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Domingo, Pape, Stemme… Cher, très cher Tristan !

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Richard Wagner (1813-1883) : Tristan und Isolde, action musicale en trois actes sur un livret du compositeur. Avec : Plácido Domingo, Tristan ; Nina Stemme, Isolde ; Mihoko Fujimura, Brangäne ; René Pape, König Marke ; Olaf Bär, Kurwenal ; Jared Holt, Melot ; Ian Bostridge, Der Hirt ; Matthew Rose, Der Steuerman ; Rolando Villazón, Des junge Seeman. Orchestra of the Royal Opera House, Covent Garden & The Royal Opera Chorus, Covent Garden, direction : Antonio Pappano. Enregistrement réalisé au N°. 1 Studio, Abbey Road Studios, Londres entre le 23. XI. 2004 et le 9. I. 2005. 3 CD + 1 DVD EMI Classics. EMI 558-006-2 ©2005. CD’s 3h. 46’29 et DVD 3h. 47’. Notice et livret : Français, allemand, anglais.

 

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Cher, très cher Tristan! Avec un budget avoué de près de 900 000 euros, ce nouveau Tristan und Isolde est digne de figurer au Guinness Book of Records. Jamais somme aussi faramineuse n’avait été prévue pour un enregistrement de studio. Même si Wagner et le plus grand ténor de ces dernières décennies en sont les méritants bénéficiaires, cette immense entreprise de l’industrie discographique restera probablement sans lendemain. Le marché du disque est malade. Celui de la musique classique l’est plus encore. Les ventes régressent. La concurrence, le piratage, la saturation du marché sont les quelques éléments qui amènent les producteurs à réduire drastiquement les coûts. Les enregistrements d’opéra subissent de plein fouet ces freins aux dépenses. Aujourd’hui, réunir des chanteurs, un chœur, un orchestre pour mettre sur pied l’enregistrement de studio d’un opéra est un projet si coûteux qu’on se borne à capter les opéras sur scène quitte à opérer quelques petits raccords de studio entre les représentations. Aussi lorsque EMI Classics propose cet enregistrement entièrement réalisé en studio, on crie au suicide.

Mais l’affaire fait le poids. Un demi-kilo! Le nouvel enregistrement en studio du monument wagnérien pèse près de 500 grammes! Avec son livret de 268 pages et son coffret de trois CD plus un DVD bonus, c’est la débauche organisée d’un événement discographique sans précédent. Faut-il s’offusquer de l’énergie pharaonique dépensée pour un produit aussi éphémère qu’un Tristan remplaçant un autre Tristan qui sera lui-même remplacé par le prochain? Il fallait une dose de conviction peu commune pour que, d’un bout à l’autre de la hiérarchie, EMI se lance dans cette aventure. Bien sûr, le nom de à lui seul est un gage commercial certain. Mais, est-ce suffisant?

Reste que ce Tristan und Isolde existe. Il est arrivé dans les bacs des disquaires sans les énormes tapages médiatiques des « Pavarotti and Friends » passés. Une promotion presque en catimini. Peut-être était-ce parce que le produit terminé était si évident que toute publicité devenait superflue?

Outre que de jouir des technologies d’enregistrement les plus récentes, le chef-d’œuvre wagnérien se paie le luxe de la plus éclatante distribution imaginable, poussant la magnificence jusqu’à s’offrir, d’une part, la star montante des ténors, le Mexicain pour endosser un rôle de trois phrases (Der junge Seeman), et d’autre part, la coqueluche britannique du lied pour un autre rôle mineur (Der Hirt) qu’il enrobe admirablement. Avouons que cela reste bien épisodique en comparaison aux cinq rôles principaux. Si (Kurwenal) traite souvent son personnage avec une trop grande superficialité pour émouvoir (tout le monde n’est pas Hans Hotter!), on ne pouvait rêver mieux qu’avec (König Marke) pour ce rôle qu’il empoigne avec une souveraine majesté. Combinant son habileté naturelle de belcantiste à la lecture subtile du texte, il extrait tout le pathétique douloureux de son personnage. D’aucuns pourraient penser que la légèreté de la voix de (Brangäne) nuirait à l’interprétation de son personnage. Il n’en est rien, la beauté du timbre compense largement ce qui aurait pu paraître comme une limitation interprétative.

Reste le couple. (Isolde) s’impose comme l’héroïne que les wagnériens espéraient depuis la légendaire Birgit Nilsson. Et elle n’a rien à envier à son illustre prédécesseure. Admirable conteuse, ne laissant rien à l’à-peu-près, elle offre une palette de couleurs vocales incomparables tout au long du texte. Elle sait être la colère, l’amour et la transfigurée. Son air final est une véritable leçon de chant, avec ses pianissimos, ses forte, son pathos sans emphase, la puissance contrôlée dans l’expression du mot, tout y est. Mais le phénomène reste incontestablement la performance de (Tristan). Difficile d’exprimer ce que dégage l’art d’un tel artiste qui, à plus de soixante ans, couronne sa carrière avec un rôle qui semble taillé à sa mesure. Alors qu’on aurait été en droit d’attendre un « autre » Tristan et qu’on aurait pu se contenter de la performance d’un chanteur de grande classe, il s’intègre au personnage avec une théâtralité de chaque instant. Son agonie de l’acte III est un monument d’interprétation. Il y est aussi beau que dans les Otello qui ont parsemés sa carrière. Tout simplement prodigieux.

Les wagnériens purs et durs resteront certainement attachés aux légendaires versions de Furtwängler, de Böhm ou de Karajan, mais ici démontre un étonnant sens de la tragédie. Inscrivant le drame dans l’immédiateté, il martèle chaque mesure avec une énergie débordante. La patte de Carlos Kleiber (qui aida le chef italien dans ses premiers pas avec Tristan und Isolde en 1994) n’est pas loin. Dommage que les cordes du pourtant excellent Royal Opera House Orchestra, Covent Garden n’aient pas l’ampleur veloutée de son proche concurrent, le London Symphony Orchestra, les tutti ne souffriraient pas de leurs fréquentes aigreurs sonores.

Reste que ce Tristan und Isolde moderne fera référence pendant pas mal d’années encore. En reconnaissant les jeunesses vocales de l’Isolde et du roi Marke, quel autre ténor peut aujourd’hui transcender ce rôle avec la classe et la présence d’un Domingo?

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Richard Wagner (1813-1883) : Tristan und Isolde, action musicale en trois actes sur un livret du compositeur. Avec : Plácido Domingo, Tristan ; Nina Stemme, Isolde ; Mihoko Fujimura, Brangäne ; René Pape, König Marke ; Olaf Bär, Kurwenal ; Jared Holt, Melot ; Ian Bostridge, Der Hirt ; Matthew Rose, Der Steuerman ; Rolando Villazón, Des junge Seeman. Orchestra of the Royal Opera House, Covent Garden & The Royal Opera Chorus, Covent Garden, direction : Antonio Pappano. Enregistrement réalisé au N°. 1 Studio, Abbey Road Studios, Londres entre le 23. XI. 2004 et le 9. I. 2005. 3 CD + 1 DVD EMI Classics. EMI 558-006-2 ©2005. CD’s 3h. 46’29 et DVD 3h. 47’. Notice et livret : Français, allemand, anglais.

 
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