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Sébastien Lemoine, baryton sans langue de bois

Il irradie d’énergie positive et n’a pas la langue dans sa poche. A l’occasion de la reprise de Ta Bouche au théâtre de la Madeleine, ResMusica a rencontré , voix splendide et physique de top model.

« Le challenge a été de ne pas faire percevoir à l’auditoire que je voyageais à des altitudes inhabituelles. »

ResMusica : Vous chantez le soldat dans Salomé et les mélodies Don Quichotte de Jacques Ibert, de vrais parties de baryton. On vous retrouve dans Bastien de Ta Bouche, qui n’est pourtant pas dans la même tessiture ?

 : Le rôle de Bastien est presque écrit pour un ténor, ce n’est pas du tout ce que je fais d’habitude, je ne suis pas un Baryton Martin. D’ailleurs on a transposé certains morceaux comme « Machinalement » qui se promène normalement sur le ré-mi-fa, ré-mi-fa dièse. Ce n’est pas que ce soit des notes que je ne puisse pas atteindre, mais il faut tenir cette tessiture quarante ou soixante soirées d’affilée et le rôle entier est assez long et aigu avec trois airs, deux duos et deux finales. Il ne s’agit pas de chanter tout ça plein tube avec une voix d’opéra. Ce répertoire a aussi besoin de souplesse et de nuances. Le challenge a donc été de ne pas faire percevoir à l’auditoire que je voyageais à des altitudes inhabituelles. Je crois y être arrivé, je pense même que cette production m’a fait gagner un demi-ton !

RM : On entend de prime abord chez vous une solide autorité vocale doublée d’une excellente diction, caractéristiques communes à de grands barytons français d’hier et d’aujourd’hui : Robert Massard, Gabriel Bacquier, Alain Vernhes, Ludovic Tézier…et pourtant, vous n’avez pris des cours avec aucun d’entre eux, et quand vous parlez de votre voix, on a l’impression qu’elle est complètement naturelle. Pensez-vous que la France soit terre de barytons ?

SL : Quand on demande de citer un ténor français, on répond Georges Thill, ou Roberto Alagna. Pour les barytons, c’est vrai qu’on en a beaucoup plus qui ont fait une très grande carrière. Ce qui me surprend, c’est qu’ils viennent souvent du sud comme Alain Fondary ou Jean-Philippe Lafont. On a l’impression que les voix masculines du sud sont plus adaptées au chant. Je suis par exemple toujours fasciné par les voix très sonores des habitants du Pays Basque, mais c’est un peuple qui n’a pas perdu l’habitude de chanter, ça peut être une explication. Par contre, même si j’aimerais bien, je ne pense pas avoir une voix naturelle comme peut l’avoir Stéphane Degout ou encore Bryn Terfel. J’ai un instrument qui a un potentiel dont je ne connais pas encore les limites, mais il me demande beaucoup de travail et de patience pour comprendre comment je peux m’en servir.

RM : Comment avez-vous découvert la musique ?

SL : J’étais militaire de carrière, navigateur aérien dans l’aéronavale, et après onze ans de service, l’armée n’a pas renouvelé mon contrat pour des raisons budgétaires, en fait pour ne pas avoir à payer ma retraite prévue quatre ans plus tard. Je m’étais engagé très jeune dans l’armée, je n’avais qu’un Bac D passé en candidat libre durant ma formation donc aucune possibilité évidente de reconversion. J’étais effondré, confronté à un drame terrible.

Depuis quelques mois, je prenais des cours de chant, parce que je chantais Elvis Presley, Johnny Hallyday, Jacques Brel dans des karaokés et je n’arrivais pas à faire le « passage » (endroit de la tessiture où le larynx bascule, NDLR). J’y suis allé uniquement dans ce but, et j’ai rencontré un professeur, Daniel Salas, qui m’a fait découvrir l’art lyrique, car jusqu’ici, je ne connaissais pas l’existence de l’opéra, je n’étais même jamais allé à un concert. Il m’a fait confiance, il a entendu un instrument et m’a pris malgré tout, je ne sais pas comment il a fait, car lorsque je me réentends à l’époque je ne me trouve vraiment pas bon.

Après mon éviction de l’armée, j’ai fait un bilan de compétence. Le conseiller en carrière a été chercher ça tout au fond de moi : J’aimais beaucoup chanter. Je me suis rappelé que tout petit, je chantais et racontais des histoires dans les mariages et que je rêvais de passer à l’école des fans… J’ai alors fait un pari fou, car je n’avais quasiment aucune chance : devenir chanteur d’opéra. J’ai tenté le CNSM de Lyon, dans la classe de Glenn Chambers. J’étais déjà trop vieux, il a fallu une dérogation et je pense que le directeur de l’époque, Gilbert Amy, intéressé par mon histoire, m’a donné un petit coup de pouce. On a ensuite essayé de me faire partir plusieurs fois, car je n’avais pas le profil, pas l’âge, pas la culture musicale, et je ne progressais pas très rapidement, mais au bout de quatre ans, j’en suis quand même sorti avec un premier prix mention très bien. Comme quoi, j’ai toujours bien fait de ne pas écouter ceux qui nombreux, depuis l’école de musique de Nîmes jusqu’à il n’y a pas très longtemps, m’ont déconseillé de faire ce métier pour lequel je n’avais, selon eux, aucune chance de réussite. Parallèlement et contre l’avis de l’encadrement du CNSM, persuadé que ça m’en apprendrait beaucoup sur le métier, j’ai intégré le Chœur de l’Opéra de Lyon. J’ai ensuite rejoint l’Opéra Studio.

Mon parcours est jalonné de rencontres avec des gens qui ont su déceler quelqu’un qui n’était pas dans le moule, mais qui avait peut-être des atouts. J’ai beaucoup appris en chantant dans les chœurs. J’assistais à toutes les répétitions. Je regardais et j’écoutais les solistes. J’ai beaucoup appris en écoutant les autres et je ne m’en prive toujours pas. Je suis tout de même à la recherche d’un nouveau professeur de chant, car c’est indispensable d’avoir à ses côtés un contrôleur, on ne peut le faire soi-même. Aujourd’hui, la blessure de l’armée n’est toujours pas refermée et je ne pense pas qu’elle se refermera un jour. Monter dans un avion me manque, même si je suis très heureux de ma nouvelle carrière. Quand de temps en temps je me retourne, j’ai du mal à croire que j’ai parcouru tout ce chemin dont j’ignorais l’existence.

RM : Pensez-vous que les chanteurs français ont la place qu’ils méritent dans les théâtres de leur pays ?

SL : C’est scandaleux ! Quand je regarde les distributions dans les grands théâtres, on ne va pas me faire croire qu’il n’y a pas de chanteuses françaises capables de chanter les dames de la Flûte enchantée, ni même de Masetto, ce n’est pas vrai ! En France, il y en a au moins quinze chanteurs capables de très bien chanter Masetto ! Je ne suis bien sûr pas pour le protectionnisme forcené comme le font par exemple les italiens où parfois des chanteurs aux qualités relativement modestes, mais autochtones se produisent dans de grandes maisons. Mais l’effet inverse en France, où par snobisme on n’engage pas de chanteurs français est tout aussi scandaleux, et ça me révolte vraiment. Faut-il aller faire son nom à l’étranger et revenir ? C’est à la fois dommage et insultant ! En chant, non seulement le manque de structures d’enseignement est criant, mais il y a un vrai problème : les chanteurs français sont mal considérés. J’ai l’impression de n’avoir aucune chance de chanter un jour à l’Opéra-Bastille, même dans un rôle de second plan. Je n’oserais même pas m’y présenter aujourd’hui à une audition, j’aurais l’impression avoir un handicap, une tare : ma nationalité.

RM : Avez-vous travaillé d’une façon particulière, pour posséder cette diction parfaite ?

SL : Non, je ne l’ai jamais travaillée particulièrement, mais on m’a toujours fait ce compliment et ça me fait très plaisir, car c’est quelque chose auquel je tiens. Nous racontons des histoires et même en musique, ces histoires sont d’abord des mots. Tous les chanteurs, même ceux qui ne le font pas, vous diront que la première étape en abordant un rôle quelle que soit la langue est le travail sur la prosodie.

RM : Dans Ta Bouche, il y a beaucoup de textes parlés. Avez-vous pris des cours de comédie ? Est-ce une obligation pour les jeunes chanteurs d’être de bons acteurs ? L’époque du chanteur planté en avant-scène avec la main sur le cœur est-elle révolue ?

SL : Ça existe encore chez certains ténors…Non ! Ne riez pas ! Peut-être ont-ils leurs raisons. Ils sont sûrement fragiles du cœur et doivent contrôler leur rythme cardiaque. Plus sérieusement, c’est tout de même une réalité, plus une voix est rare et recherchée, et moins on est regardant ! Aujourd’hui on est beaucoup plus exigeant qu’avec nos aînés !!! On nous demande d’être de très bons comédiens, de parfaits musiciens, et en plus d’avoir le physique de l’emploi. Je connais certaines personnes qui ont une voix magnifique, mais un physique ingrat et qui ne trouvent pas d’engagements à cause de ça. Une déplorable conséquence de notre société moderne de l’image. À part cette ségrégation plastique, je trouve ces exigences nouvelles très saines et je me demande d’ailleurs comment on a pu tolérer autre chose. Demander aux chanteurs d’être de bons comédiens est la moindre des choses. Une voix toute seule même magnifique n’a aucun intérêt si elle n’est pas au service d’intentions dramatiques car il ne faut pas oublier que nous ne sommes que des interprètes, nous ne faisons que réinventer ce qui l’a déjà été des centaines de fois et ça un instrument tout seul ne peut le faire.

RM : Mais est-ce qu’on vous prépare à ça ?

SL : Pas du tout. Je considère que le jeu théâtral est un de mes points faibles. Je mets toujours beaucoup de sincérité et d’énergie dans mes personnages, mais ça ne suffit pas ! Jouer la comédie est un métier à part entière et ce n’est pas en participant à de rares scènes lyriques dans un CNSM par exemple que j’ai pu apprendre les indispensables ficelles du métier de comédien même si le professeur que j’avais, Jean-Philippe Amy, était extraordinaire.

Nous ne sommes donc aucunement préparés aux techniques de la comédie. Nous devons alors faire confiance à nos dispositions naturelles, ce qui donne des résultats plus ou moins convaincants et c’est vraiment très frustrant !

En France, nous n’avons aucune préparation à la scène. On nous prépare à pas grand-chose en fait. Je me souviens de ce directeur du CNSM de Lyon qui fièrement nous affirma qu’il n’était pas là pour fabriquer des chanteurs d’opéra. Entre nous, il tient ses objectifs : il fabrique un bon nombre de mauvais professeurs de chant, des gens qui ne savent pas ce qu’est le métier de la scène. On privilégie la théorie, c’est stupide. On interdit aux jeunes chanteurs de se produire dans des chœurs, alors que c’est capital ! Du coup n’émergent de leur belle institution que des génies comme Stéphane Degout qui aurait pu s’en passer ou quelques rares miraculés têtus comme moi pour qui le passage dans un CNSM reste indispensable, car il ne faut tout de même pas jeter le bébé avec l’eau du bain.
Mais il ne faut pas rejeter toute la responsabilité sur les conservatoires dont les carences seraient comblées par l’existence de troupe. Les jeunes chanteurs sont orphelins de l’absence de troupes en France. Ludovic Tézier s’est exilé en Suisse pour travailler au Théâtre Municipal de Berne, et a pu apprendre et jouer des premiers rôles, comme Don Giovanni ou Escamillo, dans ce petit théâtre.

Stéphane Degout malgré ses dispositions hors normes a appris le métier dans la troupe de l’Opéra de Lyon avant qu’on ne la supprime pour des raisons qui m’échappent. Elle était un formidable laboratoire pour des jeunes chanteurs se retrouvant ainsi au milieu d’artistes confirmés. Je me souviens d’Alessandro Corbelli dans Cenerentola capable de faire tomber la salle avec un battement de paupière. C’est au contact de gens comme ça que l’on apprend à jouer. Alors, j’apprends sur le tas en regardant les meilleurs d’entre nous. Certains sont doués naturellement et ce sont d’excellents modèles, comme Gilles Bugeaud qui joue mon père dans Ta Bouche. Je n’ai pas son talent alors, je le regarde et j’essaie de m’inspirer de ses trucs, de la précision de son jeu. Je suis un ouvrier. Je me remets en question, je réfléchis beaucoup, et j’essaie de m’améliorer sans arrêt, de voir dans la glace ce qui ne va pas. Je réfléchis aussi beaucoup quand je regarde des films que je revois pour la 3e ou 4e fois, j’ai un œil plus attentif aux ficelles des acteurs, mais je me sens très loin du compte. Il n’y a qu’à la télévision que l’on devient chanteur ou danseur étoile en six mois, dans la vraie vie, il faut se rendre à l’évidence, c’est un peu plus long.
Pour Ta Bouche, il faut aussi danser, et j’ai beaucoup souffert, car je n’ai pas non plus une grâce naturelle. Je suis un footballeur, un surfeur, pas un danseur ! Il m’a fallu beaucoup travailler, ravaler ma honte, oser répéter des attitudes ridicules pour qu’elles le deviennent de moins en moins. Je me suis aidé en me passant en boucle les comédies musicales de Gene Kelly.

Alors aujourd’hui je suis à la recherche d’une structure qui m’aiderait à combler toutes ces lacunes en comédie et en danse par exemple. J’aimerais suivre des cours d’expression corporelle. Tout ceci est très important, car l’opéra, l’opérette, la comédie musicale c’est du théâtre musical.

Pour en revenir à la comédie, on raconte des histoires en musique, des histoires qui ont été racontées des milliers de fois. Si on n’est pas capable d’y apporter notre sensibilité, il faut qu’on reste à la maison. La voix c’est quelque chose de magique, mais dans notre métier, on n’a pas le droit de ne pas porter attention au texte. Je pense que c’est pour cette raison qu’on manque d’un public large. On n’a pas compris comment raconter les histoires. Il y a des conventions, des productions à l’ancienne parfois insupportables. Vous avez remarqué comment cette production de Ta Bouche est montée d’une façon dépoussiérée, qui parle au spectateur moderne?

RM : Pour l’opérette, d’accord, mais pourrait-on faire la même chose avec Traviata, par exemple ?

SL : Il y a forcément des conventions dans l’opéra, mais ce n’est pas pour ça qu’il faut en faire quelque chose d’imperméable aux vrais sentiments. Si je vois une cantatrice qui a une voix superbe, mais qui est incapable d’exprimer une émotion, qui ne nous raconte pas ce qu’elle est, parce qu’elle ne l’a pas compris elle-même, ça ne m’intéresse pas, et c’est aussi pour cette raison que le théâtre en musique manque maintenant d’une communion avec un certain public : parce que nous n’arrivons plus à raconter des histoires, avec ce que nous avons à l’intérieur. Mon métier à moi, c’est raconteur d’histoires.

Je suis fan de Bryn Terfel, je l’écoute dans ma loge avant le spectacle. Il a un instrument splendide, mais il a plus encore. Ses interprétations ne peuvent pas laisser indifférent tant elles sont pleines, réfléchies et parfois violentes. Je suis allé le voir dans Salomé à Vienne, et bien c’est Iokanaan qui signait des autographes à la sortie. C’est un artiste complet. C’est le modèle auquel je voudrais ressembler même si je n’y arriverai peut-être jamais. C’est pour ça que j’aime faire ce métier pour donner aux gens ce qu’ils n’ont pas tous les jours, ni dans la vie, ni à la télévision. J’aime les prendre par la main quand les lumières s’éteignent, et les emmener quelque part avec ce que j’ai de meilleur. Ce qui m’intéresse, c’est d’aller en direction du public, pas que d’un certain public, mais du public. Sans niveler par le bas ni se prostituer, car je suis persuadé qu’un public s’éduque.

RM : Est-ce que cette génération de chanteurs-acteurs pourrait annoncer une évolution du répertoire, un retour à la mode de l’opérette et de l’opéra-comique, qui nécessitent de savoir jouer la comédie aussi bien parlée que chantée ?

SL : Je n’espère pas qu’un genre chassera l’autre. Je souhaite qu’on monte plus souvent ce type d’œuvres. Ce sont des mines d’or et c’est aussi notre culture, notre identité. On ne fait pas assez de ces choses ou du moins, on ne les monte pas bien. En tout cas, moi qui aime dire du texte parlé, je les adore, j’y prends beaucoup de plaisir, mais je rêve tout autant de Gianni Schicchi, de Figaro, de Leporello, de Don Giovanni, de Dandini et je veux aussi pouvoir les chanter, c’est autre chose, mais j’espère pouvoir embrasser le tout.

Crédits photographiques : © Alain Guillot

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