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Grégoire Legendre et l’Opéra de Québec

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ResMusica : Depuis juillet 2003, vous assumez la direction artistique de l’Opéra de Québec en plus du poste de directeur général. N’y a-t-il pas un danger d’avoir autant de pouvoir ?

 : Vous savez, cela arrive très souvent dans plusieurs compagnies d’Opéra. Dans le cas de Toronto par exemple, vous avez un general director qui a tous les choix artistiques entre les mains. Cela fonctionne très bien. Québec n’est donc pas un cas unique. De plus, je suis sous la tutelle d’un Conseil d’administration, avec un vice-président artistique à qui j’ai des comptes à rendre, bien évidemment.

RM  : Madama Butterfly et Carmen que vous allez programmer l’an prochain, font partie du grand répertoire lyrique. Pour un directeur de maison d’opéras, n’y a-t-il pas une tentation d’aller un peu plus loin, de proposer des œuvres hors des sentiers battus ?

GL  : Vous avez totalement raison. Il y a des opéras que j’aimerais présenter mais que je garde en réserve, que j’arriverai peut-être un jour à monter. Mais, dans l’état actuel des choses, – vous savez que la situation financière des organismes culturels dans le monde vit un moment crucial, et le Québec n’y échappe pas – nous avons décidé d’y aller avec les numéros un et deux au box-office pour attirer un maximum de public. Le défi, c’est de montrer de nouvelles productions, dépoussiérées. L’an prochain, il y aura deux scénographies nouvelles conçues à Québec, ce qui est un phénomène assez rare car la plupart du temps les productions viennent de l’extérieur. Nous allons essayer aussi d’implanter de nouvelles technologies et d’utiliser les ressources de façon très créative. Attirer un public plus large en rendant les productions visuellement et théâtralement plus intéressantes, c’est aussi une façon de sortir des sentiers battus. Il est vrai qu’on ne peut guère innover avec deux productions par année, l’exploration est limitée, mais nous avons proposé la Cenerentola de Rossini et l’Enlèvement au sérail de Mozart. En 2003, pour la première production dont j’étais responsable, j’ai programmé Turandot de Puccini, un opéra du vingtième siècle. C’est une œuvre qui demande beaucoup de moyens et c’était un choix audacieux. Cela a fonctionné magnifiquement.

RM  : Lorsque l’on regarde les opéras représentés depuis vingt ans, on constate que l’opéra français occupe une place privilégiée. Croyez-vous qu’un théâtre lyrique doit se spécialiser dans un répertoire spécifique pour se démarquer des autres et jouer ainsi un rôle important sur l’échiquier nord-américain ?

GL  : Si on regarde de ce côté-ci de l’Atlantique, nous sommes la seule compagnie entièrement francophone. À Montréal, une proportion importante du public est anglophone. Ce que nous voulons faire, c’est de présenter des opéras français avec une distribution entièrement québécoise ou française. Cela serait catastrophique d’engager des chanteurs avec une mauvaise diction. Aux Etats-Unis ou dans l’Ouest canadien, la compréhension de notre langue a moins d’importance que si on monte le même opéra à Québec. C’est une obligation mais cela restreint nos choix. Cela étant dit, j’essaie d’éviter que l’Opéra se limite à un seul répertoire. Le répertoire italien reste important et international. Nous avons peu touché au répertoire allemand. Il y a eu La Flûte enchantée et Hansel et Gretel. Mais il est vrai que dans notre politique artistique, nous avons mission de présenter et de mettre en avant l’opéra français. C’est certain.

RM  : Québec est la capitale de la province et la deuxième ville en importance par son bassin de population. Elle est appelée à jouer un rôle culturel de premier plan. Croyez-vous nécessaire de présenter plus d’œuvres par saison ?

GL  : À partir de l’an 2000, nous avons fait des saisons de trois opéras. Pendant quatre ans, nous avons tenu le coup mais c’était véritablement un tour de force. Il y avait un projet éducatif lié à cette troisième production. Les décors étaient faits par des enfants, et le public a beaucoup apprécié cette approche. La participation montait chaque année, sauf que financièrement cela devenait impossible à maintenir. Nous devons rétablir la situation financière. Ne l’oublions pas, nous sommes une compagnie régionale si on nous compare à Montréal ou Toronto.

RM : Le projet d’un Atelier lyrique verra le jour l’an prochain. Cette association, avec le Conservatoire de Musique de Québec et la Faculté de Musique de l’Université Laval pourrait-elle doubler le nombre de représentations ?

GL  : Pour l’instant, ce serait une production à partir des forces additionnées des trois institutions. Et cela demeure éducatif, c’est le développement de la relève. Nous voulons additionner les ingrédients professionnels aux ingrédients pédagogiques déjà en place. Du point de vue financier, c’est intéressant d’avoir les trois organismes. Il y a beaucoup de ressources – pensons aux professeurs de musique, de chant, aux coachs, aux locaux pour répéter – et nous pouvons ainsi toucher un répertoire moins traditionnel, explorer davantage l’opéra contemporain par exemple, ou (sans jeu de mots) tout champ de recherche.

RM : L’an prochain, le Palais-Moncalm deviendra la résidence des Violons du Roy. Croyez-vous qu’une collaboration soit souhaitable entre l’Opéra de Québec et l’ensemble de Bernard Labadie ?

GL : C’est déjà arrivé par le passé. D’ailleurs, en ce moment, ils jouent Agrippina de Haendel. Nous avons fait avec Les Violons du Roy les Noces de Figaro, Cosi fan tutte, La Flûte enchantée et l’an dernier l’Élixir d’amour. Pour l’instant, il n’y a pas de projets sur la table. Le Palais-Moncalm, n’aura pas de fosse d’orchestre, ce qui peut limiter une collaboration systématique. Le projet, c’est de développer l’Atelier avec les deux institutions.

RM  : Vous allez présenter en mai prochain les Contes d’Hoffmann. Quelle version sera représentée ? Tiendrez-vous compte des recherches musicologiques effectuées par Jean-Christophe Keck et Michael Kaye ?

GL  : J’ai regardé toutes les solutions possibles. C’est toute une aventure ! J’ai décidé de me baser sur la version traditionnelle dite Choudens, mais avec des modifications, des ajouts. En fait, nous sommes en plein travail en ce moment même. C’est la troisième fois que nous montons les Contes et je ne voulais pas le visuel traditionnel, poussiéreux. Ce sera présenté d’une façon très fantaisiste, avant-gardiste, cela apportera plus de féerie. C’est la première fois au Canada qu’on importe une production d’Amérique du Sud. Lorsqu’elle a été créée à Bogota en novembre 2004, la production était basée sur l’édition Kaye. Bref, je ne peux vous en dire davantage sinon que ce sera notre version.

RM  : Que nous réserve l’Opéra de Québec dans les années à venir ?

GL  : Pour le moyen terme, deux opéras sur la scène principale. Ce qu’il y aura comme développement, c’est notre association avec les deux institutions. Pour l’autre année, on vise un mini atelier lyrique de jeunes professionnels qui viendra compléter le cycle au niveau supérieur. Mais contrairement à Montréal, ce sera ponctuel, pour une production en particulier. Et nous espérons que cette production va partir en tournée et être jouée partout au Québec. Ensuite, je souhaite pouvoir intégrer certaines technologies, le multimédia par exemple. L’opéra a longtemps été à la pointe du développement et depuis les années 50-60, c’est plutôt la routine qui a pris toute la place. Il est grand temps d’y remédier. Enfin, donner des opéras qui n’ont jamais été vus à l’Opéra de Québec. Je pense au grand répertoire que les Québécois connaissent par le disque mais qui n’a jamais été donné dans la capitale, par exemple au Bal masqué qui a eu un très grand succès. Sans pousser les limites du répertoire trop brusquement, amener le public à découvrir des nouvelles œuvres.

RM  : Le public québécois est-il plutôt conservateur ? Comment peut-on le qualifier ?

GL  : Une première constatation : par son bassin de population, nous avons un public plus nombreux et fidèle que partout ailleurs au Canada. Pour une ville de 500 000 habitants, nous attirons beaucoup plus de spectateurs, toutes proportions gardées, que Montréal. Il y a sans doute des raisons historiques à cela. Trois grands ténors viennent de Québec : Léopold Simoneau, Raoul Jobin et Richard Verreau. Les gens sont très fiers de cela. Mais il y a aussi beaucoup de voix naturelles. Peut-être que les chorales religieuses ont aidé.

RM  : Quel opéra (en dehors des contingences budgétaires ou autres) voudriez-vous voir monter à tout prix ? Un rêve ?

GL  : Il n’y en a pas juste un. J’aimerais beaucoup présenter Wagner. Lequel ? Cela dépend des jours et de mon humeur. Tristan ou peut-être le Vaisseau fantôme ou Tannhäuser. Mais il y a un opéra que j’ai en tête depuis toujours, que je trouve génial, un des derniers opéras de Massenet, c’est Don Quichotte qui m’a toujours fasciné. Mon personnage fétiche ! Un homme qui lutte envers et contre tout. J’ai des images chez moi de Don Quichotte. J’ai aussi chanté le cycle de mélodies de Jacques Ibert et Don Quichotte à Dulcinée de Ravel. J’ai étudié avec Martial Singher qui les a créés en 1934 en présence même du compositeur. C’est lui qui m’a appris comment interpréter Ravel. Mais pour revenir à l’opéra de Massenet, je trouve dans cette œuvre des choses extraordinaires. Entre autres, il y a un air de Don Quichotte où il compose une chanson pour Dulcinée. Il essaie des vers qui ne fonctionnent pas trop bien. C’est irrésistible. Je trouve cela extraordinaire et ça ne s’est jamais fait nulle part ailleurs. On voit l’auteur à l’œuvre dans l’opéra. Et j’adore Massenet. Il y a ceux qui adorent et ceux qui détestent. On s’emporte avec Massenet. Il y a une psychologie, une finesse dans l’orchestration. Je trouve cela sublime. Thaïs est un autre chef-d’œuvre que j’ai beaucoup travaillé. Le rôle d’Athanaël est sans doute l’un des rôles que j’aurais le plus aimé faire sur scène.

RM  : Vous avez devancé ma question. Vous êtes d’abord baryton. Comment faites-vous pour concilier les deux ?

GL  : Un choix déchirant. Au début, je m’ennuyais vraiment beaucoup de moins chanter. Il y a quelque chose de physique, de physiologique, on est habitué à l’adrénaline, à monter sur scène. C’est un entraînement physique. En arrêtant de chanter, j’ai eu des maux de dos, je respirais moins bien. Je ne sais pas trop ce qui se passe, les muscles travaillent peut-être différemment. Une chose est sûre : on est en manque. Ne plus être assis au piano et ouvrir des partitions, découvrir des nouveaux rôles. Tout ce travail préalable que j’adorais faire. Et cela a pris deux ans avant de se calmer. La piqûre m’a reprise, il y a trois ou quatre ans environ, j’ai finalement accepté le rôle de Falke (La Chauve-Souris) à Chicoutimi et aussi Germont (La Traviata) pour le Théâtre de la Rive-Sud à Montréal. Mais cela m’a tellement mis en retard dans mon travail que j’ai compris que je ne pouvais pas faire les deux en même temps. En plus des deux opéras, il y a aussi le Gala qui demande beaucoup de temps et de préparation.

Crédits photographiques : © Opéra de Québec

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