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Richard Rittelman, le plus suisse des barytons français

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Le plus suisse des barytons français effectue ce mois-ci sa prise du rôle d’Albert dans Werther à Turin. Ne rêvons pas, il ne donne pas la réplique à Roberto Alagna, il fait partie de la distribution B, aux cotés de Kostantin Andreyev (Werther) et Kate Aldrich (Charlotte). C’est déjà beaucoup. Il a livré ses impressions à ResMusica.

« C’est un nouveau pas dans mon répertoire, et une étape pour certains directeurs de théâtre qui m’ont collé une étiquette de baryton léger. »

ResMusica : Comment devient-on distribution B dans un Werther où trône le nom de toute la famille Alagna ?

 : Roberto Alagna, que j’avais rencontré dans Carmen avec Michel Plasson à l’Opéra de Gênes en 2002, et ensuite dans la recréation de Cyrano de Bergerac de Franco Alfano au Festival Radio France a Montpellier en 2003, dans laquelle je chantais un petit rôle, a gentiment suggéré mon nom auprès du directeur de l’Opéra de Turin pour le rôle d’Albert, que je n’avais jamais chanté. Je fus convoqué, dans les règles de l’art, pour une audition sur la grande scène du Regio Torino : ça a marché !

De plus je suis très heureux avec les frères Alagna : c’est une famille aux multiples talents et en plus complémentaires, il y règne un esprit sain de travail, motivant et de qualité !
David Alagna a l’art de faire de belles mises en scène qui respectent non seulement le livret mais font aussi évoluer les personnages avec une vue cinématographique, c’est à dire qu’il fait ressortir la personnalité du plus modeste personnage jusqu’au rôle principal avec sa propre force intérieure, ce qui donne plus de vie, de relief dans le déroulement de l’histoire, on ne quitte pas l’action et pas de gestes inutiles ! Et Federico Alagna (sculpteur et plasticien déjà confirmé pour ses créations de bronze) conçoit de remarquables décors. Je suis très touché par cette entente fraternelle et quasi télépathique pendant les répétitions, tout se monte avec harmonie et bonne humeur !

RM : Que représente cette prise de rôle pour vous ?

RR : C’est un nouveau pas dans mon répertoire, et une étape pour certains directeurs de théâtre qui m’ont collé une étiquette de baryton « léger ». Pour le moment, on voyait en moi plutôt un Pelléas ou un mélodiste. En revanche, certaines personne comme Alain Lanceron ou Michel Plasson m’ont encouragé en me disant que je pourrai le chanter très bien. J’espère pouvoir ainsi démontrer mon évolution vocale en abordant ce répertoire …sans abandonner ce qui précède!

RM : Que ressent-on quand on chante dans une distribution B ? On rêve d’être dans la distribution A un jour ? On en profite pour observer les stars d’aujourd’hui et en tirer des leçons ?

RR : Quand on chante aux cotés de Roberto Alagna, on a envie de se donner à fond : il fait partie de cette race de chanteurs qui relève le niveau d’un plateau, y a de l’électricité quand il rentre sur scène, et il se donne à fond, on y croit complètement, c’est ce qui me plait…
Je pense que de faire une double distribution dans une production lyrique est un grand atout pour tout le monde :
– Une série de neuf spectacles sont proposés, au lieu de trois ou quatre habituellement (ce qui est souvent très frustrant), ce qui permet qu’un plus grand nombre de spectateurs puissent venir voir, la preuve on joue à guichets fermés!
– Dans la distribution B nous débutons tous, ce qui est une occasion rêvée étant données les conditions de travail dans un théâtre comme le Regio di Torino.

RM : Je m’aperçois, en interviewant pour cette série « les voix françaises », les jeunes voix de demain, que la plupart sont passées peu ou prou par l’Opéra-Studio de Lyon. Hasard ou nécessité? S’agissait-il d’un « tri » dans lequel les meilleurs se sont retrouvés, et auraient-ils fait carrière sans cela, ou tout au contraire cela leur a-t-il donné les armes nécessaires pour entamer une solide carrière ? 

RR : Je dois énormément a Jean-Pierre Brossmann et Alain Durel qui ont été les premiers à me donner ma chance a l’Opéra National de Lyon. Cet Opéra-Studio a été un tremplin merveilleux et idéal après mes études au Conservatoire de Genève pour mettre en pratique l’enseignement du chant : on était enfin sur un plateau, en condition de spectacle, comme un athlète qu’on « coache » pour faire une performance, nous étions préparés par des chefs de chant compétents, et prêts à se confronter à des professionnels confirmés à qui on donnait la réplique et avec qui on apprenait le métier en les observant et en intégrant tout ce qui pouvait être positif pour nous, en absorbant comme une éponge…

C’est vrai que c’est là que j’ai appris principalement à assimiler le jeu d’acteur et le chant comme une entité indissoluble : l’opéra n’est pas mort, les temps sont passés où le chanteur se plantait sur le devant de la scène. L’opéra est un art complet et complexe où les spectateurs viennent en même temps pour apprécier du beau chant et voir une pièce de théâtre.

RM : La disparition de l’Opéra-Studio va donc être un véritable handicap pour les générations qui suivent la votre ?

RR : J’espère que certaines maisons d’opéra vont y revenir (comme Bastille récemment), ou mieux, que l’on reprogramme à l’ancienne des doubles distributions dans certains spectacles comme certaines maisons d opéra en Italie ont gardé la tradition.

RM : On dit que vous avez découvert la musique en visitant les coulisses d’un opéra, encore adolescent ?

RR : Expérience incroyable, à l’âge de onze ans, un peu avant la mue, je me souviendrai toujours de ce Tannhäuser dirigé par Horst Stein avec René Kollo et Wolfang Schœne. Je faisais partie des Edelknabencomme sopraniste ; pendant les trois semaines de répétitions, j’avais l’impression d’être dans un autre monde, cette ambiance conviviale et ce plaisir de travailler en équipe, même toutes ces rigolades! comme en famille… et les soirs de représentations, le septième ciel!

J’ai eu le coup de foudre pour ce métier, c’était là que je me voyais… c’est ce qu’on appelle une vocation… pourtant j’avais tellement le trac en public à cet âge que je n’aurais jamais pensé à une suite…

RM : et pourtant vous avez continué?

RR : Eh bien … oui… après la mue, j’ai pris mes premières leçons de chant à 15-16 ans, et petit a petit, comme par prédestination, des portes se sont ouvertes, des signes me montraient que j’étais sur la bonne « voie » ou « voix », des rencontres, des étapes…tout cela m’a permis de surmonter les déceptions, les déconfitures qui font que ce métier reste un métier de passion et d’incertitudes!

RM : Votre site est en anglais. Pourquoi ? Vous n’aimez pas être francophone ? Est-ce un handicap dans votre métier? 

RR : Ah ah, non, la seule raison est économique ! J’ai dû choisir, au grand dam de mes aspirations francophones, une première version de mon site en anglais, car c’est encore une langue universelle comme pour notre métier. Le répertoire français est tellement vaste et regorgeant de trésors méconnus ou inconnus que je pourrais me consacrer entièrement à cette musique.

RM : Vous semblez pourtant très éclectique dans vos choix de répertoire. Vous parliez tout à l’heure de mélodies. Vous avez gagné des prix il me semble ?

RR : Effectivement, je me suis fais connaître par mes Prix au Concours des Voix d’Or – Henri Duparc, Concours de Clermont-Ferrand, de Toulouse, Marmande etc.
Pour moi la mélodie ou le lied sont la base du chant, on trouve ses couleurs comme un peintre ses palettes de nuances, on travaille la souplesse, comme une ballerine ses exercices à la barre, on évalue son amplitude vocale du piano au forte… puis quand on chante de l’opéra on transpose ces mêmes proportions avec une projection plus adaptée à passer l’orchestre et se faire entendre du public. J’adore passer du récital à scène, c’est l’équilibre idéal et la santé de la voix.

Crédits photographiques : © D.R.

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