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Dana Ciocarlie, une interprète sensible, révélatrice des filiations

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600x337_dana_ciocarlieLa pianiste d’origine roumaine est à l’affiche du prochain festival «Les Musicales du Golfe» de Vannes. ResMusica a rencontré la musicienne qui après un cycle Schubert, approfondi avec Christian Zacharias, prépare une intégrale de l’œuvre pour piano de Schumann. Rencontre sur le thème des auteurs abordés en Bretagne, le 10 août prochain : de Mozart à Enesco, mais aussi à propos des compositeurs roumains dont elle s’emploie à diffuser la connaissance, de Constantinescu à Radulescu. Ambassadrice des auteurs contemporains, c’est une fée discrète qui indique à demi-mots les filiations à l’œuvre, unissant par exemple les «frères hongrois» : Kurtag, Ligeti, Eötvös. Témoignage d’une interprète sensible à fleur de notes.

« Il est important pour moi de combattre l’inaccessibilité supposée de la musique contemporaine. »

Resmusica : Quel est tout d’abord le projet qui vous occupe?

 : Schumann. J’aimerais beaucoup lui consacrer une intégrale. C’est un compositeur avec lequel on pourrait passer toute une vie. J’ai déjà mon projet en tête, pas moins de 16 heures de musique, en 15 CDS. Je trouverais très intéressant de donner ses œuvres dans les lieux que le musicien a connus, dans sa maison de Zwickau par exemple : il existe à proximité une salle de concert au format idéal (150 places assises). Pourquoi Schumann justement ? C’est comme un mariage, une évidence. J’ai rencontré Schumann : j’ai immédiatement reconnu un être qui me correspond sans que je puisse vraiment analyser cette affinité. Je me retrouve depuis toujours dans ses œuvres. Sa musique «me va parfaitement». Evidemment, il y a Chopin mais Schumann, c’est différent et presque à l’opposé : je perçois un profond déséquilibre, une incapacité ; il travaillait par intermittence entre des périodes de profond accablement, avec la nécessité de rattraper un temps perdu. Il souhaitait s’en sortir, d’où cette impression d’éclatement et d’improvisation extrême, de temporalité éperdue. Nous sommes loin de Chopin, de sa perfection et de la ciselure de son écriture. J’aimerais enregistrer les chapitres de cette intégrale au fur et à mesure des concerts que je donnerais simultanément. Je songe peut-être à organiser les œuvres en albums thématiques : la nuit, l’enfance, les danses… Pour le concert du 10 août, je souhaitais une partition festive. Le Carnaval regarde du côté du soleil, c’est une œuvre très accessible. Sa trame est simple : elle nous entraîne dans un tourbillon de danses.

RM : Vous abordez aussi Mozart…

DC : En effet, il s’agit des Variations K. 475, dites «Variations Duport». Il s’agit d’un cycle de neuf variations sur un menuet de Monsieur Duport, lequel était un violoncelliste renommé. Mozart l’a composé deux ans avant sa mort. Sa simplicité laisse se développer une sérénité lumineuse. En fait, sous son apparence naturelle, elle offre une palette de climats psychologiques qui est aussi un miroir de tous les styles de Mozart, qu’il s’agisse du morceau lent qui sonne comme un air d’opéra avec ses ornements vocaux et de cet autre, quasi orchestral.

RM : Continuons au sujet de votre concert du 10 août prochain. Vous avez choisi de jouer Enesco.

DC : Oui, je jouerai une œuvre d’Enesco que j’ai enregistré chez L’Empreinte Digitale : «Carillon nocturne». C’est une façon d’exorciser le mal du pays. Enesco est le chef de file de la musique de Roumanie et ses œuvres constituent la quintessence de la musique roumaine. Je dois reconnaître que Carillon est une méditation quasi hypnotique dont je retrouve le climat avec l’Andante molto expressivo de la Sonate opus 24 N°1. Avec l’Andante, nous atteignons le Nirvana… Je suis soucieuse de jouer Enesco. J’aime son humanisme. Il était d’une modestie qui l’aura desservi en définitive. En fait, sa musique contient les caractères de l’âme roumaine : résignation et désespérance. Le fait que le pays soit au carrefour de plusieurs puissances, entre l’Europe et l’empire ottoman, puis dans l’enclave communiste, n’a pas été facile. Il a fallu se battre pour défendre son identité latine. Mais aussi pour vivre librement sa religion orthodoxe. Dans mon disque intitulé «Romania», j’ai désiré jouer trois compositeurs hongrois nés en Transylvanie, Enesco évidemment, Constantinescu et Bartok.

RM : Parlez-nous de votre album «Langue Maternelle». Pourquoi ce titre particulier ?

DC : Je l’ai écrit dans la notice du disque, en préface : j’invite l’auditeur à écouter le programme comme un livre. Autour des motifs de Bartok, trois compositeurs hongrois d’aujourd’hui tissent leur filiation fraternelle : Ligeti, Kurtag, Eötvös. En fait, je souhaitais répondre, – ou tenter de répondre – à la question : qui sommes-nous ? Notre langue nous définit certainement. Dans le cas des compositeurs que je viens de citer, la langue musicale dont la source est Bartok, offre une identité forte. D’autant que Kurtag a écrit en hommage à Bartok, à Eötvös et à Ligeti. Dans ce programme, j’ai choisi des œuvres de jeunesse parce qu’elles contiennent avec force justement le langage propre de chaque artiste. Au commencement, Bartok établit un préambule à Eötvös et comme conclusion, Kurtag rend hommage à Bartok.

Il est important pour moi de combattre l’inaccessibilité supposée de la musique contemporaine. Elle n’est pas née de nulle part. En rétablissant ses sources, en prolongeant ses racines qui puisent plus qu’on ne le pense chez les auteurs précédents, la musique d’aujourd’hui paraît plus humaine. Elle devient déchiffrable, donc plus proche.
Je trouve fascinant par exemple comment Kurtag, le minimaliste, s’inspire de Mikrokosmos de Bartok, qui est une suite de miniatures, chacune avec son climat spécifique.

RM : Vous avez choisi aussi pour votre concert des Musicales du Golfe, Debussy. Pourquoi ?

DC : Je suis très heureuse que Raphaël Chrétien (ndlr : le nouveau directeur du Festival) m’ait invitée en Bretagne. Je voulais moi aussi rendre un hommage au lieu, d’où les pièces liquides, Ondine, l’Isle Joyeuse et Poissons d’or qui marqueront probablement leur résonance avec le climat maritime de la côte Bretonne. Retrouver Raphaël est un grand bonheur : nous avons beaucoup joué ensemble.

Crédits photographiques : © Bernard Martinez

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