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Vahan Mardirossian, un génie au service d’un génie

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Johannes Brahms (1830-1897)  : l’œuvre pour piano, volume 1. Sonate n°3 en fa mineur op. 5 ; Ballades op. 10 ; Valses op. 39 ; Thème et variations en ré mineur, arrangement du 2ème mouvement du Sextuor à cordes op. 18 ; Rhapsodies op. 79 ; Klavierstücke op. 119. Vahan Mardirossian, piano. 2 CD Intrada INTRA013. Enregistré à l’Ircam (Paris) du 26 au 28 mars 2005. Notice bilingue (anglais-français). Durée : CD 1 : 60’55. CD 2 : 61’30

 

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Sonorités cristallines, lignes mélodiques chantantes, énergie rythmique permanente, densité sonore : voici quelques-unes des caractéristiques de l’œuvre pour piano de Brahms. C’est ce qui fait de chacune de ses œuvres un joyau de force et de finesse, c’est aussi ce qui rend leur interprétation si périlleuse : au-delà de la difficulté technique, le réel défi est de rester fidèle à cette écriture si riche et subtile. Défi relevé avec brio par  : avec cet enregistrement, il nous offre un tourbillon de sensations musicales, tour à tour émouvant ou flamboyant, tendre ou bondissant. Magique, tout simplement.

Ce volume 1 de l’intégrale des œuvres pour piano de Brahms est composé de deux CD : sur le premier, la sonate n°3 op. 5 et les ballades op. 10, sur le second des pièces de moindres dimensions.

Seulement trois sonates figurent dans le répertoire pour piano de Brahms. Composées en seulement deux ans (en 1852 et 1853), elles font partie de ses œuvres de jeunesse mais contiennent pourtant déjà les grandes caractéristiques de son œuvre : thèmes très soignés et chantants, harmonies riches et denses, énergie rythmique omniprésente. La sonate op. 5, composée en octobre 1853, est la dernière et la plus jouée.

Dans cette œuvre en cinq mouvements, Brahms passe constamment d’un univers sonore à l’autre. Grandiose, majestueux, puis léger, délicat, assenant de monumentaux accords puis cueillant délicatement quelques notes, laissant sonner des mélodies pures et limpides, puis faisant jaillir des rythmes obsédants, il exige du pianiste une sensibilité et une agilité impressionnantes. Sous les doigts de Mardirossian, les thèmes apparaissent, se transforment, disparaissent, réapparaissent naturellement, la plénitude sonore envoûte avant de céder la place à une finesse cristalline, l’énergie qui naît de ces rythmes décalés chers à Brahms aboutit à des chorals apaisants… 36 minutes de bonheur, où l’on redécouvre toutes les possibilités sonores et expressives du piano.

Lorsque l’on évoque les ballades pour piano, on pense plus souvent à celles de Chopin ou Liszt qu’à celles de Brahms. Il en a pourtant écrit quatre en 1854. Pensées comme un tout, ces quatre pièces op. 10 sont beaucoup plus épurées qua la sonate n°3. L’énergie rythmique, les contrastes dynamiques, les plans sonores y sont bien sûr toujours présents, mais la complexité cède la place à une recherche de sonorités, de couleurs. Il en résulte un sentiment de légèreté, de plénitude. La fascination et l’envoûtement naissent ici de ce temps hors du temps qui semble émerger de mélodies égrenées dans l’aigu, cristallines, ou chantantes dans le médium, comme une ligne d’alto. Même les parties plus énergiques, plus harmoniques, plus brutales semblent au service de l’ambiance extatique qui émane de ces quatre ballades.

En 1865, Brahms publie seize Valses op. 39 pour piano à quatre mains. Seize miniatures, légères, charmantes. Bien que leur durée, leur structure, leur rythme les placent en marge du reste de l’œuvre pour piano, on y retrouve une vivacité rythmique, un matériau thématique parfois dense, une grâce, propres à Brahms. Elles furent retranscrites par le compositeur lui-même en une version pour pianiste soliste deux ans plus tard. D’aucuns parmi ses contemporains comme parmi les musicologues actuels n’accordent que peu d’intérêt à ces valses, d’autant plus dans cette version simplifiée. Il est vrai qu’elles sont de qualité et d’inspiration inégales. Mardirossian a pourtant choisi de les faire figurer dans le deuxième CD de cet enregistrement. Choix judicieux, puisqu’il nous permet finalement découvrir des pièces certes courtes et légères, mais pourtant charmantes, émouvantes, sombres ou lumineuses, dynamiques : une grande diversité de sonorités.

A la suite de cet opus 39, une autre œuvre surprenante : Thème et variations en ré mineur, arrangement du 2ème mouvement du Sextuor à cordes op. 18. Il est certes légitime de faire figurer dans une intégrale les moindres pièces du compositeur pour l’instrument. Bien que l’on retrouve ici toutes les qualités de Brahms et de son interprète, cet arrangement, composé pour Clara Schumann en 1860, n’égale pas la version originale. Peut-être s’agit-il là d’un des défauts de certains compositeurs de la période romantique, qui avaient parfois trop tendance à considérer que le piano pouvait tout jouer, tout retranscrire, tout remplacer …

Composées bien plus tard, en 1879, les deux Rhapsodies op. 79 figurent quant-à elles dans le panthéon des œuvres pour piano de Brahms. Brillantes, lyriques, elles semblent représenter l’archétype du piano romantique. D’une richesse et d’une complexité rythmiques et harmoniques impressionnantes, et pourtant construites avec une grande rigueur : c’est peut-être la clé de leur succès. De leur difficulté d’exécution également. L’occasion pour Mardirossian de nous prouver une fois encore sa fougue et sa sensibilité extraordinaires … son génie d’interprète.

Cet enregistrement se conclut par les Klavierstücke op. 119. Composées en 1893, ce furent les dernières pièces pour piano de Brahms, et quasiment les dernières œuvres de sa vie.

Le premier volume de cette intégrale de l’œuvre pour piano de Brahms nous permet ainsi de parcourir toute la vie musicale du compositeur, de ses œuvres de jeunesse à ses ultimes œuvres, en passant par des pièces moins reconnues. Au-delà des génies combinés du compositeur et de l’interprète, le choix esthétique est très intéressant. On attend la suite avec impatience!

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Johannes Brahms (1830-1897)  : l’œuvre pour piano, volume 1. Sonate n°3 en fa mineur op. 5 ; Ballades op. 10 ; Valses op. 39 ; Thème et variations en ré mineur, arrangement du 2ème mouvement du Sextuor à cordes op. 18 ; Rhapsodies op. 79 ; Klavierstücke op. 119. Vahan Mardirossian, piano. 2 CD Intrada INTRA013. Enregistré à l’Ircam (Paris) du 26 au 28 mars 2005. Notice bilingue (anglais-français). Durée : CD 1 : 60’55. CD 2 : 61’30

 
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