Arcadi Volodos : l’insoutenable lourdeur du paraître

Concerts, La Scène, Musique de chambre et récital

Paris, Théâtre des Champs-Élysées, 12.I.2004. Alexandre Scriabine : Enigme, op. 52/2Guirlandes op. 73/1, Sonate n° 8 op. 66. Serge Rachmaninoff : Mélodie op. 3/3, Préludes op. 32/10 & 5, op. 23/10, Daisies op. 38/3, Esquisse orientale, Polka italienne. Franz Schubert : Sonate n° 6. Franz Liszt : 123e Sonnet de Pétrarque, 6e Consolation, Il Penseroso. Camille Saint-Saëns : Danse macabre (arrt Liszt/Horowitz). Arcadi Volodos, piano.

Le fait que le grand répertoire pianistique ait été tellement entendu et enregistré pousse certains pianistes d’aujourd’hui à ne l’aborder, pour ainsi dire, qu’au second degré : à travers un mentor, de préférence décédé. Au disque comme au concert, affiche la référence à Vladimir Horowitz : courtes pièces brillantes du répertoire (de son répertoire), refus des intégrales et des cycles ; surtout, transcription des œuvres, improvisations et versions enjolivées enregistrées par le « Satan en personne » du piano (dixit Clara Haskil).

La prouesse n’est pas nouvelle ; elle n’en est pas moins impressionnante, on l’a déjà constaté, au disque comme au concert. Cependant, le problème d’un pianiste qui a fait sa réputation sur une technique ostentatoire est qu’il doit ensuite conquérir ses lauriers de musicien « sérieux » – tout en ne décevant pas un public qui attend, bien évidemment, les morceaux de bravoure.

Le programme de ce concert est tout juste fait pour cela : une sonate de Schubert et des Scriabine tardifs, répertoires réputés austères ; des enchaînements de pièces d’auteurs pianistes (Liszt, Scriabine, Rachmaninoff), sans aucun « tube » toutefois et en prenant soin d’aligner plusieurs pièces lentes ; enfin, un ou deux morceaux de pure pyrotechnie pour couronner chaque partie.

Cela donne-t-il un concert entièrement satisfaisant ? Certes, la séduction est là, la vélocité aussi, aussi étincelante qu’au disque : les traits les plus ébouriffants passent avec une aisance sidérante. De ce point de vue, n’hésitons pas à dire que le modèle est dépassé, le jeu d’Horowitz n’ayant jamais été d’une propreté irréprochable.

En revanche, les doigts d’Horowitz n’étaient pas seulement ces « chevaux de course racés » (mot d’un autre pianiste : Tamás Vásáry) courant au triple galop sur la mécanique allégée de son célèbre Steinway. Ils étaient surtout le véhicule d’un sublime kaléidoscope de couleurs pianistiques. Qu’on écoute les derniers enregistrements de sonates de Scarlatti, et tous ses Scriabine : la vie de la polyphonie est d’une incroyable rigueur derrière l’impact immédiat du timbre. Chaque voix a sa couleur et chante avec sa couleur : car le maître a toujours avoué se mettre à l’école des grandes cantatrices du passé. La polyphonie est bien là chez Volodos ; mais la couleur ? le cantabile ? Comment faire vivre la Mélodie ou le Prélude en sol majeur (op. 23/5) de Rachmaninoff sans les références lyriques qui, de toute évidence, hantent le compositeur ?

Reste la virtuosité. On ne se donnera pas le ridicule de contester celle d’. Mais la vraie, la transcendante, pas celle des bêtes à concours mais celle des monstres sacrés auxquels il se réfère, réside-t-elle dans la facilité, dans la vitesse, dans le phénomène ? Arrau disait que pour faire leur effet, les traits ardus devaient avoir l’air ardu (il parlait du stretto de la 1ère Ballade) ; et de blâmer justement la manière d’Horowitz. Or, les effets d’Horowitz correspondent toujours à une prise de risques : plutôt que de se reposer sur ses dons, il se fragilise, se met en danger, recréant ainsi une difficulté qui ne lui est pas naturelle. C’est ce qui provoque ces strepitoso d’octaves alternées (précisément, dans la 1ère Ballade), et cette incroyable impression de tension que dégagent ses grandes interprétations – et aussi un certain nombre de fausses notes.

Prenez le trait d’octaves du 1er Concerto de Tchaïkovski, qu’Horowitz ne fait jamais deux fois de la même façon et qui est toujours aussi électrisant. Dans l’enregistrement de 1943 avec Toscanini, le plus féroce contempteur de l’œuvre et du pianiste se lèvera de son fauteuil pour applaudir. Voilà : c’est cela, un virtuose. Vous avez beau vous défendre, vous êtes arraché à vos habitudes, vous êtes (passez-moi l’expression) scotché – ou soulevé. Cela inclut une part nécessaire d’improvisation : encore une fois, Horowitz n’a jamais joué deux fois le même texte, soit dans ses œuvres (Fantaisie sur Carmen, Stars and Stripes) soit dans ses adaptations (Tableaux d’une exposition, Danse macabre). La Danse macabre, Volodos la joue beaucoup plus clairement, beaucoup plus sûrement, et même beaucoup plus musicalement que l’auteur de l’arrangement lui-même. A-t-elle la même saveur ? le panache désinvolte de la version Horowitz (sur le CD Horowitz Encores, BMG import) est cruelle pour le maelström très étudié de son cadet.

On pouvait s’en douter, c’est la « petite » sonate de Schubert qui signe la déception. Le désir de « faire délicat » n’aboutit qu’à « faire joli ». Encore une fois, on est tenté de faire le parallèle avec son modèle : pourquoi Horowitz arrive-t-il à rendre passionnante la moindre œuvrette de Clementi alors que, sous les doigts de Volodos, les thèmes légers de cette œuvre certes secondaire sonnent comme un maladroit sous-Mozart ?

On en revient à la couleur : de même qu’Horowitz trouve l’inspiration, pour son Rachmaninoff, dans la voix lyrique, de même il aborde le répertoire classique ou post-classique avec la mémoire de toutes les partitions d’orchestre qu’il lisait et réduisait à vue depuis son adolescence. Car la culture n’est pas inutile chez un pianiste. C’est grâce à elle qu’une sonate de Mozart sonne, par Arrau, comme le Requiem ou Don Giovanni ; par Horowitz, comme l’ouverture de Così. Et que la Danse macabre pourrait sonner comme autre chose que du très beau piano avec beaucoup de passages très rapides et très tonitruants.

Dans son répertoire comme dans son jeu, Arkadi Volodos force des comparaisons qui ne le flattent pas forcément. Cela dit, le seul fait qu’on puisse l’y soumettre dit assez le niveau de piano où il se situe : parmi les grands. Peut-être attend-on (et attend-il) de lui encore plus… il n’a que trente-deux ans, après tout. Mais, à juger seulement ce qu’on a entendu, cet Horowitz sans Horowitz, c’est du grand opéra en version de concert, du Krug sans les bulles.

Crédit photographique : (c)DR.

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