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Hans Schmidt-Isserstedt par Sami Habra – I

Plus de trente ans après sa disparition, le chef allemand (1900-1973), Doctor Jekyll et Mister Hyde de la direction d’orchestre, continue de fasciner les mélomanes connaisseurs. Alternant au fil des interprétations une intense élégance à une fougue débridée, il écoutait de bonne grâce les conseils d’interprétation de , son ami pendant les douze dernières années de sa vie, et en tenait souvent compte. Rencontre le 24 novembre dernier avec ce sujet de Sa Très Gracieuse Majesté Britannique né en Palestine, que Schmidt-Isserstedt appelait Habra… von Versailles.

« Nous avons poursuivi nos discussions tout au long des douze années qui suivirent.  »

ResMusica : Comment êtes-vous entré dans l’intimité d’une figure telle que Schmidt-Isserstedt, qui est l’incarnation du Kapellmeister, c’est à dire le chef d’orchestre de grande tradition germanique ?

 : Je cherchais à connaître les grands chefs du passé, Nikisch, Weingartner, ou encore Karl Muck. Schmidt-Isserstedt avait étudié auprès d’eux. A l’issue d’un concert à Paris en 1961 où il avait dirigé la Leonore III, je suis allé dans sa loge. Je connaissais bien ses interprétations notamment par ses superbes 78 tours d’avant-guerre. Beaucoup de gens se pressaient avec leur programme pour obtenir un autographe. Pour ma part j’avais seulement des questions à poser sur l’enregistrement qu’il avait réalisé de la Symphonie n°2 de Sibelius. Cela le surprit. Il feignit de ne pas se souvenir de sa conception de cette œuvre, mais il me fit rester, utilisant mon dos comme écritoire pour signer la suite des autographes. Puis il m’emmena au restaurant avec son fils. Là je compris qu’il se souvenait parfaitement de son interprétation, mais qu’il n’avait pas souhaité en parler en public ; Sibelius était pour lui un maître alors que ce compositeur était méconnu en France. Deux semaines plus tard, je suis allé entendre Schmidt-Isserstedt diriger à Hambourg, et puis ensuite dans d’autres villes. Nous avons poursuivi nos discussions tout au long des douze années qui suivirent. Je l’aidais dans les préparatifs de ses répétitions, nous analysions ses concerts au restaurant jusqu’à 3 ou 4 heures du matin, il appréciait mon opinion et en tenait compte.

RM : Comment caractérisez-vous le style de Schmidt-Isserstedt ?

SH : Un style double. Tantôt une élégance et un équilibre fabuleux, ce serait son côté Doctor Jekyll. Tantôt une fougue invraisemblable, ce qui en faisait une sorte de Mister Hyde – ce n’est pas péjoratif ici. Il n’était pas un chef régulier. Il a raconté sur Radio-Hambourg que parfois il oubliait de diriger, étant absorbé par l’élaboration d’une de ses compositions. Ceci dit, il ne perdait jamais sa concentration pour une symphonie de Mozart : il dirigeait la main sur le cœur d’un bout à l’autre, avec sur les lèvres un sourire extasié, et quelques fois avec une petite larme.

RM : Il était compositeur? Avez-vous eu accès ou entendu ses œuvres ?

SH : Lorsque j’ai abordé le sujet, il a évacué ma question d’un geste de la main : « – Oubliez ça!». Pourtant dans ses interprétations, on sent bien qu’il pénètre la pensée musicale avec la connaissance intime du processus de composition, que seul un compositeur posède.

RM : Vous parliez de Mozart, Sibelius, quelle était l’étendue de son répertoire ?

SH : Bruckner comptait également parmi ses trois compositeurs fétiches, mais son répertoire était extrêmement vaste. A l’instar d’Hermann Scherchen, il commandait tout le temps des œuvres contemporaines, à Stockhausen, à Henze, même Mikklos Rosza lui a dédié son Concerto pour violon. Il a assuré la création de Carmina Burana de Carl Orff et la première britannique du Marteau sans Maître de Boulez à Edimbourg, et de belle façon à mon avis – j’y étais. Il comprenait la musique contemporaine, mais je ne dirais pas qu’il l’aimait. Peu après le concert d’Edimbourg, nous étions tous les deux à Paris pour la création de Pli selon pli par Boulez. A la fin de l’œuvre, la moitié du public huait, et l’autre moitié applaudissait frénétiquement. Pour ma part, je ne savais absolument pas quoi penser. Je confiai à Schmidt-Isserstedt : « Je vois des gens qui sont furieux, d’autres qui sont enthousiastes, moi je n’ai rien compris. J’ai l’impression d’être le seul âne dans cette salle ». Il me confia alors : « Nous sommes deux ».

RM : Comment sa carrière a-t-elle commencé ?

SH : Tous les dimanches après-midi il assistait aux concerts de la Philharmonie de Berlin sous la direction d’Arthur Nikisch. Il ne faisait pas partie de l’orchestre mais se faufilait dans la dernière rangée de violonistes avec son instrument, et apprenait comme ça. Parfois il jouait, parfois il faisait juste semblant. Nikisch l’a remarqué et a accepté de lui donner des leçons. Il estimait qu’il devait tout à Nikisch. Quand Schmidt-Isserstedt ratait un concert, il disait que c’était sa propre faute. Quand il réussissait, il en attribuait le mérite à Nikisch.

RM : Il avait donc une formation de violoniste ?

SH : Oui, il avait eu comme professeur le grand violoniste Eugène Ysaÿe, comme David Oïstrakh, ce qui vous donne une indication du niveau que Schmidt-Isserstedt avait atteint. Mais il s’effaçait devant Oïstrakh, qu’il révérait. Siegfried Borries, le premier violon de la Philharmonie de Berlin m’a rapporté cette boutade qui est un hommage à Oïstrakh. Schmidt-Isserstedt disait : « Pour être un grand violoniste, il faut remplir trois conditions. Premièrement, être né à Odessa. Deuxièmement, être juif. Troisièmement, avoir étudié avec Eugène Ysaÿe. Je ne remplis que la troisième condition, donc je ne peux pas être un grand violoniste ».

RM : La deuxième guerre mondiale a imposé des choix cruciaux aux artistes allemands de cette époque, partir ou rester en Allemagne, s’associer au régime nazi ou lui résister… Où Schmidt-Isserstedt s’est-il situé ?

SH : Je vais vous raconter une anecdote. Schmidt-Isserstedt avait la gouaille des Berlinois. Il boitillait aussi un peu. En 1938, il donnait un concert avec la Philharmonie de Berlin et Gœbbels était dans la salle. A l’époque Gœbbels cherchait à évincer Furtwängler, considéré comme peu fiable. Convaincu à la fin du concert qu’il disposait en Schmidt-Isserstedt d’un remplaçant de talent, Gœbbels monta sur la scène pour aller le féliciter. Gœbbels était maigre et boitait fortement. Schmidt-Isserstedt comprit immédiatement la portée politique du geste de Gœbbels, et se dirigea aussitôt vers lui, en forçant son boitement pour imiter celui de Gœbbels. Gros rires dans la salle. Gœbbels était furieux. Schmidt-Isserstedt justifia son boitement en expliquant qu’il avait été atteint d’une polio dans son enfance, mais sans convaincre Gœbbels bien entendu. Schmidt-Isserstedt quitta alors Berlin pour Hambourg.

RM : Schmidt-Isserstedt a donc continué à diriger dans l’Allemagne nazie ?

SH : Hambourg était à part en Allemagne. Ainsi quand Furtwängler dirigea Mendelssohn à Berlin en 1934, soit un an après l’arrivée d’Hitler au pouvoir, c’était déjà une véritable provocation, en raison de l’origine juive du compositeur. Schmidt-Isserstedt, lui, a dirigé Mendelssohn tout au long de la guerre sans être inquiété. Ce qui était impensable à Berlin était possible dans cette ville.

RM : Quelles étaient ses relations avec les chefs de son temps ?

SH : À Hambourg, ils étaient quatre chefs et amis. Eugen Jochum, Lepold Ludwig, Joseph Keilberth et lui-même. Jochum et Keilberth ne juraient que par Furtwängler, Ludwig que par Schmidt-Isserstedt, et Schmidt-Isserstedt que par Nikisch. Gunther Wand, que l’on célèbre aujourd’hui, était alors simple assistant de Schmidt-Isserstedt.

RM : En répétition, quel chef était-il ? 

SH : Les musiciens l’adoraient. Les Berlinois* notamment pour son talent, avec les Viennois** il ne perdait pas une occasion de partager avec eux, en pleine répétition, les histoires d’alcôves du moment. Alors vous pensez… Schmidt-Isserstedt avait beaucoup de succès avec les femmes. Dans sa jeunesse on le surnommait même le « voyou de Berlin ».

RM : Et sur un plan plus personnel ?

SH : Comme dans ses interprétations, il alternait l’élégance et cette fameuse gouaille berlinoise. Après un concert où il avait joué avec l’élégance qui le caractérisait, un couple de mes amis est venu le voir. L’homme était plus petit que la femme, et Schmidt-Isserstedt, un peu surpris, a fait une remarque sur ce sujet. Sans se décontenancer, l’homme a répondu avec malice que dans la position horizontale cette différence n’avait pas d’importance. Schmidt-Isserstedt éclata de rire, un rire énorme, guttural, un rire de fumeur d’opium du Caire! Le couple en fut stupéfié. Ils ne pouvaient pas croire que c’était le même homme qui quelques instants auparavant avait dirigé avec un raffinement suprême.

RM : Peu d’enregistrements sont aujourd’hui disponibles, est-ce parce qu’il a peu enregistré ?

SH : Il a fait peu d’enregistrements de studios, mais il existe des centaines de bandes de ses concerts à Hambourg. Il a aussi manqué des occasions incroyables, comme un Parsifal à Bayreuth que lui avait proposé Wieland Wagner. Schmidt-Isserstedt déclina l’invitation au motif qu’il avait déjà un engagement avec Glyndebourne. Wieland Wagner insista, et expliqua que cela n’était pas un problème, car les représentations à Bayreuth et à Glyndebourne étaient en alternance ce qui laissait assez de temps à Schmidt-Isserstedt pour après chaque représentation prendre l’avion et préparer la représentation suivante. Schmidt-Isserstedt n’était pas du tout intéressé par ces allers et retours qu’il jugeait frénétiques. « – Vous me prenez pour Karajanou quoi?» rétorqua-t-il.

RM : Pour qui souhaite découvrir l’art de Schmidt-Isserstedt, quels disques recommanderiez-vous ou souhaiteriez-vous voir réédités ?

SH : Dans Beethoven, les Concertos pour piano avec Backhaus (Decca) constituent une référence solidement établie. Son intégrale des Symphonies n’est hélas pas au même niveau, car Decca lui avait imposé des temps de répétition trop courts qui ne lui permettaient pas de réaliser ce qu’il souhaitait. L’exception fut la Symphonie n°7 qu’il enregistra en dernier. Pour celle-ci il menaça de ne pas l’enregistrer si on ne lui donnait pas les répétitions nécessaires. Ne pas enregistrer la n°7, et tout le cycle s’effondrait, alors Decca accepta ses conditions. Il en résulte une version phénoménale. Les Symphonies n°1, 2, 4 et 8, qui exigent moins de préparation, se distinguent aussi nettement. Et Schmidt-Isserstedt a pu sauver les deux premiers mouvements de la Neuvième, qui sont fabuleux. Il faut connaître également sa Missa Solemnis, dirigée dans un exceptionnel état de grâce (Tahra, à rééditer).

RM : Et dans Mozart, dont vous nous parliez tout à l’heure ?

SH : La Symphonie « Jupiter » donne un bon exemple des différentes facettes de son style. Il la dirige avec amour avec la NDR (EMI), de manière incisive avec le London Symphony Orchestra (Mercury), et il est shakespearien à Moscou avec la NDR (Melodya). Et il y a des trésors qui n’ont jamais été édités, comme la Symphonie n°29.

RM : Connaissez-vous des inédits qu’il faudrait découvrir ?

SH : Oui, l’Italienne de Mendelssohn par exemple. La n°3 de Bruckner et la n°2 de Mahler sont de parfaites illustrations du déchaînement dont il pouvait être capable.

RM : Y a-t-il des enregistrements disponibles qui montre le chef dans son style débridé, son côté « Mr Hyde »?

SH : Oui, la Symphonie n°2 de Sibelius avec l’orchestre de la NDR en 1953. Elle a plus de fougue que celle la version de 1969 avec le même orchestre (Capitol), qui elle a plus de grandeur. Un assistant de Celibidache m’avait dit considérer cette seconde version comme l’archétype de la grande interprétation. Elle est souvent utilisée à la Scala de Milan dans cette optique, pour les concerts symphoniques de l’orchestre.

RM : Et pour illustrer le Schmidt-Isserstedt « grande manière »?

SH : Son interprétation de la Symphonie n°3 de Brahms (Tahra, à rééditer) est la meilleure que je connaisse, après celle de Furtwängler. La Symphonie n°103 de Haydn, que vient d’éditer Tahra est une merveille. Il faut citer de Bruckner les Symphonies n°4, n°7 (Tahra, à rééditer) et n°9 (Tahra) de Bruckner, et pour Mahler les Symphonies n°1 et 4 (Dante) – la n°1 avec la BBC (à éditer). Un chef comme Mahler a évolué au long de sa vie d’un style excessif vers un style mûri, contrôlé, ce qui est une évolution somme toute logique. Schmidt-Isserstedt lui a alterné ces deux styles tout au long de sa carrière d’artiste.

* Les membres de l’Orchestre Philharmonique de Berlin
** Les membres de l’Orchestre Philharmonique de Vienne

Crédit photographique : © Jean-Christophe Le Toquin

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