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Aldo Ciccolini, un grand maître du piano au TCE

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Paris. Théâtre des Champs-Élysées. 27-4-2006. Mozart (1756-1791)  : Sonate et rondo à la « Turque » en la majeur K. 331. Franck (1822-1890) : Prélude, choral et fugue. Grieg (1843-1907) : Pièces lyriques (extraits : Papillon, Voyageur solitaire, Au pays natal, Petit oiseau, Érotique, Au printemps). De Falla (1876-1946) : Quatre danses espagnoles (Aragonesa, Cubana, Montanesa, Andaluza), Fantasia Baetica. Aldo Ciccolini, piano.

La soirée est avancée, la lumière revient… le concert est terminé. À la vive déception du public, transporté par l’exécution transcendante qu’ lui a à peine offerte, de la Sonate K. 331 de Mozart, du Prélude, choral et fugue de Franck, des six Pièces lyriques op. 43 de Grieg, des Quatre pièces espagnoles et de la Fantasia Baetica de Falla.

Toutes redoutables, bien que pour des raisons très différentes, ces pages n’indiquent assurément pas le choix de la facilité. Accumulant les difficultés techniques, formelles, syntaxiques et esthétiques dont se joue le virtuose et lui autorisant le déploiement d’une palette sonore inépuisablement riche, elles s’inscrivent dans une tradition d’exigence qui ne peut qu’aiguiser l’attention critique d’un auditoire vigilant. À en déjouer les pièges, combien d’assistants – auditeurs ce soir, mais instrumentistes à leurs heures – ont-ils usé leur énergie ?

Tous ceux-là, d’ailleurs, se rappellent bien que Chopin, non sans une pointe d’amère jalousie, enviait Liszt d’avoir de quoi assommer son public quand il ne pouvait le séduire. Alors, magicien ou musicien ?  ne s’embarrasse pas d’un tel dilemme : la conquête est immédiate, prodigieusement évidente dès les premières notes. Sa virtuosité exceptionnelle (même en un temps où la perfection technique relève de l’ordinaire), la pertinence absolue de son pouvoir expressif et l’extraordinaire clarté de son discours dans les passages les plus touffus nous invitent à la découverte d’un double chef-d’œuvre : le morceau et son interprétation, évoluant dans un rapport plus dialectique que hiérarchique. Sous ses mains, l’œuvre apparaît si définitivement idéale, d’un génie si direct, que l’auditeur se hisse au rang d’artiste, créant la musique à l’instant où il la reçoit dans son déroulement temporel.

Qui expliquera pourquoi, jusque dans les épisodes les plus périlleux résolus avec la plus déconcertante facilité, la maîtrise de ce grand artiste reste exempte de tout artifice ? Si les notes qu’il dispense depuis son clavier étaient autant de pierres, elles dresseraient une citadelle de Vérité. Et quel pianiste amateur, l’entendant, n’éprouve aussitôt l’impérieux et poignant désir de le rejoindre sur les cimes où il évolue, tant son jeu dispense l’illusion que ces cimes sont à portée… de main ? Écoutez les conversations de l’entracte : L’illustre concertiste, ce soir, a autant de disciples que d’auditeurs. C’est qu’une nouvelle fois, à l’occasion de ce concert, Aldo Ciccolini rappelle opportunément qu’il n’est de grande interprétation que dispensée par un grand virtuose, surtout lorsque le programme quitte les sentiers battus du répertoire exclusivement romantique pour convier le public à une errance sensible au travers de plusieurs siècles.

Mozart, pour commencer. L’incomparable fluidité de l’artiste dans les variations du premier mouvement de la sonate du maître de Salzbourg, la résurrection élégiaque de son délicat mais vigoureux menuet, l’aérienne légèreté et la vibrante impulsion dynamique de son finale Alla turca… autant d’instants de rêve lyrique inconcevables, inédits et pourtant dispensés par une pièce dont l’universalité a forcé depuis longtemps toutes les frontières de l’univers musical.

La fête sonore se poursuit avec l’immense triptyque de Franck, magnifiquement recréé de la première à la dernière note. Qui, parmi les pianistes actuellement fêtés par l’actualité, est en mesure de nous proposer une interprétation plus spirituelle et poétique, c’est-à-dire créatrice, de son étrange et fascinant premier volet ? Ou de conférer aux deux épisodes suivants ce caractère d’épopée mystique qui, bouleversant le public, le métamorphose ? Tout d’étincelante clarté dans les rencontres sonores et de constante originalité dans les modes d’attaque, le jeu de Ciccolini met à nu la pure essence de ce chef-d’œuvre de l’école française, se faisant miroir, au gré d’une implacable progression dramatique, de son inspiration turbulente et tourmentée.

Dans les Six pièces lyriques op. 43 de Grieg, ce sont de nouvelles nuances de son inégalable talent que Ciccolini dévoile pour achever sa conquête d’un public médusé : une variété d’intensités à proprement parler stupéfiante (des p d’une incroyable douceur, une palette de f d’une puissance souveraine), la sûreté impressionnante des attaques et la variété des nuances expressives. Qualités qui, animant les pages du grand musicien norvégien, attestent – il n’est pas indifférent que cela revienne à un Italien ayant choisi de vivre en France – la formidable vigueur de la musique de Grieg dès qu’on la débarrasse de ses prétendues langueurs. Un grand moment de musique, de beauté, de lumière !

Consacrer une partie importante de ce récital à Manuel de Falla ne constituait pas un pari moins osé, cet immense compositeur exigeant de l’interprète tout à la fois un jeu complet et un rare discernement musical, pour une séduction qui vaut plus par sa profondeur que par son immédiateté. Occasion pour l’interprète de faire valoir une nouvelle fois sa maestria et une intelligence musicale sans défaillance.

Il y a quelques jours, dans ces mêmes colonnes, Aldo Ciccolini, méditant sur sa mission, nous confiait : « L’interprète doit être un médiateur … il doit tout jouer » (Lire notre entretien). Mozart aussi bien que Falla, Franck aussi bien que Grieg ? Impossible, répondent les sceptiques et les grincheux… on voit bien qu’ils étaient absents, ce soir-là !

Crédir photographique : © DR

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Paris. Théâtre des Champs-Élysées. 27-4-2006. Mozart (1756-1791)  : Sonate et rondo à la « Turque » en la majeur K. 331. Franck (1822-1890) : Prélude, choral et fugue. Grieg (1843-1907) : Pièces lyriques (extraits : Papillon, Voyageur solitaire, Au pays natal, Petit oiseau, Érotique, Au printemps). De Falla (1876-1946) : Quatre danses espagnoles (Aragonesa, Cubana, Montanesa, Andaluza), Fantasia Baetica. Aldo Ciccolini, piano.

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