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Persée : Démon changeant aux variations d’éclat

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Jean-Baptiste Lully (1632-1687) Persée, tragédie lyrique en cinq actes, livret de Philippe Quinault (d’après les Métamorphoses d’Ovide). Créée à l’Académie royale de musique, le 17 avril 1682, puis à Versailles le 21 juin de la même année. Mise en scène : Marshall Pynkowski ; décors : Gérard Gauci ; costumes : Dora Rust-d’Eye ; chorégraphie : Jeannette Zingg ; Cyril Auvity, Persée ; Alain Coulombe, Phinée ; Olivier Laquerre, Céphée/Méduse ; Marie Lenormand, Andromède ; Stéphanie Novacek, Cassiope ; Monica Whicher, Mérope ; Colin Ainsworth, Mercure ; Vilma Vitols, Vénus/Une Nymphe guerrière. Curtis Sullivan, Cyclope/Sténone, une Gorgone/Un Triton ; Michiel Schrey, Euryale, une Gorgone. Artistes de l’Atelier Ballet. Tafelmusik Chamber Choir. (Chef de chœur Ivars Taurins). Tafelmusik Baroque Orchestra, direction Hervé Niquet. Réalisateur Marc Stone. Enregistré au Elgin theatre, Toronto, 28 avril 2004. 1 DVD EuroArts 2054178 zone 0. Durée totale : 127’

 

De l’aveu même du compositeur, aucune de ses tragédies lyriques ne fut, jusqu’à ce jour, composée avec autant de passion que Persée, incarnation du héros noble par excellence, pourfendeur de monstre et Grand Justicier coupeur de tête. Œuvre prémonitoire, serions-nous tenter d’affirmer. Empressons-nous d’ajouter qu’elle fut donnée en 1770 pour célébrer les noces de Louis XVI avec Marie-Antoinette.

1682 est une année faste pour Lully. Il est nommé secrétaire du Roi, ce qui le rapproche encore plus du monarque, avant de donner Persée, sa pénultième tragédie lyrique dans la veine mythologique. Le compositeur, aidé de son fidèle librettiste, s’est plu à peindre son héros sous les traits de Louis XIV. Il est étonnant de constater que Persée chante peu comparativement aux autres personnages, qu’il brille par son absence sur scène, trop occupé à pourfendre ses ennemis. Victorieux de la Méduse, il libère Andromède après avoir trucidé le monstre – un dragon à la démarche d’une mascotte bringuebalante – enfin il pétrifie toute une armée, le temps de le dire, en brandissant de son bouclier la tête de Méduse accrochée. Voici donc ce qui reste de l’apologie de Louis le Grand, voulue par ses auteurs, et du conflit qui oppose humain et divin, entre ce fils de Jupiter admiré et aimé des dieux et craint par ses sujets. Les trois Gorgones, loin de symboliser la Triple Alliance contre Louis XIV, deviennent sous les directives de Marshall Pynkovski, un trio de mauvais goût. Tout gravite autour de Persée, l’illustre personnage, aux innombrables qualités. C’est aussi le nom d’une constellation où se place l’étoile que les anciens textes arabes désignaient par Démon changeant, à cause de ses variations d’éclat. Mais Persée renonce à l’armure divine « la mort est dans ses yeux » et reprend ses attributs humains pour les beaux yeux d’Andromède. Les véritables personnages du drame sont Mérope, Phinée et Méduse.

Le roi Céphée d’Éthiopie et son épouse Cassiope avaient promis leur fille Andromède à Phinée, frère du roi. Mais les habitants du royaume sont terrorisés par la Méduse, envoyée par Junon courroucée. Le roi mande Persée de tuer la Gorgone, le héros victorieux pourra ainsi s’unir à la femme aimée qui n’est autre qu’Andromède qui l’aime de retour. On devine le chassé-croisé amoureux : Phinée évincé par son rival, veut la perte du héros. S’ajoute Mérope, sœur de la reine Cassiope, qui aime Persée.

La production torontoise nous plonge d’emblée au premier acte. Il est dommage que l’on nous prive du Prologue d’autant plus que celui-ci est particulièrement éloquent. On peut s’en convaincre en se référant à la version dirigée par parue en 2001 chez Naïve. La belle Ouverture nous fait découvrir les ors de Versailles sans que cela ne ressemble à un étalage de jeu de cartes postales en vue des visites guidées. Est-ce parce que les perséides sont des étoiles filantes que a choisi la voie rapide et non la voie royale ? Aussi pourrions-nous lui reprocher son parti pris de certains tempi et des raccourcis que l’opéra ne justifie point. Mais ce qui retient l’attention, c’est tout de même la dynamique du jeu scénique, une distribution somme toute assez équilibrée, de jeunes chanteurs pleins d’énergie et qui en général, n’écorchent pas trop les oreilles francophones. La Mérope de Monica Whicher est excellente, vocalement et scéniquement. Dès le premier acte « Ah, je garderai bien mon cœur » et son merveilleux duo au deuxième avec Andromède « Vous l’aimez? » où les voix se croisent harmonieusement, précédé de l’air « Hélas, il va périr » pour aboutir à « Infortunés, qu’un monstre affreux ». Partout, Mérope domine par son talent de tragédienne, par son chant et sa façon de dire les mots et l’émotion qu’elle réussit à transmettre. Il est vrai que ses airs sont les plus saillants de la partition et mettent en évidence la psychologie du personnage. L’autre duo avec Phinée, « Nous ressentons les mêmes douleurs » est poignant. Son timbre est opulent, sa sensibilité la rend particulièrement attachante, voire troublante. L’Andromède de est crédible, amante vouée à Persée, aimée de Phinée, retenons au quatrième, enchaînée à un rocher, « Dieux qui me destinez » devant le dragon que Persée trucidera sans trop d’effort. Son duo très juvénile avec Persée « Belle princesse » nous met en présence de deux êtres idéalisés ; les jeunes amants rassemblés vibrent sur les mêmes mots, propos presque trop humains pour le fils de Jupiter. Tous les autres rôles féminins sont bien tenus, on pense en premier lieu à la Cassiope de Stephanie Novacek, voix enjôleuse, belle présence sur scène et la Vénus un peu acide de Vilma Vitols suspendue dans une nacelle.

dans le rôle de Céphée, le roi d’Ethiopie, donne sa pleine mesure au personnage noble et tout dévoué à son peuple. La voix est majestueuse, le geste impérial. Il aurait dû en rester là. À l’acte III, le rôle de la Méduse l’a certes moins inspiré. De l’air accompagné d’Euryale et Sténone « J’ai perdu la beauté » suivi du duo avec Mercure « Mon terrible secours » pour aboutir à « Ô tranquille sommeil », nous sommes en plein opera buffa, loin de l’atmosphère glauque qui devrait inspirer la terreur de nous savoir pétrifié devant ses artifices. Il en rajoute et compose avec ses deux comparses le monstre tricéphale qui nous laisse de glace avec des pitreries grotesques. dans Phinée lui ravit sans doute la première place, non pas par les qualités vocales supérieures, mais assurément par le style et l’engagement du chanteur. Il revêt le costume du rival malheureux qui lui sied bien. Le rôle de Phinée, tout comme celui de Mérope, deux êtres blessés, déchirés, équidistant de leur amour, est exigeant et demande de vivre intensément le drame. Le duo « Ah que l’amour aurait d’attraits » donne la mesure qui ne faiblira jamais. Il y a peu à dire de qui incarne un Persée à la voix diaphane. Par contre, il reste à faire un sérieux travail au Mercure de , descendant du ciel, pour s’approprier un style français et une langue qu’il maîtrise mal.

La danse est un élément important qui s’imbrique parfaitement à la tragédie. C’est ainsi que l’on voit paraître les Jeux Juoniens ou les Entrées des Nymphes guerrières, des Cyclopes, suivies des Divinités infernales. Toutes ces chorégraphies sont exécutées avec soin.

Dans le cadre étroit du Elgin Theatre, cette production, sans être mémorable, possède tout de même de réelles qualités, à commencer par une distribution très engagée.

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