Aki Kuroda, un plasticien à l’Opéra

, artiste plasticien, nous permet de rentrer dans son monde de Minotaure, Gardien des jardins secrets. L’Opéra de Genève lui a passé commande de tous supports pour la saison 2005-2006. Vous pourrez bientôt les découvrir sur vos murs genevois…

« Même si j’aime les couleurs très vives, il faut aussi préserver le message. »

ResMusica : Aviez vous un cahier des charges à respecter pour les affiches de l’opéra de Genève ?

 : Oui en effet, l’idée principale était de faire vivre ces affiches dans une ville comme Genève à l’allure un peu austère et où il y a peu de publicité dans les rues… L’unité de la couleur jaune contrastant avec les murs gris va donner un sens à cette campagne. Cependant, même si j’aime les couleurs très vives, il faut aussi préserver le message, surtout lorsqu’il contient beaucoup d’informations. Il faut alors penser aux formats et aux lieux où les affiches seront exposées. Dans les rues en très grand format ou dans des lieux plus confinés comme les cafés, l’affiche doit attirer l’œil du passant. Pour la saison opéra 2005-2006, j’ai terminé le travail qui m’était demandé. Il me reste cependant à peaufiner les affiches pour les ballets. Pour l’opéra, le synopsis et le livret me permettent de mieux travailler. Pour huit programmes d’Opéra il y a quatre affiches pour la danse avec une plus compliquée car il y a deux spectacles! Chaque chorégraphe a aussi sa personnalité à cerner. Je ne les ai malheureusement pas rencontrés. Je sais que l’un d’eux est aussi plasticien, je comprends bien son travail et son univers mais je dois faire aussi passer mon sentiment. C’est bien plus simple de travailler sur les opéras …

RM : Avez-vous rencontré les metteurs en scène ? 

AK : non, non, je suis complètement indépendant.

RM : Comment avez-vous travaillé ?

AK : Que sur un papier jaune, en couleur primaire, pour unifier le ton général. Je ne suis pas designer, ni publiciste, je dois faire passer mon univers à travers celui de l’autre. Il faut donc comprendre l’univers du compositeur et le mien. C’est la rencontre de deux mondes quelque part et la fusion de deux rêves pour le spectateur. Je ne veux pas m’imposer mais je ne peux pas faire une illustration du travail de l’autre sans y mettre un peu de moi.

RM : Un opéra vous a-t-il donné plus de travail qu’un autre ?

AK : Oui et non, le style est assez minimaliste mais toutes les affiches sont reliées entre elles dans une unité de style tout en gardant leur indépendance, un peu comme les pièces d’un échiquier … Même avec ces contraintes de couleur, jaune et noir, je trouve un espace de liberté incroyable! Car je fais ce que je veux. C’est une aventure importante.

RM : Avez vous une affiche préférée dans cette saison ?

AK : Je ne peux pas dire, ça change tous les jours …

RM : Vous êtes aussi impliqué cette année, en collaboration avec « Les grands Ateliers », dans un projet pour Résonance, Biennale d’Art Contemporain de Lyon et intitulé COSMOGARDEN 3. Parlez-nous de cet événement.

AK : J’ai travaillé avec le chorégraphe Angelin Preljocaj pour la commande de l’Opéra de Paris « Parade » crée en 1993 et au Festival d’Avignon. Aussi avec Stéphanie Aubin pour le centre Georges Pompidou. C’est surtout le travail de rencontre entre un peintre et un chorégraphe qui m’intéresse. Un peu comme un assemblage où je n’aurais pas simplement le rôle de décorateur. Le projet actuel est issu à 100% de mon imagination. Mais ce concept n’est réalisable que si je travaille avec un chorégraphe qui saura me guider sur les notions de corps et d’évolution dans l’espace. « CosmoGarden 3 » est actuellement le projet qui me prend le plus de temps. Celui-ci sera donné au mois de septembre 2005 dans le cadre de « Résonance » à la « Biennale d’Art Contemporain de Lyon ». Le projet se voulait dans un premier temps indépendant mais lorsqu’il a été accepté par la Biennale cela nous a évidemment donné plus de facilité. Vingt-cinq étudiants viennent de toute la France pour travailler sur « CosmoGarden3 » et ce durant trois semaines. Ils ne sont pourtant pas mes élèves mais s’engagent individuellement.

Comme dans un champ à la structure vide nous allons articuler les quatre dimensions à la manière d’un puzzle : l’Espace, le Temps, les Passages (trous noirs) et la Gravitation. Le thème principal est la création. Il y a quelques repères mais aussi beaucoup d’« espaces » en friche, et nous allons imaginer et créer ensemble. Par exemple, Berlin avait un mur, mais au lieu de le détruire il fallait à mon avis ouvrir des portes, des fenêtres, et des trous de passage, conserver le caractère et le cadre. Dans le spectacle c’est moi qui fais le cadre mais tout le monde participe à son enrichissement. Avec un scénographe, des architectes, nous aurons 800 mètres carré à notre disposition pour préparer le spectacle du mois de septembre. Et durant notre travail, des enfants, des visiteurs viendront voir évoluer le cadre et la structure. A partir du 27 juin jusqu’au 8 juillet, et dès le 10 septembre. L’accès à l’art contemporain est difficile et permettre aux gens qui veulent s’y intéresser de venir sur nos chantiers est une bonne chose. Les enfants d’une école sont aussi investis dans ce projet, sans argent ni budget mais bien pour comprendre la différence du travail réel et du monde « high tech ». Il faut impérativement fusionner, j’ai rencontré beaucoup de jeunes étudiants du Japon ou d’ici très intelligents avec beaucoup de connaissances mais qui ont un peu peur de la matière. Les jeunes de moins de vingt ans ont besoin de cette expérience, c’est très important pour leur futur, le passage à la matière permet de se dégager d’un monde devenu presque irréel!

La force du « je » est très importante même pour un vieux monsieur comme moi qui a commencé à oublier beaucoup de choses. La mémoire part et je trouve que d’avoir envie de faire ce que je veux et ce que j’aime est une chose très positive. Je n’ai pas envie de savoir tout même si je sais que c’est peut-être dangereux. L’époque devient déchirée entre information et désinformation des médias, l’Internet, il faut penser à se recentrer et se préserver, de façon mécanique ou brute, mais c’est important, sinon la vie devient trop abstraite.

Ce qui ressort aussi de ma petite expérience à l’Opéra Garnier, c’est que l’on peut voir devant le rideau de scène et derrière ce qui s’y passe, c’est un privilège!

RM : Y-a-t-il un support musical ?

AK : Oui très contemporain, avec un concept que l’on a déjà utilisé à la Manufacture des Œillets pour « CosmoGarden 97 ». Mais cette fois-ci il y aura beaucoup de sons en parallèle. Les gens rentreront dans cet espace comme dans un jardin et auront le choix de prendre telle ou telle direction. Il y aura des danseurs un peu partout dans l’espace. La musique, les lumières et la vidéo, avec un écran de huit mètres sur douze seront aussi présentes.

RM : Quels sont les compositeurs qui vous accompagnent dans cette aventure ?

AK : Goran Vejvoda qui vient de signer la musique du dernier film de Enki Bilal « Immortel (ad vitam) » et Dragan Petrovitch. Je veux aussi diffuser un disque de Yasuaki Shimizu qui fait du jazz expérimental au saxophone. C’est vraiment génial, il mixte ses créations à la musique de J. S Bach. Le style est à la fois très classique et très oriental, ce n’est pas linéaire. Pour comprendre sa musique à la façon européenne il faudrait l’écrire mais cela devient trop compliqué. Au départ, ses amis n’arrivaient pas à jouer sa musique qui semblait trop difficile, mais comme des enfants qui apprennent le vélo, tout d’un coup cela devient limpide et facile, c’est vraiment formidable. Ses compositions sont aussi mélodiques avec des voix d’enfants répétées en boucle.

RM : Ce seront des sons électroniques ou des sons naturels ?

AK : Principalement électroniques, mais il y aura des percussions qui s’ajouteront, des chœurs dans deux histoires ou trois qui développent des rêves qui se mélangent …

RM : Vos tableaux seront exposés ?

AK : Non, non, mais une toile de 3 mètres sur 6 sur la place au sol, et je travaillerais avec les doigts sur un chariot.

RM : La Vidéo ?

AK : Le contenu n’est pas encore complètement défini, pour CosmoGarden3, nous n’avons aucune subvention, et c’est avec très peu de moyen que nous réalisons beaucoup de choses, on nous donne du bois, du tissu, toutes sortes de matériaux mais pas d’argent. Nous ne sommes pas une super production hollywoodienne qui peut se permettre de gâcher (rire)

Il y a quelques projets de retenus mais nous avons de moins en moins de temps.
Comme celui de filmer les détails de ce tableau que vous voyez dans cet atelier pour recréer une atmosphère un peu floue, ou bien des images de Mars, mon ami et voisin astrophysicien est le directeur du département qui a trouvé l’eau sur cette planète. Mais est-ce vraiment utile? Ce n’est pas évident. Il ne s’agit pas de cinéma où les gens sont statiques, car il y aura de la danse ici, une cérémonie du thé, là, je serai aussi au sol sur la grande toile…

RM : Cela devient symptomatique et de plus en plus intéressant que des compétences artistiques se réunissent pour faire exister ces nouveaux concepts de l’Art ?

AK : J’ai fait mes premières expériences de ce type dès 1965, et à l’époque on provoquait les spectateurs et cela se terminait quelques fois en bagarre générale (rire) Pourquoi je fais ça? C’est très ponctuel parce que la société devient de plus en plus rigide avec beaucoup de problèmes actuellement, notre génération a créé une société avec des rêves mais reste très pyramidale et très rigide et le reste du monde commence à se révolter. L’eau devient un des problèmes principaux et il y aura beaucoup de révoltes terribles si on continue comme ça! En tant qu’individu je ne peux pas résoudre ces problèmes, je parle du contexte actuel. La société européenne est un système horizontal et pyramidal, il faut arrêter de donner l’illusion du rêve inaccessible, et il faut recréer un tissu horizontal et vertical qui soit en rapport avec la réalité et créer des lieux de rencontre comme dans un jardin.

C’est le spectateur qui crée la vision et je ne veux pas imposer mon imagination c’est pourquoi il y a toujours plusieurs propositions dans ma peinture. Dans ce dernier tableau, par exemple une jeune fille, un vieux créateur et un garçon qui veut tuer tous les animaux. Ils se croisent sans jamais se rencontrer dans un immense lieu d’inspiration d’artiste, et c’est plein de petites histoires…

RM : L’histoire du Minotaure et d’Ariane est omniprésente dans vos œuvres et particulièrement dans votre spectacle …

AK : Oui en effet. Dans notre spectacle, c’est l’autre histoire d’Ariane qui est rentrée dans la grotte pour couper elle-même toutes ses attaches des règles sociales et tomber dans les bras du taureau Minotaure. Peut-être qu’Ariane a tué le Minotaure? C’est donc l’histoire des gens qui veulent reconstruire le Minotaure avec Ariane, une infirmière, par une nouvelle créature « Minosidéral Superstar ». C’est une explication du Chaos … Cosmogarden ! (rire) des gens qui rentrent, imaginent et qui font un autre monde « Jardin C » Cosmos, Confusion, Complexité et Chaos!

RM : En fait c’est très construit dans votre tête…

AK : Tout est totalement construit, jusqu’au moindre détail, puis abandonné, pour que les autres artistes puissent aussi créer. Pour comprendre, les villes comme Paris ou Berlin, tout est là, spectacles, musées et immeubles mais l’espace de création est très restreint car il n’y a plus de nécessité de créer, tout est déjà construit et immuable. Il n’y existe plus d’espaces en friche qui sont pour les créateurs une grande source d’inspiration. La majorité des productions de cinéma ou de bandes dessinées se passent en banlieue (donc en dehors de).

RM : Il y a des lieux qui vous inspirent plus que d’autres ?

AK : Les jardins de l’Alcazar à Séville où il y a plein de plantes différentes … C’est assez baroque avec un café où l’espace est aéré et on peut imaginer beaucoup de choses. L’Italie aussi du côté de Stromboli. J’ai connu Barcelone dès 1966 pour aller étudier l’architecture espagnole, j’ai été jeté à la frontière avec un coup de pied par la police à cette époque là (rire). J’aime beaucoup Tokyo aussi car c’est le bordel et c’est vraiment fou, à chacun de mes voyages j’y ai découvert quelque chose. Il y a d’un côté les gratte-ciels très grands très froids et juste à côté des petits restos superbes, ou la vie existe complètement, le mélange se fait très bien. J’ai des goûts très différents entre baroque et minimalisme, très designs. J’aime aussi beaucoup le mélange de ces styles lorsque leurs magies s’entremêlent, je trouve cela extraordinaire!

RM : Depuis quand êtes-vous à Paris ?

AK : Depuis 1970, je connais tout Paris, j’ai habité dans le XVe près de chez Michel Foucaud, on se croisait tout le temps. Hervé Guibert était un peu plus loin … Deux rencontres capitales!

RM : Pensez-vous que Paris est encore un lieu de rencontres littéraires artistiques ?

AK : Oui je le pense. Je n’aime pas téléphoner par timidité, mais je vais souvent dans les cafés et je rencontre pas mal de gens. Je me sens isolé par la culture et la langue française et je sens comme un mur tout le temps, alors que tout le monde me trouve très parisien. Je me sens complètement dans la société française avec un sentiment d’isolement. C’est quelquefois un peu dur.

RM : Avez vous une exposition en cours ?

AK : Oui et non, mais j’ai des tableaux à la Galerie Maeght, 42 rue du Bac, Paris Ve et à la Fondation à Saint Paul de Vence, il y aura une exposition cet été.

RM : Avez vous d’autres projets artistiques avec des institutions musicales ?

AK : Je ne suis pas dans le milieu du spectacle, je ne suis pas capable de m’organiser pour communiquer et vendre mon travail, c’est difficile car je suis seul. Donc ça arrive quelques fois comme ça! Ça tombe du ciel! Grâce à « Cosmogarden 3 » je vais mettre un peu plus en avant tout ce que je fais et je pense proposer à la Suisse un « Cosmogarden 4 »!

RM : Est-ce difficile de tout concilier ?

AK : Tout mon argent passe dans ma peinture, c’est mon univers et toute mon énergie. Dans les années 80 je suis tombé malade, et je ne suis un peu isolé du monde artistique, et dans les années 90 j’ai travaillé avec des chorégraphes, des architectes, Richard Rogers qui a fait avec Renzo Piano le centre G. Pompidou et avec Tadao Ando qui devait construire le musée Pinault, puis j’ai travaillé avec Michel Serre, Jacques Derrida, des gens comme ça durant dix ans à la création d’une très luxueuse revue d’art littéraire, mais pour moi je ne sais pas développer mes relations, ce n’est pas bien perçu de se disperser, et maintenant comme j’ai fait beaucoup de chose cela devient en fait très riche quelque part j’essaie de réunir toutes mes expériences et mon univers.

RM : Pensez-vous que certains pays sont plus réceptifs à la musique et l’art contemporain ?

AK : Je crois que tous les pays européens s’intéressent au contemporain mais ça devient un peu systématique de choisir quatre ou cinq artistes nationaux qui sont sur le devant de la scène, ça a toujours été comme ça mais cela devient de plus en plus visible par le jeu de la presse et des médias en général.

Crédits photographiques : © D.R.

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