L’art et la manière de Gergiev et Bronfman, le culot monstre de Sol Gabetta

Concerts, La Scène, Musique symphonique

Lucerne. Konzertsaal. 7 – IX – 2004. Sergei Rachmaninov (1873-1943) : Concerto pour piano et orchestre n° 3 en ré mineur op. 30. Piotr Illitch Tchaïkovski (1840-1893) : Symphonie n° 5 en mi mineur op. 64. Wiener Philharmoniker. Yefim Bronfman, piano. Direction : Valery Gergiev.

Lucerne. Konzertsaal. 8 – IX – 2004. Johann Strauss II (1825-1899) : Persicher Marsch op. 289, Champagner-Polka op. 211, Krönungslieder op. 184, Vergnügungzug op. 281 (orchestration de Dimitri Chostakovitch). Dimitri Chostakovitch (1906-1975) : Concerto pour violoncelle et orchestre n° 2 op. 126. Piotr Illitch Tchaïkovski (1840-1893) : Symphonie n° 6 en si mineur op. 74 « Pathétique ». Wiener Philharmoniker. Sol Gabetta, violoncelle. Direction : Valery Gergiev.

L’art et la manièreFestival de Lucerne

Lucerne, ville touristique par excellence possède depuis longtemps l’un des plus prestigieux festival de musique classique. Né de l’idée de donner du travail aux musiciens d’orchestre pendant les vacances d’été (à une époque où les congés n’étaient pas payés !), ce festival a connu petit à petit un succès construit grâce à la qualité de ses programmations. Aujourd’hui, on court de partout pour entendre la crème des orchestres, des solistes et des chefs d’orchestre. Depuis quelques années, le Festival se déroule dans l’acoustique impeccable de la salle de concert du « Culture and Convention Center Lucerne » (KKL), magnifique bâtiment signé de l’architecte français Jean Nouvel. Entre la mi-août et la mi-septembre, fidèle à sa réputation, le Lucerne Festival a offert quelques trente concerts d’exception et ses places onéreuses (jusqu’à 250 € pour le concert d’ouverture) à un public attentif et sensible.

L’art et la manière

entre, suivi du pianiste . Passage rapide entre les violons des Wiener Philharmoniker. Applaudissements de bienvenue. Salut rapide et le chef disparaît derrière le piano. Pas d’estrade, pas de baguette. Un court silence et le Concerto pour piano et orchestre n° 3 de Rachmaninov s’élève. Triste, habité. Alors qu’on sait le pianiste ouzbek très fantasque, explosif, on le découvre tout à coup contenu, clair et concis. Comme scolaire mais avec laissant à entendre un discours musical magnifique. Vers la fin du premier mouvement, le chef russe, comme en transe, soulève l’orchestre. Presque sans une pause, le deuxième mouvement s’épanche. C’est l’évidence de la musique. Et ces cordes sublimes des Wiener ! Un cure-dent dans la main droite, danse devant son orchestre. Il s’enfile entre les pupitres pour être au plus près de sa musique, de LA musique. dispense le feu de son jeu en une chaleur bienfaisante mettant sa personnalité débordante au seul service de l’œuvre.

Puis ce sera la Symphonie n° 5 de Tchaïkovski. On attendait la réminiscence du formidable enregistrement capté au Festival de Salzbourg en juillet 1998 (CD Philips 462 905-2). C’est un autre tableau qu’il présente ici. Modelant le superbe ensemble des Wiener (décidément le meilleur orchestre au monde), Gergiev peint des couleurs insoupçonnées à l’œuvre de Tchaïkovski. En architecte sublime, variant les plans musicaux, construisant des profondeurs sonores inaccoutumées, il érige une cathédrale de musique hallucinée et hallucinante. Dans l’Andante du IIe mouvement, chantant la douleur, c’est la Russie qui pleure, la Russie qui souffre. Jetant des regards exorbités, agitant des mains blanches et démesurées au-dessus des pupitres, il façonne l’œuvre de mille lumières. Un moment de grâce dont Gergiev a l’art et la manière.

Le génie et le culot.

Le génie d’un chef d’orchestre et le culot d’une jeune violoncelliste. Le culot monstre de , une artiste de vingt-trois ans qui, après avoir magistralement joué la périlleuse partition du concerto de Dmitri Chostakovitch, se paie le luxe d’un bis sous la forme d’une sonate pour violoncelle seul de Villa-Lobos qui, non seulement débute avec un risqué pianissimo sur les harmoniques de la plus haute corde de l’instrument, mais encore appuie sa mélodie avec la voix humaine, comme dans les fameuses Bachianas brasileiras. Sans se démonter le moins du monde devant une salle pendue à son interprétation, la jeune violoncelliste argentine élève sa voix en magnifique superposition de son instrument pour offrir une musique céleste. Extraordinaires instants de communion musicale avec une artiste dont l’authenticité fait merveille. Déjà dans le concerto de , elle fait preuve d’une très grande intériorité. Souriant aux violons, se balançant aux rythmes de la partition, elle semble être la partition. L’œuvre vit en elle. A ses côtés, s’affairant comme un beau diable dans les pupitres, admirable d’intelligence, Valery Gergiev tempère les énergies de l’orchestre pour ne pas couvrir l’infinie beauté de l’instrument soliste.

Après l’entracte, l’ensemble des Wiener Philharmoniker offre l’une des plus extraordinaires versions de la « Pathétique » de Tchaïkovski. Survolté Valery Gergiev embrasse cette œuvre avec une fougue saisissante. Comme pour la Symphonie n° 5, on lui connaissait une version discographique enregistrée avec les Wiener Philharmoniker en 1995. Ici, il emporte « son » Wiener Philharmoniker à des sommets d’interprétation. Avec un pathos sublimé, Gergiev s’échappe du monde. Il n’est plus le chef d’orchestre, il n’est plus Valery Gergiev, il est Tchaïkovski. Il s’approprie sa musique. Comme un grand oiseau déployant ses ailes, les bras élevés, les mains décrivant des volutes aussi belles que celles des ballerines, tanguant d’un côté à l’autre des violons, il tente d’envoler « sa » musique aux pinacles. L’Allegro est si impressionnant que le public emporté dans l’univers de Gergiev ne peut s’empêcher d’exprimer son enthousiasme en applaudissant sans retenue à ce moment de l’œuvre. Si le dernier mouvement est considéré comme le Requiem de Tchaïkovski (le compositeur devait décéder quelques jours après la première présentation de sa symphonie), Gergiev le fait exister avec une douloureuse profondeur d’âme. Laissant lentement retomber ses bras, les mains encore teintées de l’émotion, Valery Gergiev immobile, les yeux clos, l’orchestre avec l’archet suspendu, laisse au temps du silence de prolonger le sublime de la musique. Rarement émotion fut aussi intense. Les applaudissements se sont alors élevés, presque timides, comme si leur bruit était indécent.

Monsieur Valery Gergiev, merci !

Crédit photographique : DR

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