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Ernest Van Dyck, ténor rebelle

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Ernest Van Dyck, un ténor à Bayreuth, suivi de la correspondance avec Cosima Wagner. Malou Haine. Éditions Symétrie. Lyon, France. 273 pages. 35 euros. ISBN 2-914373-15-5. 2005.

 

Le ténor belge (1861-1923) a laissé à la postérité le souvenir impérissable du premier Heldentenor de son époque. Sa marque dans l’histoire de l’opéra est considérable et ne se résume certes pas aux quelques vieilles cires conservées jalousement par les discophiles, ou à l’interprétation exclusive des œuvres de Wagner. L’auteur de ce rigoureux volume, Malou Haine, professeur à l’Université Libre de Bruxelles, se penche sur la relation fort mouvementée du ténor et de la grande dame de Bayreuth. Il ne laisse rien au hasard, c’est en fait, un compte-rendu, jour après jour, de la vie du ténor, basé essentiellement sur les lettres que celui-ci envoya à Cosima Wagner et réciproquement, enfin des témoignages fort éloquents de tous ceux qui ont gravité autour de la «colline sacrée». S’ajoute un Cahier central d’illustrations : photographies, affiches d’époque et de nombreuses représentations complètent ce livre. À l’instar d’un opéra wagnérien, le livre adopte la structure du drame lyrique. L’Ouverture ; le début de carrière d’un jeune chanteur, Acte I ; l’entente (presque) cordiale. Acte II ; le désaccord s’installe. Acte III ; la fin d’un rêve. Finale ; consacré à l’interprétation des œuvres de Wagner par «Frau Meister». C’est un travail exhaustif qui retrace la carrière du ténor, – de la première rencontre jusqu’à la cassure définitive – un document d’une précision chirurgicale, des échanges épistolaires inédits avec la veuve de Wagner.

Ce livre, on l’aura deviné, s’adresse aux lecteurs wagnérophiles, car si le Maître est absent, l’ombre de l’Enchanteur s’est réfugiée dans les voiles de sa veuve. Celle-ci a d’ailleurs des idées bien arrêtées sur l’interprétation des œuvres de son défunt mari. Leçon de style ou comment interpréter Wagner ? «La diction prime sur le chant ; le texte doit être articulé très clairement et chanté de manière la plus proche possible d’un texte parlé». C’est donc un document fort instructif. Mais il est consacré à la mémoire du ténor belge, à l’intégrité d’un artiste véritable, de son approche toute personnelle de certains rôles wagnériens. La deuxième moitié du volume nous renvoie à la correspondance sur laquelle le livre repose. Au total, 107 lettres recensées, épîtres rédigées de la blanche main de Cosima ou de la plume d’Ernest, complétées intelligemment par des missives plus profanes à des amis ou à tout personnage, donnant un éclairage nouveau ou complétant habilement les preuves ou les affirmations de l’auteur.

De la création de Lohengrin à l’Éden-Théâtre à Paris, le 3 mars 1877, où le ténor se fait remarquer par les émissaires de Cosima Wagner, à l’engagement au festival de Bayreuth et à l’interprétation incomparable de Parsifal durant neuf saisons, ce sont surtout les relations avec la veuve de Wagner qui retiennent l’attention, passant de l’admiration enthousiaste aux déceptions cruelles. Parallèlement à ses rôles wagnériens, il est un merveilleux Des Grieux, c’est à lui encore que Massenet confiera le rôle de Werther pour la création de son opéra à Vienne. Les relations du ténor et de la veuve seront toujours mouvementées, voire tendues. Celle-ci exige, en plus d’une somme de travail considérable, une allégeance totale avant d’adouber le ténor et lui permettre d’interpréter son premier Parsifal. Cosima Wagner est excessive, obnubilée par son rôle de grande Prêtresse, joué sur la colline de Bayreuth. Ainsi en est-il des relations entre le jeune homme et la vieille dame, jusqu’à l’obtention de son premier contrat. Pour tempérer le tout, l’amitié indéfectible du chef d’orchestre Félix Mottl, qui à un moment crucial, le soutient : «Tenez bon, soyez content. L’essentiel est atteint : la certitude que vous chanterez cette année à Bayreuth. Tout le reste n’est rien!» Jusqu’à l’adoubement de l’artiste par Cosima qui voit en lui le seul capable de donner une interprétation idéale de Parsifal, le chemin ne se fait pas sans heurts. Rendu au sommet de la colline, il ne lui restait plus qu’à la redescendre. La grande coupure aura lieu peu de temps avant la Grande Guerre, en 1911, où Van Dyck revient à Bayreuth, mais le cœur n’y est plus. Ces années coïncident avec la fin d’une glorieuse carrière lyrique. C’est aussi le témoignage d’une époque, celle de l’Allemagne conquérante accompagnée de la folie Wagner, de ses adeptes et de son Temple où se recueillent dans un silence sépulcral, les fidèles venus des quatre coins de l’Europe et même d’Amérique.

Parfois, Cosima se conduit en véritable harpie, au caractère facilement irritable, voulant contrôler la carrière des artistes qui gravissent le temple. Pas facile la vieille dame ! Elle attend du chanteur qu’il se soumette entièrement à sa seule volonté, au risque de se passer de lui s’il refuse son autorité. D’autres témoignages vont dans ce sens, Lili Lehmann faisait remarquer que Cosima Wagner exigeait des chanteurs «une soumission d’esclave». Arrogante, despotique, non seulement elle ne désarme pas si elle perd une manche, mais elle garde rancune tenace à ceux et celles qui osent lui tenir tête. Le rituel des répétitions commençait invariablement par un baisemain à Cosima, de chacun des artistes lyriques. Qualifiée de «sous-officier prussien en retraite» par la cantatrice Blanche Marchesi, elle s’est imposée à la tête d’un festival qui existe toujours et qui est à l’origine des festivals d’été sur tous les continents. On lui doit reconnaître un dévouement indéfectible à l’œuvre de son mari. Le culte wagnérien ne prête pas à rire. Un soir où Van Dyck interprétait le rôle de Parsifal, il arracha ses cheveux avec tant de force qu’il en perdit sa perruque et la tint suspendue, comme un trophée ! Mais le public bien discipliné n’a pas bronché. «On était plutôt subjugué par la musiquepar le drame et par l’énergie de l’interprète. Partout ailleurs, un franc éclat de rire aurait déridé la salle. Mais à Bayreuth, l’instant était rempli d’une terrible émotion». (Le Capitaine Fracasse, Auguste Germain, «Bayreuth», L’Écho de Paris, 9 août 1891)

n’a jamais sacrifié sa «conscience d’artiste» à l’autorité despotique de Madame. Il n’a jamais été l’homme lige qu’elle aurait souhaité. Il a, bien au contraire, toujours refusé de se soumettre à des exigences et à une discipline qu’il jugeait inappropriées ou exagérées. Il n’aura finalement interprété que deux personnages à Bayreuth : Parsifal et Lohengrin. En conclusion, laissons la parole à Hans Richter : «J’ai trouvé en lui un homme très sincère, artiste dans l’âme, qui unit la délicatesse de conscience aux plus aimables prévenances ; et je ne puis dire de lui qu’une chose : c’est qu’en tout, il s’est constamment laissé diriger par la question d’art.» Livre hommage en quelque sorte mais doublé d’une passion véritable pour un grand ténor qui a marqué à sa façon l’art lyrique.

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Ernest Van Dyck, un ténor à Bayreuth, suivi de la correspondance avec Cosima Wagner. Malou Haine. Éditions Symétrie. Lyon, France. 273 pages. 35 euros. ISBN 2-914373-15-5. 2005.

 
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