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Paris. Festival Abeille Musique. Théâtre Le Trianon. 6-XII-2004. Haydn : Sonate Hob : XVI/50 – Schumann : Fantasiestücke, opus 12 – Liszt : Paraphrase sur Ernani de Verdi – Alkan : Symphonie pour piano seul. Marc-André Hamelin (piano).

Festival Abeille Musique

Ce lundi 6 décembre, Abeille Musique proposait l’avant-dernier concert de son très réussi premier Festival. Et la programmation, comme d’habitude au Trianon depuis l’initiation de cette savoureuse série par Yves Riesel et son équipe, proposait une alternative heureuse aux autres évènements bien plus « mondains » proposés le même soir (concert de gala Marguerite Long, Kurt Masur dirigeant les étudiants du Conservatoire, opéra…).

Les mélomanes ayant fait le déplacement jusqu’à ce charmant Théâtre du Trianon ont ainsi pu entendre l’un des pianistes les plus appréciés des pianophiles, et aussi paradoxalement (mais est-ce vraiment un paradoxe ?) l’un des moins invités en France en général et à Paris en particulier. Ce pianiste, c’est .

Le canadien, qui se démarque de nombre de ses plus brillants collègues par un choix de répertoire toujours original, n’a pas déçu à l’occasion de ce récital au programme plus qu’alléchant. Car à côté de ceux de Haydn, Liszt et Schumann, un nom moins connu du grand public mais qui fait trembler les plus illustres virtuoses du clavier était au programme : celui de Charles-Valentin Morhange, dit Alkan.

Et les spectateurs présents au Trianon ne s’y sont pas trompés. Car si beaucoup de mélomanes et de critiques ont déserté le XVIIIème arrondissement pour les atmosphères plus cossues des grandes salles « du centre », de nombreux musiciens professionnels et pianophiles invétérés ont fait le déplacement.

Le peu que l’on puisse dire, c’est qu’ils n’ont pas du être déçus !

En effet, dès les premières mesures de la Sonate Hob : XVI/50 de Haydn, l’intelligence et la finesse du propos frappent. Cette œuvre, certainement la dernière de ce genre composée par Haydn, propose des « défis » pianistiques assez singuliers chez le compositeur. La technique d’Hamelin est bien entendue souveraine. On apprécie la grande simplicité d’approche, qui évite tout pathos excessif dans l’Adagio, l’un des mouvements les plus inspirés de la littérature du piano classique, et anticipant déjà tellement sur les compositions romantiques à venir. Dans l’Allegro molto final, Hamelin met en avant tout l’humour et la truculence si typique des menuets brillants dont raffolait le compositeur à cette époque. Mais là encore, il sait nous rappeler que le « bon papa Haydn » fut l’un des plus étonnants précurseurs des compositeurs des générations à venir, n’hésitant pas à accentuer les effets de rupture et la dynamique si originales de cette page.

C’est donc tout naturellement dans le grand romantisme allemand que nous souhaitions entendre le pianiste ensuite. Et quel compositeur-pianiste autre que Schumann en est le meilleur représentant ? En choisissant les Fantasiestücke opus 12, c’est à l’un des cycles les plus homogènes mais également les plus difficiles de Schumann que s’attaque . Le Des Abends qui ouvre cette partition de jeunesse tire les larmes. Rien de surjoué pourtant. Pas d’abandon inconsidéré non plus. « Juste » un grand respect de la partition, un choix de tempo assez lent comparé à tant de versions, mais qui semble si évident… Hamelin, tel un organiste jouant des différentes registrations de son instrument, trouve toujours les sonorités les plus justes, grâce à un jeu de pédale d’une grande finesse et une souplesse d’exécution tout à fait singulière. Les mêmes qualités sont retrouvées dans les autres pièces qui composent le cycle. D’aucuns préfèreront Warum? plus métaphysique ou In der Nacht plus effrayant. Mais loin de « visions » schumaniennes emportées et délirantes, le pianiste préfère privilégier les différentes peintures d’atmosphères de ces petits bijoux. Ses Hallucinations (Traumeswirren) sont celles d’un jeune compositeur romantique et non du personnage énigmatique et sombrant dans la folie que Schumann n’est pas encore lorsqu’il écrit son opus 12.

Mais plus que pour ces compositions extraites du « Grand répertoire », le public présent dans la salle s’est déplacé pour la seconde partie du programme, consacrée au « cœur » du répertoire de Marc-André Hamelin : celui des compositeurs virtuoses du XIXème siècle.

C’est très logiquement Liszt qui ouvre le bal avec l’une des ses paraphrases de concert les moins régulièrement jouées, et pourtant les plus brillantes : la Paraphrase sur Ernani de Giuseppe Verdi. Le pianiste canadien s’y révèle bien l’un des plus « directs » (au sens d’évident) successeur de ces pianistes-compositeurs-improvisateurs que furent non seulement Liszt mais aussi Thalberg, Kalkbrenner ou Dreyschock. Enchaînant sans le moindre signe de fatigue les périlleuses séries d’accords et octaves parallèles aux deux mains en passant par les redoutables figures chromatiques rapides en trois pour quatre, le tout dans des tempi effrénés, Hamelin n’en oublie pas moins le caractère « vocal » de l’exercice. Tout chante parfaitement, les lignes vocales sont merveilleusement ciselées.

Bien des instrumentistes, après une telle débauche d’énergie et de moyens, seraient revenus à un répertoire plus « aisé ». Hors de question avec le phénomène du soir ! Liszt est réputé pour être le plus redoutable compositeur de musique pour le piano du XIXème siècle, tant la technique pianistique qu’il réclame est impressionnante… Que nenni ! C’est oublier l’un des compositeurs français les plus honteusement oubliés de cette époque : Alkan. Ayant terminé sa vie reclus tel un ermite, avec une fin tragi-mysticomique (écrasé par sa bibliothèque en ayant voulu attraper le Talmud !), celui qui fut sans nul soute l’un des tous meilleurs pianistes de son époque, ne se produisit finalement qu’assez peu en concert. Il laisse néanmoins derrière lui l’une des productions pianistiques parmi les plus extravagantes et essentielles qui soient. Les titres de ses œuvres en disent long sur leur extrême difficulté d’exécution : Scherzo diabolico, Etudes de Bravoure, Concerto pour piano seul… C’est à la Symphonie pour piano seul que décide de s’attaquer ce soir Marc-André Hamelin. Une œuvre bien entendu infiniment complexe, et pourtant d’un point de vue compositionnel, l’une des plus classiques d’Alkan. Les quatre mouvements sont ceux d’une symphonie classique, et un clin d’œil évident est adressé à l’encontre de l’Héroïque de Beethoven, car le mouvement lent, comme chez le grand Ludwig, est ici aussi une marche funèbre. Le vaste Allegro initial est certainement l’une des pièces les plus conventionnelles écrites par Alkan (forme sonate) mais également les plus invraisemblables ! Qui d’autre qu’Hamelin à l’heure actuelle ose et peut jouer en concert la coda démentielle de ce mouvement ? Dix minutes de pure folie, auxquelles s’enchaîne immédiatement la fameuse Marche funèbre. Le pianiste y fait montre ici encore d’une grande intelligence, mettant en exergue le caractère quelque peu caustique et grinçant de la pièce, sous des airs de pompe feinte.

Le Scherzo qui suit n’est point le mouvement de transition parfois un peu faible des symphonies classiques. Hamelin pointe le caractère visionnaire de cette courte pièce, avec des imitations d’appels de cuivres quasi mahlériens (on pense au fameux Scherzo de la Cinquième symphonie…) et un trio plus passionné et romantique.

L’œuvre s’achève par un Presto à couper le souffle. On se demande comment à la fin d’un tel programme le pianiste est encore capable de jouer avec une telle précision et une telle puissance les octaves de main gauche ostinato. Et miracle. Non seulement, il joue parfaitement les notes (c’est déjà tellement énorme et invraisemblable !), mais il arrive à colorer les reprises du thème principal avec tant de fraîcheur à chaque occurrence, avec une telle agogique, que l’auteur de ces lignes en reste tout simplement bouche-bée.

Oui, il faut se rendre à l’évidence. Marc-André Hamelin, à force d’être un découvreur insatiable de répertoires nouveaux et oubliés, à force d’être l’un des plus remarquables techniciens du piano, se révèle en fait tout simplement l’un des plus formidables et intéressants pianiste et musicien actuel.

Alors, lorsque retentit la dernière note de la Symphonie d’Alkan, un seul mot vient aux lèvres, un cri plutôt, un cri d’enthousiasme bien sûr : « Bravo ! ».

La salle ne s’y trompe pas. L’Artiste est rappelé de nombreuses fois, acclamé par un public qui lui est tout acquis. Et le Maître est généreux. Cinq fois il se rassied devant son superbe instrument (très beau Steinway, à la sonorité solaire, et bénéficiant d’un accord parfait) et offre l’un de ces bis dont il a le secret. Cinq petits joyaux pour remercier le public, pour finir de le combler aussi. Hommage à la France tout d’abord, avec des Reflets dans l’eau scintillants, mais aussi une hilarante parodie des Jeux d’Eau par Sciarrino. Suivent une Etude de Chopin d’une simplicité rare, peut-être un peu emprunté, mais sans effet de manche (c’est si rare dans ce répertoire !), une délicieuse série de variations brillantes sur une mélodie de Pergolèse par le pianiste lui-même (qui se situe définitivement dans la lignée des grands compositeurs-virtuoses qu’il interprète si bien) et enfin un Prokofiev décapant !

Quel belle soirée ! Espérons en tout cas revoir ce Maître plus souvent en France. Et longue vie au Festival Abeille Musique, qui nous aura procuré tant de belles émotions dès sa première édition.

Crédit photographique : Marc-André Hamelin – Photo (c) DR

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