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Jean-Claude Malgoire : Jubilé

A l’occasion de ses cinquante ans de carrière et de la parution de sa biographie chez Symétrie, ResMusica a rencontré , pionnier de la musique baroque, chef-fondateur de l’Atelier Lyrique de Tourcoing et de la Grande Ecurie et la Chambre du Roi.

« Dans le milieu des arts, du spectacle vivant, il n’y a finalement bien que nous, les musiciens, qui arrivons en bon état à cinquante ans de carrière. »

Resmusica : Ce jubilé est-il important, ou bien était-ce simplement une occasion ?

 : Oui, c’est important, parce qu’un demi-siècle, c’est beaucoup ! Dans le milieu des arts, du spectacle vivant, il n’y a finalement bien que nous, les musiciens, qui arrivons en bon état à cinquante ans de carrière, surtout les instrumentistes, nous entrons dans la profession très tôt, alors que les comédiens, les chanteurs, débutent à vingt-cinq, trente ans, c’est presque impossible d’y parvenir en étant encore actif. Tout cela pour dire que ce jubilé est devenu important à partir du moment où cela a représenté une somme de souvenirs, d’aventures…

RM : Est-ce l’idée du jubilé qui a déclenché le livre, ou l’inverse ?

JCM : Ça faisait deux ou trois ans que Pierre-YvesPruvost, qui chante avec moi, et qui est aussi responsable des Editions Symétries, me parlait de ce projet de livre. J’ai proposé de confier la tâche à Virginie Schaefer-Kastriel, qui écrivait des articles ou des biographies sur des gens qui m’entouraient, que je trouvais très pertinents et bien écrits.

RM : Êtes-vous content du résultat ?

JCM : Je suis mal placé pour être juge, mais mon entourage pense qu’elle a bien senti ma personnalité et mon travail.

RM : Et puis, ce livre est vraiment beau. J’aime beaucoup cette couverture en carton avec le dos toilé, il me rappelle les livres pour enfants des années cinquante. Il y a énormément de photos, c’est dommage qu’elles ne soient pas en couleur, surtout celles des productions d’opéra…

JCM : On m’a déjà fait cette réflexion sur ce côté « rétro-luxueux ». Quant aux photos en couleur, ce livre a coûté cher à la fabrication, il était difficile d’en faire plus…

RM : C’est extrêmement rare, en France, d’éditer des livres sur des musiciens?

JCM : Très peu, c’est vrai. Mais ce n’est pas une première !

RM : Pour fêter ce jubilé, vous avez choisi quatre opéras : Rinaldo de Haendel, Alceste de Lully, Orfeo de Monteverdi et les Indes Galantes de Rameau. Pourquoi ceux-ci et pas d’autres ?

JCM : Ça, c’est la partie la plus visible. Je suis très lié avec Jeanine Roze, quand je lui ai dit que j’envisageai de fêter ce jubilé, elle m’a proposé ces concerts. L’idée était de chercher quelles œuvres avaient été les plus importantes dans mon cheminement. Nous avons choisi quatre titres qui paraissaient en leur temps avoir eu de la portée. Il y aurait pu en avoir d’autres, mais après réflexion, après échanges d’idées, nous sommes tombés assez vite d’accord sur l’Orfeo, parce que c’est une œuvre que j’ai beaucoup faite et que j’aime énormément, comme tout le monde d’ailleurs ; Alceste parce que j’ai donné une série de représentations au théâtre des Champs-Élysées dans les années 1991-92 qui a eu un grand succès et dont on parle encore au sein de cette maison ; Les Indes Galantes, c’est mon premier disque d’opéra, c’est émotionnel, et puis, Rinaldo, c’est très important aussi car c’était la première fois qu’on enregistrait un opéra de Haendel dans son intégralité. Rendez vous compte qu’il n’existait aucune intégrale de Haendel, il y a presque vingt ans! (NDLR, l’enregistrement date de 1977). Ça paraît incroyable, mais c’est comme ça !

RM : Et pourquoi pas Montezuma ? Vous aviez reconstitué ce pastiche en 1992 à partir d’autres œuvres de Vivaldi, ça a été un véritable événement, à l’époque ?

JCM : Ça aurait pu être Montezuma, mais on a retrouvé récemment une grande partie de la musique originelle de Vivaldi, ce qui rend les choses plus difficiles. Ou alors, il aurait été amusant de faire une comparaison des deux versions, mais l’original ne m’appartient pas. L’histoire a l’air très compliquée, je crois savoir que ça se passe mal entre ceux qui ont voulu monter l’œuvre et la Sing Akademie de Berlin, propriétaire de la partition, et puis, la découverte est d’importance, mais pas entière. C’est-à-dire qu’il aurait fallu revenir à la case départ pour compléter les parties manquantes. Il y a eu aussi d’autres beaux projets, par exemple le Falstaff de Salieri, d’autres Monteverdi, alors pourquoi pas ceux-là?

RM : Vous avez été un défricheur de la musique baroque à la même époque que . Celui-ci a déclaré qu’il ne souhaitait pas voir republier les Monteverdi qu’il avait réalisés, dans la mise en scène de Jean-Pierre Ponnelle, car le baroque a tellement évolué que ces œuvres ne s’interprètent plus du tout de la même façon, y compris par lui. Qu’en pensez-vous ? 

JCM : Il est clair qu’il existe des choses que je n’ai pas envie de voir reparaître, ou qui reparaissent malgré moi parce que je ne suis pas propriétaire. Je ne connais pas les rapports de avec sa maison de disques, mais il peut lui arriver ce qui nous arrive à tous, qu’il passe un beau jour devant une vitrine et qu’il y voie des rééditions dont il n’a même pas été averti, et il n’aura rien à dire! Avec toutes ces maisons qui se rachètent les unes les autres! Je viens de voir dans Diapason une publicité pour un nouvel enregistrement de Harnoncourt, pour la marque BMG-Sony, qui était ma maison de disques! C’est quand même très curieux! Et tout le fond qu’Harnoncourt a fait pour Teldec? Il finira bien par être racheté, et il n’aura aucun droit de regard! Aux Etats-Unis, on sort en compil des disques que j’ai faits, il y a vingt ou trente ans, je m’attends à un coffret Mozart pour 2006 sans qu’on me demande mon avis. D’ailleurs Auvidis, pour qui je ne travaille plus depuis cinq ans, ressort en ce moment ma trilogie Mozart/Da Ponte, évidemment on ne m’en envoie même pas un exemplaire, si j’en veux un, il faut que je l’achète. Or, j’ai une coquetterie, je collectionne les pochettes de mes enregistrements…Ce n’est pas très grave, mais tout ceci pour exprimer le peu de cas que les maisons de disques font de l’artiste, et de leur absence de la moindre notion de politesse…

RM : Mais si vous aviez le choix, refuseriez-vous de voir reparaître certains de vos enregistrements parce que vous ne les joueriez plus de la même façon aujourd’hui?

JCM : Il y en a beaucoup, mais après tout, ce n’est pas une raison suffisante. Il ne faut pas attacher tant d’importance que ça à un disque, c’est un objet, pas une bible! Un disque est un témoignage, le témoignage de la façon dont on a joué ce jour-là. C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles je n’enregistre plus qu’en live, depuis une dizaine dannées. On n’est sûr que ce qu’on entend n’est pas trafiqué, qu’il n’y a pas de retouches.

RM : Des chefs étiquetés « baroqueux » se tournent de plus en plus vers d’autres musiques, je pense à Minkowski qui dirige Offenbach et Meyerbeer, Harnoncourt encore, qui donne le Freichutz…Vous n’aimeriez pas un jour diriger un Verdi ou un Massenet ?

JCM : Je ne dirige pas systématiquement du baroque, il n’y a pas si longtemps, j’ai donné du Puccini, du Rossini… Je fais de la musique contemporaine régulièrement, et puis, nous ne travaillons pas dans les mêmes conditions, ma maison d’opéra est de petite dimension, nous ne pouvons pas donner Nabucco !

RM : C’est une tarte à la crème de dire que de nos jours, on ne joue plus la musique d’avant le XIXe de la même façon qu’il y a trente ans, Mozart notamment ?

JCM : Ça peut encore se faire, et après tout, pourquoi pas? La musique est à tout le monde !

RM : Je voulais en venir au fait qu’il existe maintenant de jeunes chefs qui sont nés alors que vous dirigiez déjà, qui ont toujours vécu avec le mouvement baroque, et qui considèrent vos découvertes comme des acquis. Vos interprétations, si dérangeantes à vos débuts, sont-elles devenues des standards ?

JCM : Je ne me pose même pas ce type de questions. C’est vrai que pour ceux qui arrivent maintenant, qui pourraient presque être mes petits-enfants, les choses sont plus faciles, car ils ont une série d’exemples, y compris de choses à éviter, et ce que nous avons eu à inventer n’est plus du tout à réinventer. Pour moi ce n’est pas un problème, je continue à cultiver la vision que j’ai de ces œuvres-là, je ne suis pas influencé par ce qu’ils font, je joue la musique que je ressens. C’est très dangereux de faire de la musique par comparaison ou par réaction. Je connais des chefs, par exemple Rinaldo Alessandrini, qui veulent diriger plus vite que tout le monde, uniquement pour se démarquer. Ce n’est pas une vue artistique, c’est seulement du marketing, et ça ne m’intéresse pas d’entrer dans ce jeu-là. Je veux continuer à avoir ma logique par rapport à un texte, à chercher comment le traduire en musique.

Si mes interprétations sont devenues des standards, c’est très bien, parce que bien sûr on ne saura jamais si on est dans la vision exacte de l’auteur, c’est une utopie, mais à force de chercher, on a accumulé un certain nombre de preuves, depuis le temps qu’on travaille dessus, et on a un argumentaire, alors ce n’est pas du tout extraordinaire qu’au bout d’un certain moment, les interprétations se ressemblent un petit peu. Ce que je combats intellectuellement, c’est justement cette tendance à vouloir à tout prix faire autrement, juste pour se démarquer. Je trouve ça ridicule. Si j’en arrive aux mêmes conclusions qu’un autre et que nos interprétations se ressemblent, ça ne me gêne absolument pas.

RM : Vous avez une réputation de découvreur de talents. Comment fait-on pour découvrir un talent ? On passe des auditions ? Des jeunes artistes viennent vous trouver spontanément ?

JCM : Il y a de nombreuses pistes. Par exemple des jurys de concours, des auditions, des cooptations, des académies, des séances de travail…Et puis, parfois je repère des chanteurs et je les entends évoluer. Il y a beaucoup de cas de figure. Je n’ai pas envie de dire que je les ai découverts, mais plus simplement que je les ai aidés. S’ils avaient du talent, ils auraient été découverts de toute façon. Je ne me donne pas la paternité de leur succès. Mais si j’ai pu faire un peu quelque chose pour eux, c’est très bien.

RM : Beaucoup de ces chanteurs, une fois connus, vous restent fidèles?

JCM : C’est peut-être moi qui leur suis fidèle! (rires) J’aime beaucoup retrouver les gens, car je suis fidèle de mon côté. Alors si eux le sont aussi, c’est parfait. Je trouve que quand on a commencé un parcours avec un artiste, c’est intéressant de ne pas faire que du saupoudrage, du coup par coup. Quelqu’un comme Isabelle Poulenard a dû faire une bonne quinzaine de productions, je ne sais pas si elle détient le record, car dans les plus assidus, il y a aussi Nicolas Rivenq ou Sophie Marin-Degor, avec qui nous avons pu construire quelque chose ensemble.

RM : Nous avons coutume de terminer nos entretiens avec un petit questionnaire de Proust revu pour les musiciens ? Voulez-vous bien vous y plier ?

JCM : Ah ? Je vais essayer.

Mais Jean-Claude Malgoire prononce ces mots avec l’air peu enthousiaste de l’homme qui tient par-dessus tout à rester poli, tout en trouvant l’idée complètement saugrenue. Pour que la lecture du questionnaire prenne tout son sel, il est donc indispensable d’imaginer sa physionomie désespérée !

Crédits photographiques : © D.R.

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