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Hervé Niquet, un musicien complet

Hervé Niquet - Photo (c) Nicole Bergé

A l’instar des compositeurs de l’époque baroque dont il défend les œuvres, est un musicien complet : claveciniste et organiste, compositeur à l’occasion, chanteur, chef de chœur et d’orchestre. Lorsqu’en 1987 il fonde pour servir le répertoire du Grand Motet français, il ranime ainsi l’une des plus importantes institutions musicales françaises du XVIIIe siècle…Pour le grand public, c’est naturellement le dernier aspect de sa personnalité – celui de chef d’orchestre – qui assure sa notoriété…

« La direction, c’est quelque chose qui s’est imposée tout naturellement. »

ResMusica : , comment vous est venue cette passion pour la direction ?

Hervé Niquet : Eh bien, ce n’est pas, à proprement parler, une passion. J’ai été plongé dans l’univers de la musique relativement tard, vers l’âge de douze, treize ans ; et très vite, je n’ai pas su faire autre chose, dans la mesure où j’ai suivi le cursus qui pouvait être celui des musiciens du XVIIe ; c’est-à-dire chanter dans un chœur, puis passer chef de pupitre, puis chef de chœur, m’exprimer à l’orgue et au clavecin et, parallèlement, écrire de la musique pour deux paroisses tous les dimanches et donner des concerts. Si bien que la direction, c’est quelque chose qui s’est imposée tout naturellement… C’est tout simple.

RM : Et comment expliquez-vous ce goût prononcé, quasi exclusif pour les musiciens des XVIIe et XVIIIe siècles français ?

HN : Ça, c’est inexact. Parce que mon premier contact avec la musique – celui de l’apprentissage – m’a fait traverser tout le répertoire (français) pour piano, que j’ai appris à aimer ; celui de la fin du XIXe, début XXe…Et puis mon passage à l’Opéra de Paris, entre vingt et vingt-sept ans m’a familiarisé avec bien des répertoires. Alors, cette étiquette de prétendue exclusivité touchant au répertoire du Grand Siècle et du XVIIIe, c’est finalement la partie visible, émergée de l’iceberg, que l’on connaît de moi, en France…

RM : Il est vrai que les concerts que vous y donnez – à quelques rarissimes exceptions près, sur lesquelles nous reviendrons – ne concourent pas à donner de vous une autre image..

HN : Sans doute ; mais cela tient aux particularités propres au Concert Spirituel, à son instrumentarium et donc à son répertoire ; ce qui explique l’orientation des quelque cinquante disques réalisés à ce jour. Je rentre cependant de l’étranger où j’ai dirigé, en novembre, avec l’orchestre Simon Bolivar de Caracas, la Symphonie Fantastique et le Te Deum de Berlioz, je viens de diriger, en Belgique, des pièces symphoniques de Chabrier, d’Ambroise Thomas et une symphonie de Gounod. Je vais partir au Japon où je dois donner, avec l’orchestre de Kanazawa, les Chants d’Auvergne de Canteloube et Le Chant de la Terre de Mahler…En fait, à l’étranger, on m’appelle de moins en moins pour le « baroque », mais plutôt pour la musique française…jusqu’à la contemporaine.

RM : Quel chemin parcouru, en une vingtaine d’années ! Depuis votre participation aux chœurs de l’Atys de Lully, monté par William Christie…Vous y chantiez, totalement anonyme, avec vos « petits camarades » tels Christophe Rousset ou Marc Minkowski ; quel souvenir en conservez-vous ?

HN  : Je peux dire que j’ai beaucoup appris là…lors de mon passage aux Arts Florissants. En réalité, je suis entré aux « Arts Flo » parce que j’avais pris une année sabbatique à l’Opéra…cela faisait déjà sept ans que j’y travaillais, et puis je venais de consacrer un mois et demi à la composition d’un ballet pour Monte-Carlo (*)…Et cet éloignement de l’Opéra m’a redonné le goût des réalités ; car quand on est chef de chant-pianiste, à l’Opéra, on ne fait pas beaucoup de musique, en fait. C’est un…sport épuisant qui demande des qualités athlétiques ! Lire, déchiffrer n’importe quoi, à cadence très soutenue. Et c’est en passant à Favart, dans les couloirs, que j’ai repéré un petit avis d’audition pour les Arts Florissants. J’ai donc passé – avec succès – cette audition et j’ai découvert, là, la vie d’une troupe tout à fait nouvelle pour moi, par rapport à l’Opéra de Paris. Et c’est là que j’ai rencontré énormément de gens ; de Véronique Gens à Jean-Paul Fouchécourt, de Christophe Rousset à Marc Minkowski…et, bien sûr, William Christie que je connaissais depuis une dizaine d’années. Finalement, au bout de cette « année sabbatique », je ne suis jamais retourné à l’Opéra ; et comme j’avais beaucoup appris, structurellement, j’ai eu envie, moi aussi, de dire « des choses », explorer du répertoire. C’est ainsi que j’ai été amené à créer mon propre ensemble…

RM : Vous êtes d’ailleurs doté d’une fort belle voix ! On a eu ainsi l’occasion de l’apprécier lors d’un concert donné l’an dernier avec les Dames de Saint-Jean, où vous assuriez à la fois la direction, le « positif » et…des interventions de chantre. Vous en faites donc un usage très occasionnel et parcimonieux ?

HN : J’en fais, pour les chanteurs, un outil…énervant ! Bon, c’est vrai que j’ai chanté depuis l’âge de douze ans et donc appris – techniquement – à chanter…

RM : C’est utile – et recommandé – pour un chef de chœur et de spectacles lyriques ?

HN : Je dirais même que c’est indispensable, et m’étonne d’ailleurs que ce ne soit pas la règle parmi les chefs « opératiques », mais ça, c’est un autre problème… Personnellement, j’en fais un outil d’» avancée rapide » dans une production, dans la mesure où je sais ce que je veux, ce que j’aimerais obtenir. Donc, il s’agit de montrer comment résoudre un problème et d’attirer l’attention sur ce qui ne va pas…Mes facultés d’imitation deviennent ainsi une sorte de miroir que je tends aux chanteurs…mais j’ai bien conscience de ce que cela peut avoir d’exaspérant pour eux ! Et puis, de temps en temps, j’aime encore bien m’intégrer dans un chœur ; parce que…j’adore ça, en fait !

RM : Dans votre abondante discographie, parmi les Boismortier, Charpentier, Lully, Clérambault, Desmaret et autres Jean Gilles ou Campra…on trouve deux Italiens : Oracio Benevolo (ou Benevoli) et Paolo Lorenzini (qui fut l’élève du premier cité). Pouvez-vous nous expliquer ces choix ?

HN  : Le premier, c’est un choix…bourguignon. Le père d’Oracio Benevolo a été pâtissier à Chatillon s/Seine. Et puis tout ça a un rapport étroit avec la France…Il s’agit d’une chaîne de compositeurs qui œuvraient pour Saint-Louis-des- Français, à Rome. On a, là, de la musique italienne avec des paramètres d’exécution au service de la France. Ugolini a enseigné Benevolo, qui lui-même a enseigné Lorenzini, lequel est venu en France, ramené par le Duc de Vivonne, Maréchal de France de Louis XIV. Ces choix résultent aussi de la rencontre avec le musicologue Jean Lionnet (aujourd’hui décédé), chercheur au centre de musique baroque de Versailles, qui a longtemps vécu à Rome et qui a été, entre autres, un des ingénieurs du son de Fellini. Ayant longtemps travaillé là-bas, il a, des années durant, mis son nez dans la bibliothèque du Vatican ; si bien qu’il a fini par se faire, à force de manuscrits, une culture extraordinaire sur la musique romaine…

RM : Merci pour ces intéressantes précisions…Plus curieux et anecdotiques nous paraissent les enregistrements d’un opéra de…Rossini (Cambale di matrimonio) et de pièces de Chabrier – dont la célébrissime Espana- (réalisé avec l’orchestre philharmonique de Monte-Carlo) ; et puis vous avez dirigé Mendelssohn à Nancy, avec l’orchestre de l’opéra ? 

HN  : Quand je me produis à l’étranger, j’aime bien proposer de la musique française ; parce qu’il y a une certaine facilité pour nous, Français, à lire cette musique, à la sentir et donc à la faire passer. Alors pour les musiciens qu’on a en face, c’est toujours plus intéressant, plus naturel donc plus évident. Mais c’est vrai que j’adore Mendelssohn et toute cette musique allemande : Brahms, Bruckner, Mahler…Alors si ce que je peux produire en France, dans ce domaine peut sembler anecdotique, je vous assure que, dans ma vie, c’est quelque chose de vraiment majeur !

RM : Pour en revenir aux XVIIe et XVIIIe siècles français, en marge des grands noms abordés, on en trouve de plus « obscurs », tels Jean-Nicolas Geoffroy, François Cosset ou Pascal Colasse…Cette « exhumation » fait-elle partie d’un programme de défrichage que vous avez l’intention de poursuivre ?

HN : Figurez-vous qu’on a constaté des réactions assez drôles de la part de « fans » du Concert Spirituel quand on a enregistré des œuvres aussi connues que Water music et Royal Fireworks de Haendel ou Didon et Enée de Purcell. On a reçu des lettres étonnées, indignées, scandalisées où l’on nous reprochait ces initiatives…En gros, ce n’était vraiment pas ça qu’on attendait de nous. Alors, cela m’a amusé et, en même temps, rassuré. C’est vrai que nous avons une image de « découvreurs » de répertoires, mais en même temps, pour faire « tourner la boutique » au niveau international, il faut s’imposer dans un répertoire de…Répertoire ! C’est pour cela qu’on produit régulièrement des œuvres connues. Mais il est certain que la base de notre travail, ce sont des auteurs, certes moins connus du public, mais qui ne sont pas des compositeurs mineurs pour autant, pas des « petits-maîtres » ; il n’y a pas de petits maîtres au XVIIe ou XVIIIe siècle. Tous ces gens-là sont de grands « faiseurs », de grands auteurs. Ayant une charge moindre, en un lieu moins brillant, ils sont simplement de moindre notoriété. Alors, oui ; il y en aura d’autres…Nous venons d’ailleurs de faire une belle découverte avec Pierre Bouteiller (oui, oui : l’homonyme du directeur de France Musique !), un musicien de la fin XVIIe…Et c’est l’un des meilleurs compositeurs de cette époque.

RM : Vous auriez déclaré, à un journaliste canadien qui vous demandait les raisons de votre » implantation » à Montréal : «  J’aime la fraîcheur…En Europe, les gens sont blasés. » Vous avez vraiment cette impression-là ? N’est-ce pas aussi – et surtout – une question de moyens mis à la disposition des artistes entreprenants ( et « entrepreneurs ») qui pose problème ? 

HN  : Eh bien, pour la fraîcheur…Les Canadiens sont imbattables. J’y étais encore il y a quinze jours : il faisait quelque moins 42° ! Quant au côté blasé des Français (je parle des musiciens, et non du public), et celui plus « frais » des Canadiens, c’est une réalité.. Pour les musiciens « baroques », là-bas, la vie est extrêmement dure : ils exercent pratiquement tous un autre métier à côté, et le plus souvent une activité qui n’a rien à voir avec la musique…Les chanteurs, c’est toujours le cas ; alors, quand on a un peu d’argent pour réunir des musiciens et monter une production baroque, je vous garantis qu’ils ne sont pas blasés du tout et qu’ils ne céderaient pas leur place pour un empire ! Et cela se sent dans le travail…J’ai ainsi constaté que je travaille pratiquement deux fois plus vite au Canada qu’en France. J’y fais, en deux jours, ce que je ne ferais qu’en trois ou quatre jours ici. Et ce n’est pas une question de niveau : le musicien français est bon ! Ne soyons pas humbles…Mais il y a, là-bas, une hargne, une volonté à défendre une production, immédiate, sans concession : alors qu’en France, il faut vraiment devoir persuader les gens…C’est parfois fatigant, pour un chef !

RM : Cette « Nouvelle Sinfonie » que vous avez créée à Montréal, est-ce qu’on aura quelque chance de l’entendre en France ?

HN  : Non ; pour des raisons…disons économiques. J’ai créé cet ensemble pour ne pas avoir à transporter le Concert Spirituel. Déplacer un orchestre, surtout de continent à continent, cela coûte énormément d’argent : transport, frais d’hôtel, etc. En revanche, cet orchestre, implanté en Amérique du Nord, me permet d’envisager des déplacements à Boston, Washington ou même Los Angeles. Cela représente infiniment moins de frais que des billets transatlantiques…

RM : Qu’est-ce qui vous distingue, vous, de vos confrères « animateurs » de la musique baroque en France ?

HN  : Ce n’est pas à moi de le dire…Je sais ce que je veux faire dans les travaux que j’entreprends, ce que je veux obtenir comme son ; je défends donc mes points de vue…Il appartient au public de faire ses choix.

RM : Au chapitre : projets, actualité, concerts…Que dit votre agenda ?

HN  : Je dois prochainement diriger le chœur de la radio flamande en Belgique, dans un programme de musique française qui va de Messager à Darius Milhaud ; ensuite, je repars fin mars à Toronto pour donner Persée de Lully…Et durant la Semaine Sainte, effectue une tournée en France (Paris, Perpignan…) avec les Leçons de Ténèbres de Charpentier…

RM : Charpentier, que vous avez déjà abondamment – et magnifiquement – servi au disque. Envisagez-vous, en cette année commémorative du tricentenaire de sa mort, un traitement de faveur à son sujet ?

HN  : Les « Arts Flo » ont monté…Les Arts Florissants, justement, et La Descente d’Orphée aux Enfers ; ils vont donner David et Jonathas et, en septembre / octobre, vont se tenir à Versailles, les « journées Charpentier ». Nous, nous donnons donc les Leçons de Ténèbres à six voix d’hommes, nous effectuons une tournée « Te Deum » – le fameux Te Deum de Léon Zitrone ! Puis des Grands Motets…Nous allons faire connaître également une production nouvelle avec le Te Deum à deux chœurs et deux orchestres, totalement inconnu, de Charpentier ainsi que la Messe à deux chœurs et deux orchestres, inédite, elle aussi. Et puis nous montrons, en octobre Médée…Ce qui constitue un gros projet, évidemment…

RM : A propos d’opéra, vous disiez donner Persée de Lully au Canada ; or on attend toujours une équipe – et un chef – qui nous offriraient, des opéras de Lully, l’Armide ou (et ?) l’Alceste idéal (si tant est qu’on puisse répondre à la soif d’idéal du plus grand nombre…) Ne seriez-vous pas ce chef-là ?

HN  : Il serait vraiment bien prétentieux de ma part de le prétendre ! Il y a tellement d’autres gens qui font ou qui feraient ça très bien ; mais j’ai beaucoup prospecté le répertoire sacré, religieux, ces quinze dernières années, et à présent, j’aborde l’opéra. On va donc commencer par ce Médée de Charpentier, à la rentrée, et nous enchaînerons avec Persée de Lully que nous donnerons en France , puis un ouvrage complètement inconnu d’André-Cardinal Destouches, qui s’intitule Callirhoé ; enfin, le Pigmalion de Rameau, déjà enregistré. Bref, nous commençons à œuvrer dans l’opéra…

RM : Et dans tout cela, que devient le compositeur ?

HN  : Oh ! Vous savez, le « compositeur », en réalité, il travaille toujours ; mais dans l’ombre. Par exemple, dans la cinquantaine de disques réalisés, il y a souvent du Niquet dedans…Eh bien, oui ; il manque un prélude par-ci, un chœur par-là…Il manque telle partie dans telle pièce ; bon, je les fais, mais je ne vais pas le crier sur les toits ! Si cela s’intègre bien, si ça passe pour de la musique baroque, c’est que ce n’est pas trop mal fait ; et je ne vais pas vous dire où ça se trouve…Donc, compositeur…oui, très occasionnellement, dans l’urgence ou la nécessité, ou sur commande d’amis pour une circonstance particulière : mais je ne me pose pas comme compositeur à part entière. Si c’était le cas, ce serait comme l’écrivain : tous les matins à la table de travail…C’est une question de choix ; et je suis tellement occupé par ailleurs !…

Propos recueillis le 7 février 2004

Crédits photographiques : © Nicole Bergé

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