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Eric Saldinger, Idéale Audience

Les productions DVD de musique classique sont en plein essor. Partant de ce constat, ResMusica a voulu rencontrer une des firmes les plus actives et inventives du moment, pour comprendre comment se fabrique un produit susceptible de devenir la coqueluche des mélomanes. Eric Saldinger, responsable, entre autres, de la collection Juxtapositions nous parle de l’aventure et du désir de création de la société Idéale Audience.

« Une volonté de préserver le patrimoine musical est né. »

ResMusica : Comment est née l’idée de créer cette collection Juxtapositions ?

Eric Saldinger : Il faut remonter dans le temps pour comprendre le désir d’Idéale Audience de s’investir dans le contemporain. Depuis 1990, la société produit des documentaires consacrés à la musique classique avec un désir d’excellence. Les associés n’étaient alors que deux, comme dans beaucoup de «boîtes de prod» naissantes.

Sous l’impulsion d’un des créateurs, Pierre Olivier Bardet, une volonté de préserver le patrimoine musical est né. Il pensait à l’époque au laserdisc pour diffuser les films en vidéo. L’idée était de faire des films avec un coût de réalisation, certes plus cher que les documentaires, mais pour qu’ils perdurent dans le temps, quitte à en faire moins. Trois voire deux films seulement chaque année, mais qui font date en investissant les efforts nécessaires pour les produire en proposant du haut de gamme. A l’époque, la seule alternative était la VHS, qui ne plaisait pas aux professionnels de l’audiovisuel : producteurs, réalisateurs, ni aux amateurs de musique classique, le son n’était pas génial avec un rendu d’images assez moyen qui de plus se dégradent en 3 ou 4 ans. Donc Pierre-Olivier pensait que le laserdisc était une vraie promesse, à l’époque même une révolution! Sauf qu’au bout de 2 ou 3 ans, ce support a révélé les mêmes faiblesses que les disques vinyles avec leurs contraintes, retourner le disque au milieu du film, etc. Et son prix était finalement exorbitant.

RM : Puis vint le DVD ?

ES : Exactement, c’est en 2002 que nous nous sommes jetés à l’eau dans cette nouvelle production, avec 3 axes de développements : tout d’abord, les archives de l’INA et de la BBC, conservées et partiellement restaurées mais jamais diffusées, vouées à une lente dégradation, voire à un oubli pur et simple. Ceci étant essentiellement dû aux problématiques des droits de reproduction. «Classic archive» était né, ressuscitant les performances des «légendes» de la musique classique au XXe siècle : David Oistrakh, Yehudi Menuhin, Glen Gould, Maria Callas, Nathan Milstein et les plus emblématiques du XXe siècle.

Puis, toujours en musique classique, nous nous sommes intéressés aux interprètes de demain en collaboration avec le Festival de La Roque d’Anthéron. Créer une collection de récitals filmés avec six ou sept caméras et des moyens techniques hors norme. Cela en s’intéressant de près aux artistes de qualité qui naissent et qui ne sont pas nécessairement très connus, même si la plupart ont déjà un label discographique, comme Vanessa Wagner, Boris Berezowski, Lise de la Salle et d’autres bien moins en vue. C’est une opportunité d’avoir ces archives filmées par les plus grands professionnels de l’image que nous connaissons actuellement, caméras, cadreurs, preneurs de sons. Avec une quinzaine de titres disponibles actuellement dans cette collection, baptisée «Les Pianos de la Nuit».

Le troisième axe est bien la musique contemporaine, car il n’existait pas de vraie collection de DVD traitant du sujet du moins à notre sens. Il se trouve que dans notre catalogue nous avions des droits «vidéo» d’une collection réalisée par Frank Scheffer, réalisateur néerlandais qui fait des films depuis les années 80, et qui crée des films au travers d’une œuvre avec son compositeur, donc nous avions une manne d’une vingtaine de films exceptionnels ; les pièces de Mahler en tournage au Festival (NDLR : Festival Mahler d’Amsterdam, (lire Conducting Mahler). Un film autour de Stravinsky The Final Choral et de Schœnberg Cinq pièces pour orchestre op. 16 (lire notre chronique) où la caméra entre en action dans l’œuvre musicale avec les protagonistes pour créer un fil conducteur qui fait qu’on n’a pas simplement affaire à une biographie linéaire mais à un véritable portrait comme celui consacré à Mahler et Bério pour Symphonia. Il se trouve à cette période que Luciano Bério était en pleine forme et il s’est investi complètement dans ce film. Frank Scheffer fait des films extrêmement perfectionnés, uniques qui n’ont rien à voir avec un reportage de vingt minutes en télévision. Il a été emballé à l’idée de confier ses réalisations au support DVD pour Juxtapositions. Nous avions aussi des contacts avec Eric Darmon, qui a réalisé le film «Looking Glass» consacré à Philip Glass et Dorian Supin qui a réalisé un film dédié à Arvo Part. Ces deux films ont également été inclus dans la collection DVD.

RM : Vos productions ont donc une réelle dimension internationale …

ES : Notre souci est bien de faire une série sur les compositeurs conçues par des réalisateurs impliqués musicalement. La série est distribuée dans le monde entier grâce à l’intérêt des compositeurs impliqués et par l’investissement des réalisateurs estoniens, français ou néerlandais avec une charte graphique commune qui donne une «patte de création» propre à cette collection.

R. M. : Comment les mélomanes trouvent vos DVD sur le marché ?

ES : Par nos distributeurs. «Classic archive» est distribué par EMI, nous avons opté pour un partenariat avec Naïve pour la collection «Les Pianos de la Nuit» (NDLR : Les enregistrements de La Roque d’Anthéron, (lire une de nos chroniques) pour l’Europe et d’autres partenaires en Asie. Puis nous avons choisi Intégral diffusion pour la France au travers de Naxos, qui rayonne dans le monde entier grâce à une cinquantaine de distributeurs pour Juxtapositions.

Nous avons voulu diversifier nos canaux de distribution pour rester maître de nos implications de production et de création pour nos collections ! Nous voulons rester une maison de production avec nos choix de réalisateurs pour faire des films «maison». Nous nous engageons et nous investissons sur des productions suivies qui ne sont pas que du marketing de production d’archives. Nous nous donnons comme objectif de réaliser de la qualité que les supports actuels des télévisions et des autres média ne peuvent pas produire.

RM : Combien coûte la production d’un DVD de «Juxtapositions» en création et en réalisation» ?

ES : Il faut savoir qu’à l’heure actuelle ce type de réalisation est diffusé de façon confidentielle, si on les compare à des films de fiction grand public, et que dans une réalité économique chaque DVD coûte environ 50 ou 60 000 euros à concevoir et à fabriquer, en comptant les droits d’auteurs ou de successions. Il faut au moins que le DVD puisse être disponible. Notre solvabilité est une réalité pour que nous puissions au minimum rentrer dans nos frais d’investissement. On part évidemment du principe que le public va aimer notre nouvelle réalisation.

Le problème réside aussi dans le fait que les mélomanes ne trouvent pas toujours dans les magasins ce qu’ils veulent car les DVD comme les CD classiques ne sont pas tous disponibles en rayons. Plutôt que d’adopter une politique d’offre saturée, fondée sur des prix bas, nous préférons avoir une assise éditoriale en faisant de la qualité plus que de la quantité. Nous mettons à disposition, toutes collections confondues, entre vingt et trente DVD à l’année, disponibles au niveau mondial et non pas comme certains qui en sont à 70 ou 80 sorties par an.

RM : Quand vous mettez sur le marché un nouveau DVD de «Juxtapositions», à combien d’exemplaires est-il pressé ?

ES : On tourne entre deux et cinq mille exemplaires. A l’heure actuelle, ils sont disponibles depuis mi-septembre 2005 dans les magasins pour les «premiers territoires». Il faut savoir que chaque pays a des dates de sorties publiques qui leurs sont propres, certains vont décider de sortir ces 5 premiers Juxtapositions en même temps et d’autres préfèreront échelonner les nouveautés sur un trimestre. Nous en sommes à 4000 4500 exemplaires, suivant les titres, en deux mois pour cette collection, ce qui est vraiment bien pour un thème musical qui reste soi-disant peu «porteur» … Mais nous rentrons réellement dans nos frais au bout de 6 mois, c’est un investissement long dans la mesure où nous travaillons en amont sur 18 mois de travail sans parler de la réalisation du film lui même.

RM : Justement, combien d’heures de rushes à visionner pour le montage d’un film ?

ES : Je ne saurais pas vous répondre, ça dépend des films, si on prend l’exemple de Frank Scheffer, il monte ses films assez rapidement, Eric Darmon a fait aussi un travail efficace sur Philip Glass, mais le film sur Arvo Pärt de Dorian Supin est un film de 90 minutes qui a nécessité quatre à cinq ans de réalisation. Il suivait Arvo partout, jusqu’à devenir son ombre. Mais notre travail de producteur commence quand le film est achevé.

Pour les futures réalisations d’Idéale Audience, nous pouvons intervenir en amont, alors que le film est encore en pré-production. Par exemple, nous préparons un sujet sur qui sera livré en 2006 et nous avons pu donner quelques indices sur la présentations ou le montage du film. Il est vrai que le paradoxe de notre travail vidéo est que le film est principalement financé par les télévisions. Elles fournissent des investissements financiers qui sont à la hauteur de 150 000 et 300 000 euros. Donc ce n’est pas simplement avec la mise sur le marché d’un DVD que nous allons rentrer dans nos frais de production! Il est impératif que nous trouvions des diffuseurs européens et internationaux. Il est dramatique de constater, qu’à l’heure actuelle, il n’y ait aucun relais médiatique de masse comme la télévision pour ce genre de films : même les diffuseurs publics ferment peu à peu leur antenne aux films musicaux, récitals ou documentaires. Ils rentrent de plus en plus dans une politique de rendement économique. Le seul partenaire que nous ayons encore en France est Arte, les autres semblent plus ou moins hermétiques aux productions musicales et au spectacle vivant. Ailleurs, il ne reste que les pays scandinaves, l’Allemagne, le Canada et le Japon dont les diffuseurs coproduisent encore des films sur la musique classique.

RM : Le marché de demain, la Chine ?

ES : Je me suis déplacé à Hong Kong, Shanghai et récemment à Pékin. Il faut savoir que la Chine est en plein bouleversement mais que le pouvoir d’achat du mélomane n’a rien à voir avec notre réalité européenne. De plus, ce pays a encore des contraintes de censure en dehors de nos philosophies. C’est très compliqué de proposer une réflexion d’artiste qui évoque ses compositions, car ces réflexions pourraient comporter des idées subversives pour le gouvernement chinois! Cela devient un casse-tête sans fin vis-à-vis des autorités centrales et locales qui, même pour les récitals, exerce un contrôle très bureaucratique avant d’autoriser la sortie de nouveaux titres en DVD. Je ne vous parle pas du pouvoir d’achat des individus qui n’est pas en rapport avec la réalité économique du marché occidental. A ces difficultés économiques et politiques s’ajoutent des obstacles commerciaux : Il n’existe pas en Asie de magasins spécialisés en disque et vidéo comme la Fnac ou Virgin comme dans les grandes villes européennes. Même si nous parlons à des distributeurs en Chine et à HongKong, notre seul interlocuteur est en fait taiwanais pour la diffusion. Pour la Chine continentale, nous sommes confrontés à une procédure formelle d’attribution de «licence» officielle de distribution.

Nous avons lancé des versions chinoises pour les DVD de «La Roque d’Anthéron» comme vous pouvez le constater, ces produits ne prêtent pas à confusion dans une controverse idéologique à l’export : Ce sont des récitals de Schubert, Beethoven ou Brahms, compositeurs dont les œuvres sont de nouveau autorisées en Chine depuis le début des années 80. C’est pourtant un labyrinthe sans fin pour avoir les accords de diffusion et, de plus, dès qu’ils ont un début de succès sur le marché, ils sont vampirisés en contrefaçon. Ce qui de fait détériore notre souci de qualité constante. Alors s’investir dans des processus de négociations longues et déontologiques coûteuses devient absurde. Sans parler des surtaxes d’importation! Il en découle qu’il faudrait mettre sur le marché un produit plus cher qu’en Occident, nous ne voyons pas d’avenir actuellement tant que les acteurs du marché restent sans réponse à nos attentes. Et je ne vous parle pas du piratage … Quand nous éditons un produit sur un budget spécifique et qu’il est vendu 25 euros, puis qu’on en retrouve une copie à 3 euros en Chine! La copie devient de toutes façons un produit de substitution commercial qui nous blesse, nous et notre distributeur.

RM : Tout cela montre bien les problèmes existants d’une réalisation pour que celle-ci puisse aboutir. Quels sont les financements et les possibilités d’amortir un projet ?

ES : Ce sont les télévisions qui nous permettent de vivre, elles entrent à 80 % du financement. Un peu moins pour les titres Classic Archive, qui nécessitent un financement télévisuel à 50 ou 60%. Pour Juxtapositions ça peut monter jusqu’à 90 % pour un film qui sera diffusé une ou deux fois seulement.

Par contre les DVD auront une diffusion payante bien plus large : ils seront vendus en moyenne à 5 ou 7 000 exemplaires par unité la première fois, pour Classic Archive on doit être à 12/13 000 exemplaires en moyenne, en sachant que c’est de la musique classique, souvent en noir et blanc, c’est assez exemplaire, même s’il existe un marché et des gens à la recherche de ce type de DVD, malheureusement c’est trop peu et nous ne rentrons pas dans nos frais et l’on a réellement besoin de la télévision.

RM : Sont-ils diffusés sur les chaînes câblées ?

ES : Oui bien sûr, certains sont même coproduits par elles, comme par exemple Mezzo. Pour les films de Frank Scheffer on a une filière de production néerlandaise avec Avro qui coproduit et diffuse presque tous ses films. Le DVD Glass à été coproduit par Arte, le fond Action Sacem et Love Streams – qui est la filiale de production d’Agnès B, pas la marque mais la personne. C’est une société de production distincte de l’activité dans le vêtement, elle est une passionnée du cinéma et du documentaire. C’est notre travail de producteur que d’arriver à trouver des investisseurs pour le financement d’un projet, puis de trouver les arrangements pour assurer les droits et enfin d’arriver à faire le film.

RM : Comment se font les DVD de La Roque d’Anthéron et quels sont les échos des mélomanes ?

ES : Commercialement, on est encore en-dessous de nos espérances, il lui faut peut-être plus de titres pour que la collection s’installe. C’est un paradoxe dans notre activité. Les long métrages de grandes productions cinéma font leur activité commerciale les six premiers mois puis passent au catalogue, les ventes chutent et leurs prix baissent. Nous c’est l’inverse, les prix ont tendance à rester fixes et c’est une courbe ascendante, plus il y a de titres dans la collection plus les anciens titres se vendent tandis que les prix ne changent pas. C’est ce que nous espérons faire avec la collection Juxtapositions.

RM : Comment allez-vous faire pour développer un réassort constant sur le marché ?

ES : D’une part, nous devons, en tant qu’éditeurs, trouver de nouveaux films à éditer sans infléchir notre ligne éditoriale. D’autre part, le développement des ventes est du ressort de nos distributeurs. Dans l’accord que nous avons avec Naxos, ce sont eux qui s’occupent de la publicité, de la communication et de la promotion des ventes. C’est le même principe avec EMI pour Classic Archive et Naïve pourLa Roque d’Anthéron. Cela nous permet d’exister avec une équipe réduite à deux personnes pour le département DVD, avec Mathilde Guillermin à la production et moi-même qui gère les aspects éditoriaux, juridiques, financiers et dans une certaine mesure, commerciaux. Personne ne s’occupe vraiment de la presse, c’est le rôle de nos distributeurs que d’assurer l’interface entre les médias et nous : Une fois les canaux de distribution sécurisés, nous nous concentrons sur les titres et les contacts en amont avec les producteurs des films plus que sur le marketing.

RM : Pour une meilleure diffusion pensez vous faire comme dans le cinéma ou la variété, des clips ou des bandes annonces ?

ES : On a fait deux choses, des clips de deux minutes pour les cinq premiers titres de Juxtapositions, qui figurent sur chaque DVD et sont consultables sur un mini-site hébergé à la fois chez nous et chez Naxos. Et une bande annonce de 12 minutes que le distributeur peut faire tourner en magasins ou en télé. Ces réalisations ont été faites pour une diffusion en magasins, mais ceux là ne l’autorisent pas systématiquement et les mélomanes ne le savent pas forcement.

RM : Il me semble sincèrement que vos produits ont place sur les étagères de l’amateur de musique ayant une bibliothèque de référence qui va prendre place aux cotés des «beaux livres». Quel est le prix de vos DVD ? qui contiennent en fait deux films ?

ES : C’est justement une des raisons pour laquelle cette collection s’appelle Juxtapositions. Ils coûtent environ 25 €, prix public.

Crédits photographiques : © D.R.

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