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Sylvie Brunet, une grande artiste bien trop négligée

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Brunet-Grupposo-Reijse-SailletVoici une grande dame du monde lyrique actuel que ResMusica rencontre, à l’occasion de la représentation de Sylvie Brunet dans l’opéra de Francis Poulenc Dialogues des Carmélites à Saint-Etienne.

« J’ai toujours su que c’était ce que je ferai. »

ResMusica : comment avez-vous découvert l’opéra?

Sylvie Brunet : Je voulais être chanteuse depuis la maternelle, j’ai toujours su que c’était ce que je ferai. J’ai pris mes premiers cours de chant avec mon parrain, qui a été près de moi toute ma vie, quand j’étais petite nous chantions tous les deux, beaucoup d’Ave Maria, et aussi des rôles d’opéra d’homme, il chantait Rigoletto et plein d’autres choses, il avait une voix extraordinaire, il l’a d’ailleurs toujours à 85 ans, mais n’a pas pu faire carrière. Né en Sicile, il m’a transmis inconsciemment la technique italienne, et m’a donné le goût du chant. Plus tard, comme ma mère était inquiète pour moi d’une profession aléatoire, pour la rassurer, j’ai commencé par une carrière de styliste. Je travaillais à Paris, une voisine, qui m’entendait souvent chanter et étudiait dans un conservatoire, m’a conseillé de prendre des cours en m’affirmant qu’il n’était pas trop tard pour moi, je me suis inscrite dans la classe de Jeanine Devost, et presque du jour au lendemain, j’ai laissé tomber mon travail pour ne me consacrer qu’au chant.

RM  : Et ensuite?

SB  : Les choses se sont passées très vite. En un an et demi j’ai remporté tous les premiers prix inter-conservatoires. J’ai passé le concours de l’Opéra de Lyon, je suis restée un an dans la classe d’Eric Tappy avant d’intégrer l’école d’Art Lyrique de Paris, dans la classe de Michel Sénéchal, dans laquelle je suis restée quatre ans. En 1988, j’ai remporté le Premier Prix de la Fondation pour la Vocation et le Grand Prix de l’Association pour le Rayonnement de l’Opéra de Paris à l’unanimité du jury (en fait, tous mes prix m’ont été décerné à l’unanimité).

RM. : Vos débuts?

SB  : J’ai démarré très vite, en 1992 j’ai chanté le rôle-titre dans Iphigénie en Tauride à la Scala de Milan sous la direction de Riccardo Muti (en quatre ans, j’ai chanté quatre-vingt-dix Iphigénies dans différents théâtres!), et Armide de Lully au théâtre des Champs-Élysées, et puis ce furent la Comtesse des Nozze di Figaro au coté de James Morris à Philadelphie et Aïda à Bercy, en même temps j’étais en pleine recherche de mon identité vocale, car j’ai une voix très longue et il fallait que j’arrive à savoir qui j’étais.

RM  : justement, parlons de votre tessiture. On vous définit souvent comme un Falcon…

SB  : En tous cas, c’est ce que tous les grands du monde lyrique me disent, mais les mots, les définitions, ne sont pas importants. On entend en utilisant le terme Falcon que j’ai une très grande étendue vocale. Mais ma voix peut aussi être extrêmement dramatique, et également capable des piani les plus impalpables, donc c’était très dur à mes débuts de connaître mon identité vocale, de savoir quel répertoire je pouvais aborder, il m’a fallu un certain temps pour trouver mon répertoire, c’est à dire de savoir que je suis capable de chanter certains rôles – et je précise bien certains rôles – de soprano dramatique et d’autres de contralto, avec la possibilité de recommencer à la fin du spectacle, c’est à dire de ne pas être du tout fatiguée vocalement. Pour moi, c’est ça, si ma voix n’est pas fatiguée, c’est que le rôle me convient. En fait maintenant je dis simplement qu’il y a les rôles qui sont bons pour moi, et ceux qui ne le sont pas.

RM  : on raconte que, soprano dans un premier temps, vous avez retravaillé votre voix pour devenir mezzo, à la suite des représentations de Aïda à Bercy, car vous avez jugé qu’Amnéris était plus intéressante?

SB  : Ce n’est pas tout à fait cela. Je n’ai pas décidé de travailler mon grave, que j’avais naturellement. J’ai commencé ma carrière en chantant les sopranos dramatiques, ce qui a tiré ma voix vers l’aigu, et il me semblait que je ne me servais pas de tous mes moyens vocaux, que je ne déployais pas toutes les couleurs dont j’étais capable et quand j’ai entendu Amnéris, je me suis dit « c’est ça! C’est ça ma personnalité!Ce sont mes emplois! » Il a alors fallu que je rééquilibre ma voix pour retrouver ce que je possédais naturellement et que j’avais perdu, d’ailleurs ma première professeure, Jeanine Devost, me faisait travailler la tessiture de contralto, Dalila, Azucena, Eboli, et aussi Chimène du Cid de Massenet, un vrai rôle de Falcon! Elle ne s’était pas trompée…

RM : C’est pourquoi vous êtes maintenant capable de chanter en juin Selika de l’Africaine, un rôle de soprano dramatique, et en février Mme de Croissy, un rôle de contralto?

SB  : L’important est de ne jamais chanter en force, et de déployer au maximum une large palette de couleurs et de dynamique.

RM  : Il est vrai que votre répertoire est vraiment éclectique quant aux tessitures : Carmen, Dalila, Mme de Croissy, Azucena, Charlotte, Aïda, Ottavia de l’Incoronazione di Poppea, Marguerite de La damnation de Faust, Santuzza…

SB  : vous savez, même si la technique reste toujours présente quand je chante, ce que je cherche par-dessus tout, c’est le sentiment, c’est comment traduire avec ma voix l’émotion humaine, la couleur juste.

RM : C’est pourquoi vous choisissez toujours des rôles très forts dramatiquement?

SB  : J’ai besoin de personnages forts.

RM  : Y a-t-il un rôle dont vous rêvez, que vous n’avez pas abordé?

SB  : [spontanément] Eboli! [après un temps] en fait non, il y a 2 rôles : Eboli et Amnéris.

RM  : Tout de suite après vos débuts en Iphigénie, vous avez interprété Armide de Lully, vous avez été une remarquable Ottavia en 2000 à Aix-en-Provence (à paraître prochainement en DVD), vous étiez présente au concert du XXe anniversaire des musiciens du Louvre où vous avez interprété du Rameau, pourtant vous chantez peu de baroque?

SB  : Comme j’ai une voix ample, on ne pense pas à moi d’emblée pour interpréter du baroque, mais j’aime cette musique, et aussi le texte, souvent profond et d’une incroyable richesse. J’ai une énorme admiration envers de grands chefs qui viennent du baroque, notamment envers Marc Minkowski, avec qui j’adore travailler.

RM  : Parlons maintenant de votre discographie. Elle n’est pas très fournie…

SB  : C’est le moins qu’on puisse dire ! Ma discographie ne comporte que deux enregistrements, pris sur le vif : Azucena dans la version française du Trouvère à Martina Franca, et Diane dans Iphigénie en Tauride à la Scala.

RM : Vous n’êtes pas demandée par les maisons de disque…et pourtant, on propose sur Internet un téléchargement de votre Selika de Strasbourg…

SB  : [vivement] Ah bon ? C’est pas vrai ! mais c’est génial !

RM  : Mais c’est sans votre accord, et sans paiement de droits, qu’en pensez-vous?

SB  : Oui c’est vrai, il faut penser aux autres, à l’orchestre, à mes collègues, qui ne sont pas payés, mais pour moi je trouve ça formidable et j’ai envie de dire aux majors du disque « connectez-vous sur Internet et ouvrez les oreilles! »

RM  : Revenons à cette Selika. Vous êtes la seule chanteuse française à la posséder à son répertoire, vous avez été la doublure dans ce rôle de Shirley Verrett à San Francisco, et pourtant, quand il s’agit de monter l’Africaine à Strasbourg, on fait d’abord appel à une américaine, Carolyn Sebron, et ce n’est qu’après sa défection qu’on fait appel à vous?

SB  : Oui.

RM  : Dans le même ordre d’idées, vous avez auditionné devant Hugues Gall pour Carmen à l’opéra Bastille, il y a sept ou huit ans. Pourquoi ne vous y a-t-on pas entendu dans ce rôle?

SB  : Il faut demander au directeur de l’opéra, pourquoi je ne sais pas, d’autant plus que j’avais fait une Suzuki marquante à Bastille. Mais je dois dire que quand j’ai auditionné pour Carmen je venais juste de passer de soprano à mezzo, c’est vrai que c’était peut être trop tôt, le chant est un métier où on est sans arrêt en évolution, en tous cas il faut l’espérer. Pourtant tout le monde m’a dit que cette audition s’est magnifiquement bien passé donc je suis sortie en étant persuadée de décrocher le rôle, mais ça ne s’est pas fait, ce qui ne m’a pas empêché de la chanter au même moment pour l’ouverture du festival d’Athènes…

RM  : Snobisme anti-chanteur français ?

SB  : Bonne question ! Je ne pense pas qu’il y ait de snobisme ou de fatalité. De grands chefs français, Marc Minkowski, Serge Baudo, Michel Plasson, m’engagent parce qu’ils aiment ma voix et ont plaisir à travailler avec moi.

RM  : Mais vous chantez en province et très peu à Paris?

SB  : je chante surtout à l’étranger, je suis fidèle à Zürich qui m’engage depuis sept ans et me fait chanter Carmen chaque année, j’ai aussi fait Azucena à Martina Franca et Carmen à Paris mais j’attends toujours les chorégies d’Orange, par exemple. Je crois qu’au départ mon genre de voix pouvait faire peur, on pensait que j’étais trop jeune pour avoir une voix si ample et si sonore, donc peut-être mon cheminement est-il plus long que d’autres qui ont des voix d’un abord plus facile. En fait je me suis toujours préoccupée de faire bien, de donner tout ce que je pouvais sur scène, et je n’ai jamais fait de plan de carrière. Je me suis surtout occupé de travail, de technique et de répertoire, je n’ai jamais pensé bizness. Et puis, j’ai toujours en tête la devise chi va piano va sano, chi va sano va lontano, malgré un tempérament de feu! (rires)

RM  : Mais si vous chantez à l’étranger, on ne peut pas vous connaître en France, et donc vous engager…

SB  : Je sais, c’est un cercle vicieux. Ça fait sept ans que je chante presque exclusivement à l’étranger. Je suis invitée par le philharmonique de Berlin, la Maestranza de Séville, l’opéra de Zürich, le Bayerische Rundfunk de Munich, le CBSO de Birmingham, de très grands orchestres, de très grandes maisons d’opéra…et aussi en France, à Paris, pour l’ouverture de la saison de Radio France et aussi lors de plusieurs concerts avec Marc Minkowski, mais pas à l’Opéra…pas encore…On m’a entendu à Paris au début de ma carrière, Armide et Aïda, ensuite, faire mes preuves, découvrir ce qui est intrinsèquement mon répertoire, c’est à l’étranger qu’on m’a donné ces chances.

RM : Et là, vous revenez?

SB  : Je le souhaite ! J’espère faire mon chemin en France, peut-être sera-t-il plus long que pour d’autres, mais je compte bien un jour que je serai reconnue dans mon pays. Simplement, étant donné mon type de voix, ça aura été plus long que pour d’autres…

RM  : On parle d’une Juive à l’Opéra de Paris en 2007. Vous feriez une formidable Rachel !

SB  : On me l’a déjà dit, c’est un rôle que je ne connais pas vraiment bien, à part les airs principaux, il faudrait que je me penche sur la partition, mais de toutes façons, on ne me l’a pas proposé. En revanche, je dois auditionner pour Gérard Mortier qui ne m’a jamais entendu, pas pour un rôle particulier, juste pour prendre contact. La date n’est pas définie.

Crédits photographiques : © Kathelijne Reijse-Saillet

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