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Arthur Honegger ou l’inquiétude de l’espérance. Jacques Tchamkerten. Editions Papillon, Collection « Mélophiles », 2005. 264 pages. ISBN : 2-940310-26-2.

 

Quand alterne œuvres phares, Symphonie n°2, Symphonie liturgique, et musique de films, Mermoz, Le Capitaine Fracasse, quand il compose Jeanne d’Arc au bûcher en collaboration avec entre deux opérettes, La Belle de Moudon et Les Petites Cardinal, quand il reste en France durant la Seconde Guerre Mondiale alors qu’il garde la nationalité suisse et se conçoit comme tel, tous les éléments d’un malentendu durable sont réunis. Ce n’est probablement pas un hasard si la biographie de Jacques Tchamkerten arrive sur un terrain éditorial pratiquement vierge. Il y a bien l’ouvrage monumental de Harry Halbreich paru en 1992 (Fayard) mais celui-ci s’adresse à des mélomanes passionnés.

Les qualités de clarté et de concision des textes, la pertinence de l’iconographie des parutions des éditions Papillon ont été régulièrement remarquées par nos collaborateurs, et encore récemment par Jean-Luc Caron pour la parution des Lettres à ses parents d’ (lire la chronique). Jacques Tchamkerten ne faillit pas à la règle, et on ne saurait trop conseiller aux lecteurs de résister à la tentation de parcourir les illustrations avant d’entamer leur lecture, pour que le plaisir de la découverte du texte et des images soit entier. L’ouvrage a bénéficié du soutien de Pascale Honegger, la fille du compositeur, et l’auteur est lui-même Suisse. Ce que l’on perd éventuellement en franc-parler, on le récupère en une riche documentation issue des archives familiales.

Et il y a tant à découvrir, comme cette prédiction – amère certes – de la musique techno faite en 1951 : «Ce qui se joue dès à présent, un rôle prédominant, c’est la secousse rythmique, et non plus la volupté mélodique. […] Du train où nous allons, nous aurons, avant la fin du siècle, une musique très sommaire, barbare, qui associera une mélodie rudimentaire à des rythmes brutalement scandés. Cela conviendra à merveille aux oreilles atrophiées des mélomanes de l’an 2000!». Ou le commentaire en 1948 sur la Symphonie liturgique, qui démontre s’il en était besoin la permanence du message honeggerien : «J’ai voulu, dans cet ouvrage, symboliser la réaction de l’homme moderne contre la marée de barbarie, de stupidité, de souffrance, de machinisme, de bureaucratie qui nous assiège depuis quelques années. J’ai figuré musicalement le combat qui se livre dans son cœur entre l’abandon aux forces aveugles qui l’enserrent et l’instinct du bonheur, l’amour de la paix, le sentiment du refuge divin». Dans un pays comme la France où l’on aime mettre les personnes et les choses dans des cases préétablies, Honegger est cause d’une constante frustration. Ainsi, le religieux ou le biblique occupe apparemment une place importante dans son œuvre. Outre les œuvres précitées, un homme qui compose Judith, Le Roi David, Une Cantate de Noël, entre autres, est un homme qui a la foi, voire un prosélyte La vérité est différente : «Vous voulez connaître ma position métaphysique? Je n’en ai aucune, parce que je ne puis pas m’intéresser à ce qu’il ne m’est pas possible d’imaginer.»

Dans le contexte du monde musical radical de l’après-guerre – et comment ne pas devenir radical quand on a 20 ans en 1945? – la musique d’Honegger n’était probablement plus assez en rupture pour être entendue. Et le disque est témoin, par ses manques, de ce désamour. Ainsi Charles Münch a superbement défendu les cinq Symphonies, mais aucune intégrale cohérente de ce chef n’a jamais été réalisée. L’oratorio Cris du Monde (1931), qui compte parmi les œuvres clés d’Honegger n’a été enregistré qu’une seule fois, en studio en 1957, par (voir la chronique de Michel Tibbaut), puis une seconde fois en langue… tchèque. Le label Timpani s’est courageusement attaqué à défricher le répertoire, notamment à travers la publication de l’intégrale de sa musique de chambre et des mélodies, mais somme toute c’est encore bien peu. S’il reste beaucoup à faire sur le plan discographique, du moins la biographie de Jacques Tchamkerten apporte-t-elle la base nécessaire à la redécouverte par un plus large public de l’art d’Honegger et de sa pensée.

Lire également la notice biographique de Maxime Kaprielian

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Arthur Honegger ou l’inquiétude de l’espérance. Jacques Tchamkerten. Editions Papillon, Collection « Mélophiles », 2005. 264 pages. ISBN : 2-940310-26-2.

 
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