Resmusica Rouge

Le Miroir Recomposé de 3 musiciens baroques

À emporter, CD, Musique de chambre et récital

Arcangelo Corelli (1653-1713), François Couperin (1668-1733), Antonio Vivaldi (1678-1740), Benedetto Marcello (1686-1739), Michel de La Barre (1670 ?-1743 ?), Domenico Gallo (1730- ?), Jean-Ferry Rebel (1666-1747), Giuseppe Colombi (1635-1694). Marais Lorenzo Cavasanti, flûte douce ; Jorge Alberto Guerrero, violoncelle ; Paola Erdas, clavecin. Enregistré en juillet 2002 à Montevarchi, Arezzo ; durée : 76’22. 1 CD. Stradivarius STR 33684.

 

Les Clefs Resmusica

À l’instigation de la claveciniste et en hommage personnel « à Andrea », trois musiciens prennent la parole à la « première personne » de par l’emblème du miroir, illusion baroque, que nous présente, dans la notice, agrémenté de l’histoire de sa facture à Venise et à Paris. Est-ce simplement cela le Baroque? Une illusion superficielle? Ou bien une « Psyché » (âme, papillon, déesse et miroir)? Le miroir est surtout le doute de l’homme face à ce qui l’environne, lui qui pense, qui est, mais qui voit bien que la mort ronge sa vie. Le miroir, lié à la mort, est un reflet de l’âme. Il serait intéressant de voir dans la dédicace à l’énigmatique Andrea une intuitive perception de la philosophie du titre par les musiciens. Là réside peut-être toute la profondeur ressentie dans ce disque. Car sinon, ici, le miroir est mathématique et ne prend pas en considération le fond des pièces. Ici, seulement, l’Italie côtoie la France (un cliché!), les pièces solos du clavecin répondent à celles du violoncelle, la suite française à la sonate italienne, les deux périodes requises (fin du XVIIe et premier tiers du XVIIIe) se répondent. Aux yeux de certains cela pourrait sembler futile et justifie souvent un programme composite… A moins qu’une intuitive sensibilité ait présidé au choix des pièces et à leur rapprochement?

Le plaisir, l’émotion de l’écoute répondent par l’affirmative à la question : et quelle finesse dans l’alchimie des ambiances successives! Dès le début, la follia de Corelli est la plus débordante jamais entendue à la flûte à bec (la version par l’ensemble laTurbulante, chez Ligia Digital, toute en délicatesse, affronte fièrement la comparaison). Tout le reste est semblable : est-ce alors nécessaire de relater avec quel rythme à caractère dépeint sur son clavecin la noblesse de la Ténébreuse de quand d’autres auraient choisi un rubato plus galant ; de vanter le charme d’un Vivaldi ou d’un Marcello ; de mettre le doigt sur l’occasion de découvrir des compositeurs inconnus tels Michel de la Barre, et Jean Féry Rebel ou Giuseppe Colombi ; de s’étonner d’entendre une version pour la flûte des Folies d’Espagne de – la viole étant exclue par force du trio proposé –? Mais les compositeurs ne sont pas l’essentiel du disque, ils sont même anecdotiques! La poésie « charmeuse », au sens de l’envoûtement, est dans la manière de les jouer, dans leurs rapports tacites dès que l’auditeur les compare, pris par l’instantanéité de l’écoute. S’opère comme une sorte de focalisation, ce « rapprochement » voulu entre les musiciens et le public, un moment de musique, simplement, vécu de l’intérieur et sans prétention, qu’il n’est pas besoin de commenter mais simplement de vivre. « Vivre » étant le maître mot du message intuitif de ces trois musiciens baroques.

Petit débat sur les apports d’un programme à la musicalité des disques.

Il est singulier de comparer deux disques à programme faisant l’actualité : d’une part le Berger Fidèle, Thétis & pièces en concerts de , interprété par les Musiciens de Monsieur Croche et distribué par Alpha, d’autre part Lo Specchio Ricomposto/Le Miroir Recomposé interprété par un trio d’amis musiciens autour d’un projet et distribué par Stradivarius. Le premier convainc par l’importance de son programme, le second, malgré un projet bateau, touche par sa musicalité. Dans les deux cas, les musiciens proposent des programmes qui leur tiennent à cœur, c’est un plus pour la musique. Délaissant les grandes intégrales, les artistes brossent des portraits complets d’une époque, précisément au moment où cette musique nous devient intime, comme contemporaine, loin que nous sommes désormais des découvertes pionnières. Comme des créateurs, les instrumentistes plaident leurs choix en prenant la parole eux-mêmes à travers la notice – avant que de la prendre naturellement sur leurs instruments. Les disques n’en sont que plus fiévreux et passionnés.

Cet engagement fait penser à celui des poètes dans les querelles esthétiques. Peu importe l’enjeu défendu, ce qui compte est l’art obtenu. De là découle l’amusante conclusion d’un Pierre Corneille, ironisant sur la fameuse querelle des Sonnets, arbitre impartial et normand :

« L’un est sans doute mieux rêvé,
Mieux conduit et mieux achevé ;
Mais je voudrais avoir fait l’autre. »

 

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