et coutumes de Tryphème. Le Roi, inapte aux responsabilités, va voir tout son entourage entamer une valse débridée et subtilement réglée par son page Giglio.

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Le livre de Louÿs est un véritable festival coquin et paillard. Les protagonistes sont constamment nus, folâtrant avec qui leur plaît, au gré de leurs envies. Comment dès lors gérer un tel livret sur une scène de théâtre, sans édulcorer le propos par le truchement d’une retenue toute bourgeoise, alors que l’œuvre elle-même fustige cette attitude ? Comment, aussi, éviter le piège des libations à montrer avec un réalisme cru qu’il faudra justifier ensuite artistiquement ; à grand renfort de théories vaseuses magnifiant le rôle-de-l’artiste-qui-offre-une-lecture-résolument-contemporaine ? Bien des metteurs en scène se seraient frayé un chemin aux confins de l’érotisme et de la pornographie pour que l’on parle d’eux, pour qu’un tollé finalement publicitaire se fasse entendre.

, lui, contourne habilement cette problématique à l’aide d’un argument tout simple, nullement simpliste pourtant : La lecture faisant fonctionner l’imagination du lecteur, le théâtre peut donc à son tour prendre la balle au bond et offrir quelque chose d’analogue au spectateur. Ainsi, la tonalité dans laquelle s’inscrit le travail scénique de Vittoz est-elle la fraîcheur, avec des éléments chorégraphiques délicieusement coquins, jamais vulgaires. Les libertines sont habillées avec cette touche sexy des péplums d’antan — et si elles se dévêtent, c’est pour laisser apparaître les corsets couleur chair d’une nudité feinte. Leurs attitudes, leurs yeux pétillants de malice concourent par contre sans euphémisme à l’expression de cet érotisme en latence. Toutes et tous jouent la comédie admirablement bien, avec assurance, et sans «surjouer».

La direction d’acteurs est manifestement très virtuose. Elle allie des exigences d’une rare méticulosité à une certaine latitude, que l’on devine laissée aux artistes afin qu’ils s’épanouissent dans leur champ expressif propre. D’ingénieux décors modulables jouant sur différents niveaux, ainsi que des éclairages bien réglés participent à cette réussite scénique. Vocalement, le plateau dispense un chant de qualité. Une mention particulière peut être adressée à Anouschka Lara qui chante avec grâce, légèreté et sans maniérisme le rôle de la fille de Pausole, la blanche Aline. Pierre Villa-Loumagne, solide et affirmé lorsqu’il s’agit d’entonner les airs du rôle-titre, rappelle par certaines de ses mimiques l’inimitable et fragile Monsieur Hulot de Jacques Tati. Taxis est campé avec tonicité par Vincent Vittoz — le metteur en scène soi-même ! — doté d’une voix moins travaillée que celles des acteurs qu’il dirige, mais qui sied finalement assez bien à cet eunuque revanchard et vicieux. appose sa jeunesse souple et féline sur le personnage du page dévergondé et nourrit le rôle d’une voix raffinée encore en devenir de ténor ; voix qu’il émet au surplus avec un sens probant des contrastes. Mirabelle, le travesti qui initiera la fille du Roi aux plaisirs amoureux, tout comme la fausse pudibonde Dame Percuche, plaisent sans réserves. Myriam Boucris, alias Diane à la Houppe, drape son personnage d’une aura de vamp envoûtante et troublante qui fait oublier quelques intonations suspectes, causées vraisemblablement par des exigences scéniques rendant l’émission périlleuse. Des six Reines, au corps de ballet en passant par le Brigadier et le chœur, tous sont d’un professionnalisme sans faille.

Un aspect d’autant plus réjouissant de ce travail d’ensemble que Fribourg n’a pas à disposition les mêmes moyens que les «grandes maisons», à commencer par le fait que la scène de l’Aula de l’Université est quelque peu limitée de par ses proportions relativement menues. Cela n’a pas empêché ces Aventures du Roi Pausole de constituer une production pleinement réussie : voilà qui affirme d’autant mieux le cap que Fribourg s’est désormais fixé. L’année prochaine, encore une rareté sera à l’affiche : La Pietra del Paragone de Rossini. À suivre !

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