Renée Lapointe : Je voulais devenir danseuse et en fait je chante

Renee Lapointe est native du Saguenay au Québec. Elle a interprétée entre autres, les rôles de Carmen, de Mélisande, de Bradamante dans Alcina de Haendel, de Lazuli dans l’Étoile de Chabrier, de Pauline dans La Dame de pique de Tchaïkovski, d’Alisa dans Lucia di Lammermoor mais elle a abordé aussi le domaine contemporain, avec Mathilde dans Il suffit d’un peu d’air de Claude Ballif. Elle a participé à la création mondiale du drame musical Jeanne la Pucelle de Tourdonnet/Sipos. De plus, elle a effectué une tournée aux Pays-Bas, tenant le rôle de Rosa dans le drame musical Leitmotiv avec le Théâtre des deux mondes, et elle a été invitée en tant que soliste au Festival international de Wallonie à Bruxelles. Menant une carrière de soliste, elle a chanté les Nuits d’été de Berlioz au Festival de Loches en Touraine sous la direction du chef Amaury du Closel. Au cours de la dernière année, Mme Lapointe a chanté le rôle de Sadia dans la version lyrique de Starmania avec l’Orchestre symphonique de Montréal, l’Orchestre symphonique de Québec et dans le cadre d’une série de représentations à Paris. Enfin, au Festival international de Lanaudière en 2005, nous gardons en mémoire son récital de mélodies françaises.

« Cela m’a pris un certain temps avant de croire que j’étais chanteuse. »

Resmusica : Naît-on chanteuse ou le devient-on ? Car à vous écouter et à vous voir sur scène, tout semble jaillir de source ! Quel a été votre parcours avant d’en arriver à en faire votre métier ?

 : Cela m’a pris un certain temps avant de croire que j’étais chanteuse. J’avais de la voix, me disait-on, et c’était facile pour moi. Mais c’est la danse qui m’attirait, le ballet classique et je voulais devenir danseuse. Chanter n’a jamais été un rêve, vraiment, comme je le rencontre souvent chez certains. J’avais une mère pianiste et ma grand-mère chantait. Pendant mes études, deux choses me passionnaient : la danse et aussi les sciences. Je voulais devenir ergothérapeute ou biologiste. Chaque année, pendant le Carnaval à Chicoutimi, on donnait des opérettes. J’avais 14 ans et c’est de cette façon que j’ai été amenée à chanter mes premiers rôles. On a monté les Mousquetaires au couvent. Ça été mon premier contact comme chanteuse avec la scène. À l’époque, bien sûr, c’était la scène, les costumes qui m’attiraient. Puis j’ai joué dans La Belle Hélène, La Vie parisienne. À 19 ans, j’avais la même couleur de voix que j’ai à présent. Après des études en musique au collège, en 1984 j’ai fait le Concours de musique du Canada et je suis parvenue en finale. Mais j’avais toujours en tête mes études en sciences de la santé. Ensuite, à l’université, j’ai poursuivi mes études en chant. Mais la question que je me posais à l’époque était la suivante : qu’est-ce que je peux faire pour aider les autres, pour soigner la misère ? Le chant? Je trouvais cela égocentrique. Aujourd’hui, j’ai l’impression de soigner, mais je ne vois pas le sang (rires). J’ai l’impression d’apaiser l’âme, chanter, c’est un geste d’amour. Voilà !

RM : On vous connaît surtout par des interprétations des grands oratorios du répertoire, dont le célèbre Messie de Haendel. Mais vous avez aussi joué beaucoup à l’opéra sans oublier le domaine de la mélodie. Est-ce une recherche d’équilibre de se partager ainsi entre opéra et récital ?

RL : Je voudrais chanter plus d’opéras. Cela dépend de la demande. Mais j’aime beaucoup varier les époques, passer d’un répertoire à l’autre, de la musique ancienne au contemporain, de l’opéra à l’oratorio, sans oublier la mélodie. On rencontre des gens extraordinaires, des chefs, des metteurs en scène et des musiciens.

RM : Quels sont les chanteurs ou les personnalités qui vous ont le plus marquée dans votre carrière ?

RL : J’aime Frederica Von Stade. Elle est très touchante. C’est l’émotion à l’état pur. Mais aussi Anne-Sofie Von Otter, pour la couleur de la voix. Certains professeurs de l’Université Laval ont eu beaucoup d’importance pour moi, les professeurs de chant Michel Ducharme et Louise André, et le metteur en scène Marc Bégin qui a cru en moi dès le départ. Je leur dois beaucoup.

RM : Comment définissez-vous votre voix ?

RL : Ce que les gens me disent ou ce que j’entends souvent, c’est le mot « velours, un timbre chaud ». Mais vous savez, tenter de définir les voix, c’est difficile. Je ne pourrais pas vraiment l’expliquer davantage.

RM : Quels sont les rôles à l’opéra qui vous fascinent le plus ?

RL : Mélisande, j’adore Debussy. Et quand j’ai abordé le rôle, ça été le coup de foudre immédiatement. Elle est mystérieuse, sensuelle, voluptueuse. J’aimerais refaire Carmen, qui est très différente. Et un rôle que je n’ai jamais fait, mais qui m’attire autant, c’est Charlotte. Ce sont trois femmes très différentes qui m’attirent énormément.

RM : Comment vit-on sa vie d’artiste au Québec ? Est-ce plus difficile qu’ailleurs ?

RL : Je n’ai pas souvent quitté le pays et je gagne ma vie depuis 20 ans avec le chant. Ce qui compte, c’est chanter. Et chanter Cherubino ici ou à Paris, c’est chanter pour le public. J’ai eu des engagements ici, c’est arrivé comme ça.

RM : Ce n’est donc pas une nécessité de quitter son pays pour faire carrière ?

RL : J’ai eu de la chance de pouvoir travailler ici. Peut-être parce que je chante plusieurs genres de musique ?J’ai des collègues qui ont gagné leur vie en Europe mais ils avaient tellement de dépenses (avions, hôtels), que leurs cachets y passaient.

RM : Quand on regarde votre parcours, on constate que vous êtes très polyvalente. Vous touchez à la musique baroque comme au contemporain. Est-ce un choix ? Est-ce une façon de préserver l’équilibre ?

RL : Oh ! Mais j’aime aussi la mélodie française, espagnole, les lieder, la musique ancienne et baroque. Heureusement, les producteurs m’engagent pour chanter tous ces genres. Je suis très privilégiée.

RM : À l’opéra, comment aborde-t-on un rôle ? Est-ce d’abord une réflexion sur le personnage ou le contraire, les notes et ensuite la psychologie du personnage ?

RL : Je vais d’abord écouter l’œuvre attentivement, la traduire, comprendre tous les sens liés à la langue. Ensuite, bien me documenter. Souvent je me sers de l’Avant-Scène Opéra avant de me présenter devant le metteur en scène.

RM : Vous sentez-vous aussi à l’aise dans le répertoire bouffe (je pense à Lazuli de L’Étoile) que dans celui des grandes tragédiennes comme Carmen ?

RL : Je me sens à l’aise dans ces deux répertoires. L’opérette, c’est un beau genre, ce sont mes amours d’enfance.

RM : Ne croyez-vous pas qu’à l’opéra, on se sert trop souvent de jeunes femmes physiquement attirantes au détriment de leur voix et même de leur carrière ? Est-ce si difficile de refuser un rôle même dans ces conditions ?

RL : Je crois que ce qui est très important pour les producteurs, c’est que les chanteurs soient de bons musiciens et interprètes et surtout être une personne agréable avec qui travailler. C’est le jeu sur scène qui fait Juliette ou Violetta, et non le poids de la chanteuse. Tant mieux, si on peut trouver des chanteurs avec de bonnes voix qui peuvent ressembler aux personnages.

RM : On dit souvent que lorsqu’on met les deux pieds sur scène, on laisse sa pudeur dans les coulisses ou dans la loge ! Est-ce que certaines mises en scène pourraient vous indisposer, au point de refuser un rôle ?

RL : Parfois on n’a pas le choix d’écouter le metteur en scène dans ses fantasmes (rires). Jusqu’où une chanteuse peut-elle aller ? On m’a déjà demandé d’être nue dans une scène, j’ai essayé de négocier, de le faire changer d’idée. Je l’ai finalement fait mais j’ai trouvé ça difficile. On m’a demandé dans Carmen, de lécher les oreilles du ténor pleines de fond de teint, en sueur. C’était l’horreur. Est-ce vraiment nécessaire ?

RM : Ne se sent-on pas plus libre au récital ? Parce que là vous avez libre choix des pièces. Je pense à celui donné à Lanoraie, l’été dernier pour le festival de Lanaudière. Vous faites ressortir la poésie de chaque mélodie, de chaque cycle par une touche très personnelle et vous réussissez à nous faire vivre le théâtre qui en est en quelque sorte, sous-jacent. Une chose m’a frappé particulièrement : en rappel, vous avez interprété la Chanson triste de Duparc, nous laissant entre le rêve et la réalité douloureuse.

RL : Oui, quand on peut choisir le répertoire soi-même, c’est très agréable. On peut prendre celui qui nous met en valeur et la musique que l’on préfère ainsi que les musiciens avec qui on aime travailler. Par exemple, vous parliez tout à l’heure de Lanoraie, j’avais invité le pianiste Louis-Philippe Pelletier à se joindre à moi et ce fut une rencontre extraordinaire.

RM : Quels sont vos projets ? Des disques ? Des prises de rôles à l’opéra ? des concerts ?

RL : Je ferai le Requiem de Mozart à Vancouver, la Messe du couronnement de Mozart dans l’Outaouais. Un récital de musique espagnole avec le guitariste Rémi Boucher à Trois-Rivières. Un autre récital, musique sacrée pour voix et harmonium. Mais pas d’opéra, malheureusement.

Crédits photographiques : © Serge Roy

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