Bannière-Web-ResMusica-728x90

Lénifiant ou Jazzifiant ?

Concerts, La Scène, Musique symphonique

Grenoble. MC2. 25-XI-2004. Gabriel Fauré (1845-1924) : Pelléas et Mélisande, musique de scène opus 80. Camille Saint-Saëns (1835-1921) : Concerto pour piano et orchestre n°5 en fa majeur opus 103. Robert Schumann (1810-1856) : Symphonie n°3 en mi bémol majeur « Rhénane » opus 97. Jean-Yves Thibaudet, piano. Orchestre National de Lyon, direction : Roberto Minczuk.

La difficulté lorsque l’on aborde des œuvres symphoniques de la toute fin du XIXe siècle est de ne pas laisser de côté la finesse des phrases, la beauté des lignes mélodiques. Le répertoire de cette période se caractérise par des contrastes souvent spectaculaires, des mélodies qui émeuvent l’auditeur par leur fraîcheur et leur dynamisme interne : il est relativement facile de se laisser aller au plaisir du spectacle, de l’émotion immédiate et d’oublier de peaufiner chaque son, chaque ligne, chaque climat. Si les interprètes se laissent aller à ce travers, cela peut transformer des œuvres magnifiques en simples évocations d’un idéal musical, en banals « refrains » appartenant à la mémoire collective.

Le programme proposé par l’ était fort alléchant : la suite symphonique Pelléas et Mélisande de Fauré, un concerto pour piano de Saint-Saëns, la symphonie « Rhénane » de Schumann … lorsque l’on sait que le pianiste n’était autre que , on ne pouvait que se précipiter pour passer une soirée inoubliable ! Ce qu’a d’ailleurs fait le public grenoblois : la salle était comble.

Le Pelléas de Fauré est une œuvre extrêmement connue, principalement sa Sicilienne, avec ce magnifique solo de flûte traversière auquel répondent les cordes. Nous en avons tous (ou presque) en tête une version très subtile, délicate, pure. D’où l’arrière-goût amer qui reste après l’avoir entendu sous la baguette de  : interprétation propre, très respectueuse de la partition … presque scolaire. Ces lignes mélodiques qui ne demandaient qu’à être mises en valeur sont simplement jouées, quasiment sans relief, ce climat si particulier que créent les harmonies et dynamiques de Fauré est respecté mais pas habité.

S’ensuit le concerto pour piano n°5 de . Cette œuvre, composée en 1895, soit 2 ans après la première version du Pelléas et Mélisande de Fauré, se veut une évocation de l’Orient. Comme souvent durant cette période, « l’orientalisme » est surtout prétexte à des licences harmoniques et des originalités mélodiques et rythmiques. Cette œuvre assez hétérogène possède ainsi quelques pages étranges et envoûtantes par leurs mélodies s’inspirant de mélopées orientales ou se rapprochant des effets du gamelan. Les passages se voulant de réels dialogues piano-orchestre sont relativement décevants, en revanche lorsque le piano est en vedette, notamment dans les deux derniers mouvements, on trouve de magnifiques mélodies, remarquablement mises en valeur par l’orchestre qui se contente de souligner quelques notes, quelques rythmes, dans une orchestration très fine. Le final est bien entendu extrêmement virtuose.

Cette œuvre convient parfaitement bien à , qui a dans sa très prolifique carrière enregistré, entre autres, du Satie mais aussi des grands noms du jazz. Le piano est tour à tour cristallin, profond, d’une grande énergie rythmique ou d’une grande finesse mélodique : chaque aspect de cette œuvre est mis en valeur à travers une interprétation qui se rapproche du jazz … un très grand moment de musique, parfaitement souligné par l’, à qui les pages très légères et rythmiques, qui créent un climat brumeux ou ironique, réussissent particulièrement bien.

En bis de cette première partie, Jean-Yves Thibaudet, acclamé par le public, offre une petite pièce de Bill Evans. Il n’est pas courant d’entendre après une œuvre romantique quelques notes de jazz … cette idée était la bienvenue, car cela s’inscrivait totalement dans l’esthétique de Saint-Saëns, aussi curieux que cela puisse paraître, et apportait une touche de légèreté dans cette soirée un tant soit peu pompeuse, dirigée par un chef extrêmement théâtral.

Après ce temps fort, la symphonie « Rhénane » de Schumann offrait la perspective de terminer la soirée bien mieux que ce qu’elle n’avait débuté : une œuvre ancrée dans l’esthétique romantique, possédant de magnifiques élans lyriques, alternant finesse et majesté … malheureusement, Robert Minczuk a encore une fois délaissé la profondeur et la subtilité au profit du goût du spectacle : les lignes mélodiques sont énoncées mais guère vivantes, les moments qui devraient frémir par leur énergie rythmique ne sont que rythmiques, sans réelle énergie, les passages qui auraient pu être majestueux ne sont que pompeux … le tout dirigé par un chef toujours aussi théâtral, qui tourne le dos à certains pupitres pour se mettre face à ceux qui ont la mélodie (généralement les violons), comme si le plus important n’était pas de diriger l’ensemble de l’orchestre mais de montrer à un public néophyte une image d’Épinal de direction d’orchestre …

Comme pour Pélleas et Mélisande, la symphonie « Rhénane » était relativement agréable à entendre (grâce à l’écriture de Schumann), mais sans réelle magie, sans réelle émotion …

Uns soirée, qui laissera le souvenir d’un pianiste admirable et d’œuvres du répertoire pas réellement mises en valeur …

Crédit photographique :© DR

Banniere-ClefsResmu-ok

Mots-clefs de cet article
Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.