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Zbigniew Preisner, un compositeur au cinéma

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Il y a dix ans, le 13 mars 1996, le cinéaste polonais Krzysztof Kieslowski disparaissait au terme d’un étonnant parcours comptant pas moins de vingt-trois longs métrages de fiction et une trentaine de courts métrages documentaires. Pour célébrer ce dixième anniversaire, MK2 présente en salle, à partir du 15 février, La double vie de Véronique, un film en compétition au Festival de Cannes de 1991 qui signe la collaboration Kieslowski- Piesiewicz et pour lequel son héroïne Irène Jacob reçoit le prix d’interprétation féminine. Le film sortira également en double DVD et en version restaurée –Edition Collector – le 22 février alors qu’une rétrospective Kieslowski est prévue au MK2 Parnasse à partir du 15 février. De passage à Paris pour cette occasion, son compositeur et collaborateur fidèle, nous parle de cette aventure lumineuse qu’il a pu mener avec le cinéaste pendant plus de dix ans.

« Cette rencontre est métaphysique parce qu’elle est aussi profonde qu’elle est inexplicable. »

Resmusica : Vous rencontrez Krzysztof Kieslowski en 1983 alors que vous êtes étudiant et pianiste dans un cabaret politique de Cracovie. Parlez-nous de ces affinités artistiques qui vous ont lié au cinéaste et qui vous incitent à qualifier cette rencontre de métaphysique.

 : Cette rencontre est métaphysique parce qu’elle est aussi profonde qu’elle est inexplicable. Tout paraissait au demeurant nous séparer ; entre ma vie d’étudiant et mon cabaret à Cracovie et l’existence de Krzysztof à Varsovie ou celle de Piesiewicz, avocat polonais dans une province éloignée, la distance était grande. C’est comme dans « la « double vie de Véronique » : une belle histoire à deux/trois personnages et une part de « hasard maîtrisé » qui a fait naître l’étincelle. La confiance s’est instaurée dès le début entre nous et a grandi au fil du temps pour que tout puisse fonctionner en parfaite harmonie.

RM : Quelle est, pour vous, la qualité essentielle d’une musique de film ?

ZP : C’est de nous faire apprécier le silence. Il y a parfois dans les films – je pense à certains films américains – beaucoup de musique qui ne sert à rien : du remplissage sonore qui peut d’ailleurs resservir dans une autre production. Le silence est au contraire très important et il suffit de jouer quelque chose avant et après, juste pour mieux le cerner. Même si la bande-son semble très présente, dans « la double vie de Véronique » il n’y a que 18 minutes de musique pour 1h34 de film. La musique de film relève avant tout pour moi d’une conception sonore pensée pour un scénario ; elle doit accompagner les images sans les trahir et véhiculer un sens à travers elles. La musique est une création pour le film, comme le texte et les acteurs. Le réalisateur doit la penser avant le tournage. Et c’est lui, bien souvent, qui déclenche l’idée de départ, celle qui vient en résonance de son projet.

RM : Vous êtes-vous déjà senti frustré en tant que compositeur dans votre collaboration avec les cinéastes ?

ZP : Je fais la différence entre composer de la musique de film et écrire pour moi. J’aime me mettre au service d’un scénario et la contrainte est alors excitante même si l’on me demande souvent de modifier la musique que je viens de composer. Mais j’aime également collaborer au montage du film pour lequel j’ai un regard « neuf » par rapport au réalisateur. Kieslowsky me faisait alors entièrement confiance lors de ces longues périodes de montage où je me sentais, au même titre que le réalisateur, au cœur de la création.

RM : Parmi les grandes réalisations filmographiques avec Krzysztof Kieslowski, quelle est la musique qui vous paraît la plus accomplie et pourquoi ?

ZP : Certainement celle du Décalogue et de Trois couleurs Rouge, une musique un peu plus difficile et profonde, d’une résonance plus métaphysique. Mais celle de Trois couleurs Bleu m’attache tout particulièrement. Il s’agissait de restituer la musique de « la fête de l’Europe » commandée au compositeur Patrice de Courcy dont la mort accidentelle laisse la partition inachevée. Or la guerre de Yougoslavie venait d’éclater et je voulais à travers cette musique transmettre un message qui dépasserait le contexte du film pour s’adresser au public, l’alerter.

RM : Comment vous situez-vous par rapport à votre compatriote Krzysztof Penderecki dont on fera les honneurs au mois de février pendant le Festival Présences à la Maison de Radio France.

ZP : Je n’ai guère apprécié sa période avant-gardiste des années 60 et je l’ai un peu perdu de vue depuis. J’apprécie davantage quelqu’un comme Gorecki qui écrit une musique qui me touche et que je comprends, que j’ai envie d’écouter chez moi. Mais cette musique n’est pas mon monde. Je préfère m’en tenir à mon univers qui est tout autre. Je vais sortir un nouvel album « silence, Night and dreams » pour lequel je mobilise toute mon énergie. Je poursuis bien évidemment mon travail avec les réalisateurs de cinéma mais je sais aussi qu’une expérience comme celle que j’ai eue avec Kieslowski ne se reproduit jamais deux fois dans la vie.

Crédits photographiques : © Anna Wloch

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